La pensée sociale-chrétienne est-elle une ressource contre l’ordre libéral ?

doctrine sociale-libéralisme

Dans un essai minutieux et réactualisé (L’Impasse libérale, Éd. Salvator), l’économiste et philosophe Philippe Arondel décortique les rouages d’un libéralisme en apparence parfaitement rodé, dont les expressions phare de « marché auto-régulé » et de « liberté d’échanger » semblaient promettre, à tort, monts et merveilles. Face au piège de l’économisme dans lequel l’être humain est tombé à grands renforts de propagande smithienne et hayekienne, l’auteur met en avant la doctrine sociale de l’Eglise, laquelle s’est toujours opposée au libéralisme économique et à ses dérives.

L-impae-liberaleComment en sommes-nous arrivés là ? Comment en sommes-nous arrivés à la conviction de nous débattre dans une société où l’ordre du marché est roi et où nous ne pouvons rien faire ? Où l’être humain, déraciné, sans passé, sans avenir, sans âme, sans esprit critique semble condamné à jouer la mauvaise farce de la soumission au sacro-saint ordre libéral ? Loin de toute analyse apocalyptique, décliniste ou geignarde, Philippe Arondel s’attaque pourtant sans tabou ni pincettes à l’ordre libéral et au culte du marché supposé s’auto-réguler dans un vaste espace aux contours (géographiques, historiques et intellectuels) volontairement flous et floutés, où les peuples sont réduits à des masses de consommateurs et de contractuels froids. Car tel est le dessein du techno-libéralisme depuis ses prémices : passer pour le système qui est une fin en soi, inexorable, défenseur de la démocratie face à l’obscurantisme de l’ordre ancien et sans lequel toute fondation solide de droits et libertés s’effondrerait.

Philippe Arondel met en évidence l’un des buts essentiels de ce techno-libéralisme : « Sa soif irréfragable de s’émanciper de tous les ordonnancements sociaux et moraux faisant de lui [l’homme contemporain] depuis des siècles, un ‘animal social et politique’. » Un déracinement total et profond de ce qui fait l’essence même de l’humanité. En résulte une logique aliénation de l’homme, ce dernier perdant tout ce qui fait socialement, charnellement et intellectuellement de lui un animal pas comme les autres. L’aliénation aujourd’hui revêt évidemment des formes différentes de celles qui touchaient nos prédécesseurs. Le techno-libéralisme s’étant engouffré dans le marché juteux du transhumanisme et de l’eugénisme, on ne peut dès lors s’étonner des arrivées fracassantes dans le paysage politique de sujets tels que la GPA, l’intelligence artificielle et de ce que Philippe Arondel appelle « la siliconisation rampante des esprits de nos élites auto-proclamées ». Œuvrer à l’avènement d’un homme nouveau, « immortel, capable par son accouplement avec la machine, de tutoyer les étoiles, de se libérer enfin d’une finitude paralysante », entre dans la logique du libéralisme post-moderne. La société de marché n’aura de cesse d’agir en faveur d’un homme entièrement désincarné, dans lequel ne subsiste plus la moindre miette d’âme, de caractère charnel, de passions humaines, de sens de son histoire et de sa culture.

« La société de marché n’aura de cesse d’agir en faveur d’un homme entièrement désincarné, dans lequel ne subsiste plus la moindre miette d’âme, de caractère charnel, de passions humaines, de sens de son histoire et de sa culture »

Cette marche forcée vers l’homme augmenté est d’autant plus vicieuse qu’elle joue sur les éternels désirs des êtres de vaincre leur condition originelle et leur mort inévitable. C’est de cette façon que les promoteurs de ce techno-libéralisme inhumain préconisent les procédés transhumanistes et eugénistes les plus vils, en convertissant peu à peu les cœurs, pour gagner du terrain. Pour devenir Autre, l’homme serait-il donc prêt à vendre son âme et son humanité ? Philippe Arondel note en tous cas que ce « fantasme transhumaniste », si cher aux libéraux, « est en symbiose avec le rêve récurrent d’une certaine modernité de transformer de fond en comble le vieil homme, de le dépouiller de ses blessures ontologiques ».

