
Dans un passionnant essai publié aux éditions du CNRS, feu l’historien Bernard Richard propose un salutaire panorama de l’histoire de La Marseillaise dans le monde, replaçant l’hymne national et patriotique à la place qui lui est due de chant de libération universalisable.
Dans une société en proie aux crispations identitaires, au repli sur soi et à la montée de l’extrême droite, on observe fréquemment des réactions épidermiques à la promotion de tout symbole national français. Faute d’être défendus par une partie de la gauche en tant que marqueurs de l’identité républicaine et des valeurs qu’elle charrie comme l’égalité et la liberté, l’uniforme, le drapeau et La Marseillaise se trouvent relégués au rang de fétiches d’une panoplie nationaliste.
Alors qu’Emmanuel Macron, négligeant les multiples urgences de l’école publique, s’est prononcé en faveur de l’enseignement de l’hymne national en primaire (qui est obligatoire depuis 2005), un récent et savant ouvrage tombe à point nommé pour rappeler à quel point La Marseillaise a, de tout temps, fait sens. Décédé en 2021, l’historien Bernard Richard, spécialiste des emblèmes de la République, a rédigé l’ouvrage qui était attendu pour redorer le blason de l’hymne national. Paru récemment aux éditions du CNRS, La Marseillaise, une Histoire dans le monde propose un angle novateur, à savoir la reprise et l’utilisation de l’hymne par différents peuples partout sur la planète.
De la Pologne…
La lutte contre l’oppression est au cœur de La Marseillaise, laquelle a été rédigée par Rouget de Lisle en avril 1792 dans le contexte de la guerre contre l’Autriche. Les peuples qui s’en sont saisis par la suite l’ont parfaitement compris, à commencer par les Polonais.
Bernard Richard explique ainsi que La Marseillaise a été traduite en polonais dès 1794 et qu’elle a alors servi à dénoncer les occupations successives par l’Autriche, la Russie et la Prusse. En 1794/1795, Tadeusz Kosciuszko, qui avait participé à la guerre d’indépendance américaine avec Lafayette, lance une révolte contre le tsar. Cette dernière échoue mais, en avril 1794, « on chantait La Marseillaise en polonais dans les rues de Varsovie et Cracovie ». En 1797, le poète polonais Josef Wybicki écrit Le Chant des légions polonaises, aussi appelé La Mazurka de Dabrowski, toujours en résistance à la Russie qui l’occupe. Outre le fait que plusieurs vers sont inspirés de La Marseillaise (« Marche, marche, de l’Italie à la Pologne »), le chant fait l’éloge de Bonaparte (général puis Premier consul pour Empereur), celui-ci étant perçu comme celui qui a pérennisé la Révolution (« Bonaparte nous a donné l’exemple de comment nous devons vaincre »).
Bien plus proche de nous, la Seconde Guerre mondiale et la lutte contre les nazis ont aussi donné lieu à des reprises, y compris de la part de jeunes Polonais qui, raconte l’auteur, ont entonné l’hymne français en février 1943 dans Paris. Symbole de résistance, la Marseillaise a été « un des fervents ferments de la renaissance de leur nation ».
…à la Belgique ou l’Espagne…
Dans les pays limitrophes à la France, La Marseillaise a également été synonyme de chant d’espoir et de lutte. C’est le cas des Belges qui l’entonnent lors de l’insurrection d’août 1830. La population de Bruxelles, « incitée et excitée par l’exemple tout proche de la révolution de Juillet à Paris, se soulève contre le roi des Pays-Bas Guillaume Ier ». Dans la foulée est créé l’hymne national belge, La Brabançonne. Durant la guerre de 14, alors que le pays est presque entièrement occupé par l’armée allemande, La Brabançonne est imprimée et illustrée par une allégorie féminine à la posture martiale, qui est très proche des représentations coutumières de La Marseillaise.
En Espagne, l’histoire est tout aussi émouvante et démontre à quel point les peuples ont su reconnaître dans l’hymne français un formidable miroir de leurs propres luttes. À la suite des élections municipales du 14 avril 1931, la Seconde République espagnole (1931/1939) est proclamée. Le roi Alphonse XIII quitte Madrid et part en exil sans avoir abdiqué. Partout dans les rues et sur la place, La Marseillaise est chantée, en tant qu’hymne étranger visant à célébrer le nouveau régime, en espagnol ou dans un français approximatif. Dans son journal, l’universitaire valencien Mariano Gómez raconte qu’elle est perçue en Espagne comme « l’hymne révolutionnaire par excellence ».
… en passant par les pays germaniques
Plus étonnante peut sembler l’utilisation de La Marseillaise par les pays germaniques. Et pourtant… ces derniers ont « ressenti très tôt une sorte de fascination dont les effets les étonnaient ». D’ailleurs, Rouget de Lisle a dédié son hymne au maréchal Nicolas Luckner, né en Bavière. Dès août 1792, La Marseillaise est traduite et connue en Allemagne. Mais elle n’est pas forcément reçue avec amitié. Sa mélodie est copiée pour accompagner Le Chant de la guerre des Allemands, un chant anti-Français, en 1793. Au XVIIIe et au XIXe siècle, cette mélodie entraînante est source d’inspiration de plusieurs compositeurs comme Philipp Karl Hoffmann (1797) ou Beethoven (1803).
Ces quelques exemples sont loin de révéler toute l’ampleur de la diffusion de La Marseillaise. En Russie, dans la Chine de Mao, son influence s’est fait sentir. En Amérique latine, elle a accompagné les guerres d’indépendance du début du XIXe siècle vis-à-vis de l’Espagne et dispose depuis « d’une place particulière, privilégiée, qui fait d’elle un élément de la culture locale ». Sans compter l’attraction exercée par les emblèmes de la République comme le bonnet phrygien qui est présent sur les blasons de plusieurs pays comme Cuba, la Colombie, le Pérou, l’Argentine… et même du Brésil (en vert et non en rouge).
Entre fascination, admiration, réappropriation ou même usurpation, l’hymne français se distingue par la multiplicité des pays qui ont jugé bon, à une ou plusieurs périodes de leur histoire, de s’en inspirer. À visée universelle, La Marseillaise a su montrer qu’elle était en pratique parfaitement universalisable pour dénoncer une oppression étrangère et un véritable symbole de république égalitaire et promotrice de droits et libertés.
Référence : Bernard Richard, La Marseillaise, une histoire dans le monde, CNRS éditions, 280 pages. Prix éditeur : 26 euros.





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