Animaux, empathie et capacité morale

Que nos amies les bêtes jouissent des plaisirs de la vie ou souffrent nous semble une évidence aujourd’hui, même s’il a fallu des siècles pour en arriver à cette conclusion. En revanche, leur sens du bien et du mal, leur capacité à ressentir la souffrance d’autrui, à se mettre à sa place au point de modifier leurs actions fait toujours l’objet d’études. Petit à petit, l’homme apprend à changer de regard, traditionnellement vertical, sur ces milliers d’espèces qui ont traversé l’Histoire à ses côtés.  

Nous étions nombreux à l’attendre. L’article 2 de la loi n°2015-177 du 16 février 2015 relative à la modernisation et à la simplification du droit et des procédures dans les domaines de la justice et des affaires intérieures se révèle novateur en ce qu’il reconnait pour la première fois dans la législation française que les animaux ne sont pas des biens meubles. Ainsi, l’article 515-14 du Code civil dispose : « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. » La phrase peut sembler d’une simplicité enfantine tant le constat s’impose à nous, citoyens du XXIe siècle. Toutefois, on serait bien en peine d’être parfaitement satisfait d’une si petite avancée. Entre la négation de la sensibilité animale et la reconnaissance d’une morale animale semblable à celles des hommes – ce qui reviendrait à dire que les animaux sont exactement comparables aux humains –, le fossé est immense et les hypothèses multiples. Le droit montre là toutes ses lacunes, et il convient d’espérer voir un jour ses failles se combler. En attendant, il peut être utile de se pencher sur la question des sentiments, des jugements entre le bien et le mal chez les bêtes, autrement dit sur la question de leur sens moral, sur leur capacité à savoir ce qu’il est bon de faire ou mal. Ce qui peut faire du bien ou au contraire faire souffrir les autres.

Comportements naturels ou artificiels 

La capacité des animaux à saisir ce qui semble bon ou mauvais, bien ou mal ne saurait être appréhendée sans distinguer leurs comportements naturels de leurs comportements artificiels. On entend par comportement naturel un acte, chez un animal, qui est prédestiné, instinctif ou, pourrait-on dire, génétiquement programmé. Il s’agit pour un animal d’agir, en bien ou en mal, car cela vient de sa nature profonde, de son instinct de survie, de sa capacité innée à s’auto-préserver en préservant l’autre. Au contraire, un comportement artificiel est un comportement contingent, provoqué par un aléa extérieur (l’humain qui par exemple teste précisément la capacité d’empathie de l’animal), il s’agit d’une situation qui n’est pas « inscrite » dans le programme génétique de l’animal, qu’il n’est pas censé rencontrer naturellement. Dès lors, il est difficile de saisir l’intention de l’animal derrière un acte naturel. On peut légitimement se demander s’il nourrit sa femelle pour le plaisir de la voir satisfaite ou s’il cherche avant tout à assurer son potentiel reproducteur et sa survie.

Ainsi, si les animaux peuvent se montrer sympathiques et tendres car cela est inscrit dans leur patrimoine génétique, ne peuvent-ils pas faire preuve d’empathie (se mettre à la place d’Autrui pour ressentir ses émotions) et de sympathie (élan de gentillesse envers autrui) dans des situations artificiellement provoquées ?

Les exemples de sympathie, de respect, de tendresse chez les animaux sont multiples dans les faits. On songe notamment aux rites funéraires chez les éléphants. On a du mal à voir en quoi veiller les morts, les cadavres et surtout les ossements pourrait être un comportement « naturel », c’est-à-dire « programmé génétiquement » afin que les animaux vivants en retirent des bénéfices égoïstes. Il y a tout lieu de penser que cela est fait dans un but altruiste puisque les vivants ne retirent pas grand-chose personnellement du déplacement des ossements. Surtout que les animaux morts n’ont plus « d’utilité pratique » au sein du groupe. L’étude Pan Thanatoly [1], publiée en 2010 dans la revue Current Biology par les scientifiques James R.Anderson, Alasdair Gillies et Louise C. Lock met en lumière l’attitude d’un groupe de chimpanzés envers l’une des leurs, une vieille femelle mourante. Les membres du groupe prenaient soin d’elle, la caressaient, l’accompagnaient semble-t-il dans sa mort prochaine.