Le libéralisme se montre en cela fidèle à ce qu’il a toujours été : une idéologie qui idolâtre un ordre marchand clinique, amoral, peu soucieux des hommes et qui ne jure que par la soi disant spontanéité et la liberté du marché auto-régulé. « Le rêve secret qui est au cœur de l’utopie libérale, n’est-ce point, en effet, celui d’un espace économique qui s’auto-régulerait magiquement dans un processus complexe et ininterrompu d’ajustement automatique des intérêts privés ? », interroge le philosophe. Quant à la liberté qui est considérée « comme son fondement originel », elle n’est qu’apparente.  En effet, la liberté tant prônée par les libéraux, est en réalité une liberté « programmée », où « la main invisible » si chère à Smith joue un rôle de quasi guide spirituel censé mener les hommes sur le (bon) chemin du marché libre et concurrentiel. La prouesse du libéralisme, explique l’essayiste, est d’avoir réussi à combiner en théorie le caractère spontané du marché et le déterminisme, deux concepts antagonistes à première vue.

« Si l’on suit la logique de Hayek, l’aliénation qui en ressort est perçue comme immensément libératrice pour l’homme, si celui-ci s’extrait de tous les liens collectifs qui le maintenaient dans un brouillard obscurantiste, au profit d’une soumission à l’ordre spontané du marché »

Dans ce grand jeu libéral, l’homme agit mais paradoxalement de façon passive ; il est théoriquement on ne peut plus libre mais finalement prisonnier d’une fausse liberté, d’un cadre rigide libéral duquel il ne peut prétendre s’échapper ; il ne « participera qu’à son insu à la formation de la trame socio-économique […] Quasiment aveugle quant aux véritables mécanismes qui régissent l’ordre collectif, impuissant à imprimer sa marque à une dynamique sociale qui s’ordonne selon les canons d’un savoir immanent à lui-même  […] Placé sous tutelle par la naturalité du fait social, il n’aura tout naturellement aucune capacité à être porteur d’un dessein quelconque ». Si l’on suit la logique de Hayek – cité par Philippe Arondel – l’aliénation qui en ressort est perçue comme immensément libératrice pour l’homme, si celui-ci s’extrait de tous les liens collectifs qui le maintenaient dans un brouillard obscurantiste, au profit d’une soumission à l’ordre spontané du marché.

Cette dépossession de l’homme, cette paralysie forcée sous couvert d’une pseudo liberté (d’échanger, de consommer, etc), cette amputation de son droit à jouer un rôle principal dans le film de l’ordre libéral, s’accompagne d’un rejet prononcé, par les promoteurs du libéralisme, du politique, de l’étatisme, du volontarisme et de l’interventionnisme politiques. Si le peuple ne doit pas broncher et accepter de se plier à l’ordre parfait du marché, l’État doit uniquement servir de gestionnaire afin que les intérêts privés, la justice commutative et par ricochet la liberté contractuelle s’épanouissent sans entraves. Une liberté contractuelle d’ailleurs biaisée, d’après le philosophe, puisqu’elle suppose, en théorie, une égalité des parties. Le plus souvent, il ne s’agit malheureusement que d’un rapport de forces asymétrique où les mêmes (les ouvriers par exemple) seront forcément lésés par ceux qui ont tout (les patrons).

« Pour les libéraux, l’action de l’Etat, dès lors qu’elle dépasse les fonctions régaliennes, prend le risque, dans le domaine social par exemple, de ‘mettre le doigt dans l’engrenage totalitaire’, note Philippe Arondel »

Pour les libéraux, l’action de l’État, dès lors qu’elle dépasse les fonctions régaliennes, prend le risque de « mettre le doigt dans l’engrenage totalitaire », note Philippe Arondel. Toute politique menée par l’Etat pour le peuple, au nom du bien commun et de la justice sociale est vivement critiquée par les penseurs libéraux. Ce prophétisme apocalyptique contre le pouvoir s’accompagnerait selon eux d’une inévitable chute démocratique. C’est ce que l’économiste Ludwig Von Mises théorisait dans son ouvrage L’action humaine : « Chaque mesure qu’un gouvernement prend, au-delà de l’accomplissement de ses fonctions essentielles qui sont d’assurer le fonctionnement régulier de l’économie de marché à l’encontre de l’agression, que les perturbateurs soient des nationaux ou des étrangers, est un pas de plus sur une route qui mène directement au régime totalitaire où il n’y a pas de liberté du tout. »

Les libéraux ne sont pas anarchistes ou anti-État pour autant. Sûrs de leur bon droit à plaider pour un marché-roi, ils sont favorables à un État qui serve docilement leur cause sans entraver le jeu du marché, un État naturellement bienveillant envers l’idéologie libérale, « un environnement politico-économique favorable », une « structure institutionnelle nécessaire au développement du capitalisme et du marché », pour reprendre l’expression de Gérard Radnitzky. Dans cette vision des choses, il est logique que les tenants d’un libéralisme effréné poussent des cris d’orfraie face aux concepts de bien commun et de justice sociale. Le bien commun est, observe Philippe Arondel, galvaudé et instrumentalisé de façon malhonnête par les libéraux pour asseoir leur légitimité. Ces derniers arguent que les pires dictateurs de l’histoire de l’humanité ont agi au nom de ce prétendu bien commun.

