À l’occasion de la récente réédition en poche par les éditons du Cerf de La Guerre des Gauches du journaliste et essayiste Kevin Boucaud-Victoire, Philippe Foussier invite à sa (re)lecture, soulignant la pertinence des analyses historiques développées dans l’ouvrage. Son actualisation à travers une nouvelle préface permet de constater, en outre, les bouleversements idéologiques survenus depuis dix ans.

La première édition de ce livre mentionne sa rédaction achevée en février 2016. La préface inédite de l’auteur est bien utile pour examiner les changements intervenus en moins de dix années. À cette époque en effet, Kévin Boucaud-Victoire, en observateur du paysage de la gauche française, imaginait que des nouveaux mouvements d’alors – issus de la société civile – allaient caractériser trois tendances de la gauche dans leur aptitude à transcender les structures existantes. Les libéraux se retrouveraient ainsi autour d’En Marche, la première version du rassemblement macroniste. Les tenants du républicanisme se regrouperaient au sein du Printemps républicain et les anticapitalistes donneraient corps à Nuit debout… On ne saurait faire grief à l’auteur d’avoir surestimé la force de ces différents mouvements tant la gauche a connu de très fortes évolutions en dix ans. Mais les vieilles structures ont mieux résisté que prévu.

En complément de ces prédictions, l’auteur, journaliste à Marianne et tenant d’un socialisme libertaire et décroissant, propose une stimulante exploration de la gauche depuis la fin du XVIIIe siècle. Il remarque que ce camp n’a jamais constitué un bloc monolithique et qu’il a toujours été traversé de différentes tendances : « Cette alliance de familles politiques qui ont pour point commun de se situer à divers degrés dans la lignée de la pensée des Lumières », écrit-il. Même s’il tempère le constat avec « la montée de l’écologie politique » constatée depuis la fin du précédent siècle. Et qu’il le nuance encore plus dans sa préface au regard de la vertigineuse et récente poussée d’une approche identitaire à gauche, qui flétrit précisément le legs des Lumières, en particulier l’universalisme. L’exaltation des liens organiques ou de l’ordre naturel, la complaisance à l’égard de l’intégrisme religieux et la fuite en avant différentialiste, illustrée notamment par la réhabilitation du concept de « race », viennent compléter la récusation de l’héritage des Lumières telle qu’elle se propage aujourd’hui dans une partie importante de la gauche. La lecture identitaire des rapports sociaux n’est plus l’apanage de l’extrême droite, loin s’en faut.

Les investigations historiques de Kévin Boucaud-Victoire le conduisent à inventorier les moments où la gauche se fracture, et à juste titre il identifie Juin 1848 comme une étape importante dans cette évolution. La gauche « libérale » va ainsi ordonner la répression féroce d’une tendance socialiste naissante ou d’une autre, héritière du jacobinisme, influencées par Pierre Leroux, Louis Blanc ou Proudhon, même si ces trois figures incarnent des orientations sensiblement différentes les unes des autres. L’auteur va aussi s’attacher à caractériser au siècle suivant le moment Mai 1968. Il rappelle que ce mouvement « est en partie le fruit des mutations sociales opérées depuis le plan Marshall. En  »aidant » les pays européens, les Américains permettent surtout au Vieux Continent d’accéder à leur modèle consumériste, qui entre en conflit avec le capitalisme d’État ayant cours à l’époque ». Reprenant à son compte les analyses du philosophe libertaire Jean-Claude Michéa, il explique que la révolution opérée après Mai 68 avait pour objectif « de liquider progressivement la contestation anticapitaliste en substituant partout à la vieille question sociale tenue à présent pour grise et archaïque le seul combat festif et multicolore pour l’évolution des mœurs ». L’auteur complète : « Dans le même temps, la marge a pris la place du prolétariat en tant que centre de l’action politique ».

Terra nova + NPA

Kévin Boucaud-Victoire dresse aussi le constat des rapports de force avec la droite et estime que la gauche « a perdu l’hégémonie culturelle qui était la sienne pendant les années 1980 et 1990 ». La droitisation de la société tient selon lui « plus à un rejet de la gauche qu’à une assimilation des idées de la droite et de l’extrême droite ». L’auteur inventorie également les lignes de fracture idéologiques qui traversent la gauche, notamment en matière de laïcité ou sur la question européenne. Mais en surplomb de ces controverses selon lui, « depuis une trentaine d’années une scission semble donc être apparue entre une gauche qui veut changer la société et une autre qui a décidé de s’adapter à ses évolutions ». Mais à l’intérieur de ces deux tendances, « la progression des débats sociétaux représente l’un des faits les plus marquants de ces dernières années ».

Mentionnée plus haut, la préface de l’auteur à cette réédition prend en compte les évolutions importantes de la gauche depuis dix ans. Il a raison de souligner que c’est du côté de La France insoumise que les métamorphoses ont été les plus frappantes. Son leader, Jean-Luc Mélenchon, est ainsi capable d’énoncer l’exact inverse de ses positions de la décennie précédente. Chacun aura noté ses revirements spectaculaires sur la laïcité par exemple. Cité par l’auteur, François Ruffin résumait ainsi cette mue en 2024 : « Depuis 2 ans, LFI, c’est la stratégie Terra nova avec le ton du NPA ». Le triple candidat à l’élection présidentielle l’a confirmé à sa manière en septembre dernier : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps ». Kévin Boucaud-Victoire résume l’opposition entre les deux figures de la gauche radicale : « Mélenchon représente une gauche critique intersectionnelle quand Ruffin représente une gauche critique universaliste ». Dans cette préface, l’auteur admet que ses prévisions ont été bousculées, notamment parce que les structures partidaires ont survécu tandis que Nuit debout, par exemple, n’existe plus. Les données actuelles résultent « d’événements sociaux et politiques majeurs qui ont touché la France ces dernières années, de nouvelles idées, notamment venues des campus américains et d’évolutions sociologiques ». Singulier pied de nez à l’histoire, quand on sait que la gauche radicale s’est construite durant des décennies en mobilisant un virulent antiaméricanisme politique et culturel. Parmi ces innovations, des thèmes comme la non-mixité sexuelle ou ethnique, l’écriture inclusive et une novlangue à l’imagination sans limite : racisé, cisgenre, gender fluid, hétéropatriarcat, blantriarcat, privilège blanc, impérialisme gay, etc. Souvent résumée à travers le vocable woke, l’auteur estime « plus rigoureux de parler de gauche postmoderne identitaire ». Pour ces courants, « il n’y a pas de vérité objective ou universelle, uniquement des points de vue de dominants ou de dominés ».

La droitisation de la société tient selon Kevin Boucaud-Victoire « plus à un rejet de la gauche qu’à une assimilation des idées de la droite et de l’extrême droite ».

Alors, quelle issue et quelle perspective pour une gauche fractionnée, voire fracturée sur une série de sujets ? Kévin Boucaud-Victoire propose sa recette : « Si elle veut devenir populaire et majoritaire, elle devra réussir à s’attaquer aux insécurités physique et culturelle tout en proposant un modèle alternatif, démocratique, anticapitaliste, antisexiste, antiraciste, anti-impérialiste, universaliste et soutenable écologiquement ». Vaste programme.


Réf. : Kévin Boucaud-Victoire, La Guerre des gauches, préface inédite de l’auteur,
Cerf, coll. « Politique LeXio », 2025, 266 p., 8,50€


Philippe Foussier est ancien Grand Maître du Grand Orient de France et vice-Président d’Unité laïque. Sa prise de position n’engage en rien ces structures.

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