Ce week-end de la Pentecôte était l’occasion pour Lutte ouvrière d’organiser son traditionnel meeting annuel. Ceux qui connaissent « la maison » ont eu le plaisir de retrouver tout ce qui anime ce parti trotskiste depuis un demi-siècle. Tout, ou presque. Car au lendemain de sa première journée, commentaires malveillants et désinformation ont fleuri sur la Toile au sujet de cette manifestation. Une véritable maladie d’époque qu’il nous prend l’envie de tordre.

Depuis plus de 50 ans, le parti communiste révolutionnaire Lutte ouvrière ouvre chaque année les portes du parc du Bellevue, dans le charmant village de Presles, dans le Val d’Oise, pour accueillir des militants trotskistes de toute la France sinon du monde entier (un peu plus de 30000 visiteurs cette année), au cours d’un long week-end où stands politiques, historiques, culturels et artistiques sont accessibles pendant trois jours.

Qu’y trouve-t-on lorsqu’on s’y rend ? Rien de bien différent de qu’on y avait déjà trouvé l’année dernière, ou celle d’avant, etc. C’est à la fois le côté attirant autant que repoussoir de LO. Ceux qui ne jurent que par le mot de « modernité » trouveront toujours à redire sur le maintien d’un discours marxiste aux contours peu renouvelés ; les autres, salueront à tout du moins la fidélité à un idéal et la justesse d’un diagnostic qui ne se trompe pas sur les ravages persistants du capitalisme. C’est, croyions-nous, ce statu quo que nous allions trouvé dans les différents comptes-rendus du meeting lorsque nous avons jeté un coup d’œil au retour de ces trois jours.

Le « ricanisme du journalisme »

Mais c’était sans compter la petite musique ricaneuse qui sévit ces dernières années dans le milieu journaliste et (au-delà) lorsqu’il s’agit de traiter pareil sujet. Bien conforme à cette ligne directrice, facile à tenir et qui ne « mange pas de pain » – car il est toujours aisé de se moquer d’un parti dont les effectifs ne sont guère pléthoriques (environ 8000 adhérents) – un billet très sévère est ainsi paru dans le magazine le Point.

L’auteur évoque pèle mêle le prix trop élevé selon le journaliste du ticket d’entrée, une programmation de conférences contestable et une population de participants qui ne seraient in fine que des « bourgeois » se croyant révolutionnaires. Dans la même veine, le militant LREM Laurent Ségnis, fondateurs des Gilets bleus, un mouvement de soutien au gouvernement, s’est aussi fendu de messages lapidaires, pour dénoncer la tenue de deux conférences pro-russes. N’étant nullement concernés, car n’appartenant pas à ce parti, il nous prend toutefois l’envie de répondre à cette campagne de dénigrement qui est symptomatique d’une façon de traiter la politique actuellement. Par soucis de justesse.

Un prix exorbitant ?

La première critique, soulevée par les détracteurs qui se sont fendus de commentaires moqueurs, relèverait d’un prix considéré comme exorbitant et dérogeant à l’idéal d’un monde débarrassé de la tyrannie de l’argent. Soyons sérieux. Pour trois jours, LO demande la somme de 25 euros, ce qui revient à un peu plus de 8 euros la journée. Si le ticket d’entrée était acheté avant le 15 avril, il ne coûtait même que 15 euros…

« L’événement brasse des centaines de bonnes volontés bénévoles. La direction du parti, qui possède un siège modeste avec très peu de permanents, n’amasse pas d’argent au cour de ces trois jours, au mieux, elle reste dans l’équilibre budgétaire. Ce qui serait à blâmer ? »

Dans le même temps, un service de garde pour bébé est proposé gratuitement, le prix des consommations, lui, oscille entre 1 euro (pour le café ou la boisson), 2 euros (pour le verre de vin) et 7 euros pour un copieux plat (qui coûte le double ou le triple dans un restaurant moyenne gamme en ville). En somme, le coût des choses semble à chaque endroit de la manifestation à son niveau minimal. En outre, et il convient de le rappeler, l’événement brasse des centaines de bonnes volontés bénévoles. La direction du parti, qui possède un siège modeste avec très peu de permanents, n’amasse pas d’argent au cour de ces trois jours, au mieux, elle reste dans l’équilibre budgétaire. Ce qui serait à blâmer ?

Une programmation pro-russe ?

L’autre point qui a fait jaser sur la Toile est la tenue de deux conférences pro-russes. Si on se penche sur le programme, ces forums se sont bien tenus. Inutile de le nier. Cela ne signifie pas pour autant que l’ensemble de LO dusse être qualifié de pro-russe. La ligne du parti s’inscrit dans une tradition bien connue du trotskisme : elle renvoie dos à dos l’impérialisme (« stade suprême du capitalisme » selon Lénine) américain et russe, le tout mâtiné d’un anti-militarisme assumé. On peut approuver ou non cette position mais Arthaud elle-même a rappelé lors de son discours du dimanche que Vladimir Poutine cherche « le plus de chair à canon possible » parmi les Russes, pour les envoyer combattre contre leurs si proches voisins ukrainiens. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la Fête accueille des groupes trotskistes du monde entier (The Spark au États-Unis, Workers’ Fight au Royaume-Uni…), qui convergent tous sur la nécessité d’un mouvement ouvrier révolutionnaire mais divergent potentiellement sur des sujets diplomatiques ou propres à leur pays. La parole est donnée, dans une visée internationaliste, à de nombreux mouvements.