La diabolisation du concept de bien commun par les libéraux

Loin d’être opposés au droit, les libéraux estiment qu’il sera un rempart face au politique vilipendé et diabolisé qui serait tenté de mettre en place des politiques au nom du bien commun et encore une fois de la justice sociale. Dans un système libéral, le droit ne doit plus être qu’un outil purement technique servant à poser les bases et les jalons « d’espaces d’autonomie protégés permettant de contracter librement à l’abri des dérives activistes » de ce même politique. Le droit sera donc un serviteur zélé du grand ordre libéral et des échanges, non plus un moyen de concourir à la recherche du bien commun et de rétablir chacun dans son dû, au nom de la justice sociale.

Arondel (1)
Philippe Arondel

Partant de cette situation qui touche actuellement nos sociétés contemporaines, Philippe Arondel, tout en se refusant à sombrer dans le catastrophisme facile, estime que tout n’est pas perdu pour l’Humanité. La pensée sociale chrétienne, riche d’enseignements vieux de plusieurs siècles, peut être selon lui une source de sagesse pour redresser la barre et redonner au peuple son rôle dans la marche de son pays. La doctrine sociale chrétienne a toujours défendu l’action publique et valorisé le cadre étatique et le volontarisme politique, estime l’auteur. Dans le Rerum Novarum (1891), Léon XIII écrit : « Les chefs d’État doivent apporter un concours d’ordre général par tout l’ensemble des lois et des institutions. Nous voulons dire qu’ils doivent agir en sorte que la constitution et l’administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée. Tel est, en effet, le rôle de l’homme d’État prudent et le devoir propre de ceux qui gouvernent. » Philippe Arondel souligne que cette prise de position en pleine révolution industrielle – ère de promotion du libéralisme économique comme paradis sur terre – était une preuve de courage et d’indépendance relève.

Pour autant, l’Église n’a pas voulu non plus glisser sur la pente de l’égalitarisme et du tout-État, au risque de rogner sur la moindre parcelle de liberté. Toute en nuances, sa doctrine sociale a mis en garde contre ces potentielles dérives, en mettant en lumière le principe de subsidiarité, selon lequel les actes, actions et attributions dont les citoyens peuvent s’acquitter eux-mêmes ne doivent pas leur être ôtés pour être remis entre les mains toute puissantes de l’État. Ce dernier est là pour épauler, aider mais non faire le jeu des libéraux en se faisant un organe de contrôle omnipotent. Philippe Arondel prend pour exemple éloquent le père Calvez (L’Église et la société économique) pour qui l’État devait intervenir « pour aider les individus et les sociétés inférieures, c’est-à-dire n’intervienne que pour ce qui est du bien commun et de la justice distributive ».

L’importance de la justice sociale pour l’Église

L’Église a même été plus loin en se faisant le chantre de la justice sociale, concept honni par les libéraux, tout en rappelant qu’elle ne saurait être confondue avec l’obligation de charité. Dans le Redemptor Hominis, Jean-Paul II déclare que « le principe des droits de l’homme touche profondément le secteur de la justice sociale ». Encore une fois, sans verser dans l’égalitarisme qui ne serait qu’une injustice de plus, la doctrine sociale de l’Église prend le contre-pied de l’air ambiant libéral. Elle ne condamne pas non plus la justice commutative en tant que telle mais ne s’y trompe guère quant à l’asymétrie en amont et les injustices qui peuvent en résulter (d’où la nécessaire justice distributive par l’État). Dans le Rerum Novarum, Léon XIII valorise encore cette idée de justice en précisant que « si contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d’un mal plus grand, l’ouvrier accepte les conditions dures, que d’ailleurs il ne peut pas refuser parce qu’elles lui sont imposées par le patron […] il subit une violence contre laquelle la justice proteste ».

Grâce à ce corpus précieux de valeurs, Philippe Arondel invite ses lecteurs à ne pas sombrer dans une morosité tentante. La mécanique libérale n’est pas un horizon indépassable. En retrouvant le sens des mots, le sens noble du politique et de son action et le sens de l’humain, il est encore temps de sauter dans le train de l’avenir et de tout faire pour qu’il prenne un meilleur chemin, celui du bien commun et de la justice pour les hommes.


Référence de l’ouvrage :
Philippe ARONDEL, L’Impasse libérale, Salvator, 2019, 178 pages. Prix éditeur : 18 EUR.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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