Pareil comportement déconstruit tout d’abord le cliché qui consiste à dire que seuls les humains ont conscience de la mortalité. Que les animaux sentent eux-mêmes qu’ils vont mourir est une chose. Mais qu’ils décryptent la mort prochaine d’un des leurs au point de former un groupe afin de procéder à une sorte de veille ante-mortem en est une autre. On pourrait dès lors supposer, dans ce cas précis, que les vivants sont capables de se mettre à la place du mourant, même s’il ne s’agit pas d’une situation artificielle (il est naturel que les membres d’un groupe meurent les uns après les autres et que les autres assistent à cette mort puisqu’ils vivent ensemble), de ressentir sa douleur et celle qu’il y a à s’éteindre, sans que cela soit programmé génétiquement en eux, sans que cela ne soit que la conséquence d’un acte primaire, instinctif.

leopard-et-babouin_164917_w460Autre cas particulièrement édifiant : cette femelle léopard [2] qui, après avoir tué une femelle singe, a recueilli son petit et l’a materné (avant qu’il ne meure, puisqu’elle ne pouvait biologiquement pas le nourrir). Évidemment, on pourrait spéculer des heures sur le fait de savoir si la femelle léopard a ressenti de la honte en découvrant que la proie qu’elle avait tuée protégeait un bébé. On pourrait se questionner aussi longuement sur les raisons qui l’ont poussée à faire cette « transposition » maternelle sur le petit singe. En revanche, on aura du mal à croire que ces actes envers le bébé singe relèvent d’une exacerbation des gênes de la femelle léopard ou d’une volonté de perpétuer son espèce.

Dans son article « Peut-on étudier la morale chez les animaux ? [3] », Dalila Bovet, maître de conférences en sciences psychologiques et sciences de l’éducation cite en revanche un exemple où une situation artificielle n’aboutit pas à un acte altruiste. Un test fait sur des perroquets a permis de conclure que, si l’oiseau concerné a le choix entre trois bouchons, l’un lui procurant de la nourriture en récompense, le second ne lui en procurant pas du tout et le troisième en lui procurant ainsi qu’à sa partenaire, alors il ne choisit pas spécifiquement le bouchon qui peut apporter un bénéfice à sa partenaire. En revanche, il régurgite la nourriture pour en offrir à cette partenaire en question, ce qui est un comportement naturel chez lui.

L’empathie animale envers les leurs et envers les hommes

Certaines situations artificielles entraînent chez des animaux des sentiments de honte, de joie, d’entraide. Toujours dans son article, Dalila Bovet évoque un cas contraire à celui du perroquet, le cas d’un chien domestique qui fait preuve de culpabilité dans une situation artificielle, après avoir mordu accidentellement son maître. Ce dernier était le biologiste et zoologiste autrichien Konrad Lorenz qui avait remarqué son comportement déprimé et honteux les jours suivants la morsure, alors même que l’acte était involontaire. Ce cas va donc dans le sens d’une capacité à saisir le bien et le mal, même sans avoir été puni. Le chien, Bully, aurait logiquement dû avoir honte de son acte s’il avait été puni puisque la base de l’éducation canine réside dans le système de félicitations ou de réprimandes immédiates après un acte. Or, le chien n’a pas été blâmé du tout. Il a pourtant fait preuve de culpabilité, ce qui laisse supposer qu’il a saisi de lui-même la douleur qu’il a pu infliger.

Mais les animaux peuvent-ils aller jusqu’à l’empathie, c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place des autres pour saisir ce qu’ils peuvent ressentir ? Là encore, point de certitude mais des exemples qui ne manquent pas de laisser songeur.