« S’attarder sur deux conférences pro-russes en faisant fi des dizaines d’autres qui sont proposées sur des sujets peu exploités par la presse (par exemple le mouvement de grève en Angleterre), relève de la pure et simple mauvaise foi. »

Dans tous les cas, s’attarder sur deux conférences en faisant fi des dizaines d’autres qui sont proposées sur des sujets peu exploités par la presse (par exemple le mouvement de grève en Angleterre), relève de la pure et simple mauvaise foi.

Une audience bourgeoise ?

La troisième critique qu’il nous a été donné de lire n’est pas surprenante. C’est désormais un topos de la droite et du centre de disqualifier la gauche radicale ou l’extrême gauche en la réduisant à l’émanation d’une petite-bourgeoisie en mal de sensation. Le sujet mérite sûrement une étude sociologique sérieuse car il n’est pas interdit de penser que les combats dits « sociétaux », dans leur expression via des marches organisées ou les mobilisations sur internet, sont, pour une part substantielle soutenus par une catégorie d’individus urbaine et diplômée. C’est peut-être vrai. Mais cela est à analyser avec enquêtes fouillées et statistiques dûment établies. Pas au doigt mouillé. Et encore moins, quand on se trompe de cible, car LO n’est pas, ou très peu, frappé par ce type de phénomène.

Dans les dédales des stands, on croisait de nombreux militants âgés – des vieux de la vieille comme on dit, qu’on devine engagés depuis des décennies, sûrement depuis les débuts du parti, créé en 1968. Des familles, également, avec des enfants en bas âge, qu’on pourrait croiser aussi bien en vacances que dans le bus le matin. Des couples qui se tiennent par la main. Un grand nombre de jeunes. Quant aux fameux « bourgeois » décriés, comment les reconnaître sans sombrer dans le délit de faciès ? On s’échoue là dans le piège de la grande confusion, visant à voir ce qui n’existe pas, ou plutôt ce qui nous arrange.

« Nous n’avons pas vu non plus de troupeaux de it-girls brandir des iphones pour poser devant les photos de Karl Marx. Nous avons vu des hommes, des femmes, heureux d’écouter et d’être écoutés. »

Nous n’avons pas vu des centaines de jeunes filles aux flamboyants cheveux bleus, qu’on tend à catégoriser comme appartenant à la gauche intersectionnelle. Nous n’avons pas vu non plus de troupeaux de it-girls brandir des iphones pour poser devant les photos de Karl Marx. Nous avons vu des hommes, des femmes, heureux d’écouter et d’être écoutés. Lors de cette fête, on se serre la pince, on se tutoie – naturellement, dans une instinctive volonté d’égalité et sans que cela ne gêne quiconque –, on aborde des inconnus, on recueille dans un coin de notre tête des parcelles de ces vies que nous ne recroiserons plus.

LO, un parti atypique

En somme, ces différents commentaires nous donnent le sentiment que leurs auteurs ne savent pas – ou plus identifier – les différentes familles politiques avec leur spécificité, leur apport et leur angle mort. Ainsi, il ne leur est pas venu de rappeler que Lutte ouvrière est un parti totalement à part dans le paysage politique français et dont la Fête n’était ni plus ni moins qu’à son image.

Après les événements de mai 68, la plupart des petits groupes d’extrême gauche et d’obédience trotskiste ont été dissous par décret du président de la République. C’est le cas de Voix ouvrière, dont Lutte ouvrière est l’héritière reconstituée et revendiquée. Arlette Laguiller, qui en été la chef de file durant près de 35 ans, détient le record du nombre de candidatures (six consécutives) à une élection présidentielle française, entre 1974 et 2007. Aujourd’hui âgée de 83 ans, celle qui a été de tous les combats sociaux, anti-colonialistes et féministes (pour l’IVG et la contraception) reste une figure mythique dans l’esprit et l’imaginaire collectifs des Français. Elle a été employée de banque jusqu’à sa retraite en 2000. Comme elle, les hommes et femmes engagés à LO sont quasiment les seuls (avec des membres du NPA) à ne pas tirer de leur activité politique leur principal revenu. Nathalie Arthaud est enseignante d’économie en lycée. Elle a continué d’exercer son travail durant ses campagnes électorales. Celles-ci sont d’ailleurs financées par les militants et sympathisants…

Actuellement, le porte-parole Jean-Pierre Mercier est ouvrier cariste chez PSA. Pas franchement petit-bourgeois dans le genre. Un rapide coup d’œil à « l’état-major » de la formation politique souligne un même constat. Tous assument œuvrer à une entreprise plus grande que leurs destinées individuelles. C’est ce qui leur permet d’échapper aux plans de carrière et aux tambouilles politiciennes qui sont légion dans la classe politique.

Par son aspect militant, social, et en dehors des intérêts tacticiens, la fête de Lutte ouvrière est donc louable et nécessaire. Tout comme l’existence d’un parti qui se met tout entier au service des travailleurs et qu’on ne peut soupçonner ni d’engranger des profits sur le dos des citoyens ni d’être une attraction pour bourgeois qui voudraient se donner, l’espace d’une journée, le grand frisson. Vivre pour la politique et non de la politique, c’est déjà pas si mal, non ?

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