Dans les années 1960, trois scientifiques ont publié dans The American Journal of Psychiatry, l’étude qu’ils avaient faite sur des singes « Altruistic behavior in rhesus monkey [4] ». Même si les moyens employés seraient aujourd’hui interdits, les résultats sont probants. Dans cette expérience, les singes avaient le choix entre tirer sur deux chaînes, dont l’une permettait d’obtenir de la nourriture et l’autre envoyait des décharges électriques sur d’autres singes. Les résultats sont édifiants puisque 12 singes sur 15 ont spontanément arrêté de tirer sur la chaîne qui envoyait des décharges à leurs congénères. Certains étaient même prêts à ne plus s’alimenter pour éviter de faire souffrir certains de leur espèce. On pourrait parler ici d’empathie puisqu’en plus d’avoir fait le rapprochement entre la chaîne et la souffrance, les singes ont su se mettre à la place des autres, pour saisir leur douleur et éviter de la leur provoquer. Dans ce cas-là, les macaques ont bien un sens moral, ils distinguent clairement ce qui est bon et ce qui est mauvais (faire du mal).

singe tigrePour autant, tous ces exemples permettent-ils d’affirmer l’existence d’une morale animale comparable à la morale humaine ? Le cerveau humain permet aux hommes et aux femmes de théoriser, en amont dans leur esprit, le bien et le mal. Les exemples laissent plutôt penser que, chez les animaux, cette capacité morale réveille lors de situations précises et dans l’immédiateté. Des experts préfèrent donc « couper la poire en deux ». Non, les animaux ne sont pas sans morale, sans cœur, sans capacité de discerner le bien et le mal, sans capacité à comprendre que ce qu’ils font à un moment clé est mal et entraîne des souffrances chez les autres. Mais pour certains spécialistes, cette capacité morale animale n’est pas non plus similaire à celle des humains, c’est pourquoi ils évoquent une « morale naïve » chez les animaux. Dans son article « Les animaux sont-ils des êtres humains sympathiques ? [5] », la philosophe Vanessa Nurock estime que « la notion de morale naïve permet précisément de limiter la capacité morale manifestée par certains animaux sans leur dénier cette dernière ». Qu’entend-t-on par « morale naïve » ? Vanessa Nurock la détermine en ces termes : « Tout d’abord, nous partageons avec les autres êtres sensibles un sens du bon et du mauvais, qui constitue en quelque sorte un premier niveau, sensible, de notre capacité morale. À ce premier niveau s’ajoute un second niveau, réflexif, qui représente ces représentations et les juge dans le même temps, produisant une conviction motivante éclairée par la raison, en termes de bien et de mal. Ce second niveau – le sens moral à proprement parler – est propre aux êtres humains. »

Si la question reste encore largement ouverte, plusieurs hypothèses viennent déjà ouvrir des pistes d’analyse et de compréhension sur les animaux. Ce qui est sûr, c’est qu’il devient quasiment impossible d’envisager les chiens, les chats, les chevaux, les grands singes, les éléphants et bien d’autres espèces qui cohabitent avec nous comme des êtres purement tournés vers leur instinct de sauvegarde. Et pour ceux qui en douteraient encore, le livre du primatologue et éthologue néérlandais, Frans de Waal, L’âge de l’empathie : leçons de la nature pour une société solidaire [6], sera sans aucun doute les convaincre. À l’aide nombreux exemples, Frans de Waal nous rappelle que la compassion et le « prendre soin de » n’ont jamais été le propre des seuls humains.


Notes :
[1] James R. Anderson, Alasdair Gillies, and Louise C. Lock, « Pan Thanatology« , Current Biology, 2010, n°8, vol. 20.
[2] Emeline Ferard, « L’incroyable réaction d’un léopard face au bébé du babouin qu’il vient de tuer », maxiscience.com, 10 décembre 2013.
[3] Dalila Bovet, « Peut-on étudier la morale chez les animaux ? »Études rurales [En ligne], 2012, n°189.
[4] Jules H. Masserman, Stanley Wechkin, William Terris, « Altruistic behavior in rhesus monkey »,  The American Journal of Psychiatry, 1964, vol. 121.
[5] Nurock Vanessa, « Les animaux sont-ils des êtres humains sympathiques ? Perspectives cognitives sur la question d’une « morale animale » »Revue du MAUSS, 2008/1, n° 31, pp. 397-410.
[6] Frans de Waal, L’âge de l’empathie : leçons de la nature pour une société solidaire, Actes Sud, 2011, 386 pages.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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