Il y a 210 ans naissait Martin Nadaud, maçon devenu député. Figure singulière du XIXᵉ siècle, il incarne une République issue des territoires ruraux et du monde du travail. Démocrate-socialiste sous la Deuxième République puis républicain de gouvernement sous la Troisième, il fit de la justice sociale et de la dignité ouvrière le cœur de son combat. Cet anniversaire est l’occasion de revenir sur sa vie et son œuvre.

Martin Nadaud naît le 17 novembre 1815 à Soubrebost, commune de 600 habitants de la Creuse, dans une famille de cultivateurs modestes. Pour subvenir à leurs besoins, le père de famille se rend chaque hiver à Paris pour travailler sur les chantiers de constructions, suivant ainsi la tradition bien connue de migration des maçons de la Creuse. Malgré cette situation, le père du jeune Martin insiste pour que son fils suive une éducation scolaire. Dans le préambule du recueil de ses discours politiques¹, il affirme au sujet de son père qu’« il ne fallait pas dire à cet honnête homme que j’étais trop fatigué le soir pour aller à l’école après avoir porté du plâtre toute la journée ».

Première vie

C’est à l’âge de 14 ans que Martin Nadaud se rend à Paris avec son père, pour travailler sur les chantiers du bâtiment. Il découvre ce que vivent ses semblables : les journées de 12 à 13 heures, les travaux dangereux, la vie dans les garnis (logements insalubres) et la malnutrition. C’est aussi dans ce Paris de 1830 qu’il forge ses idées politiques. La révolution, qui chasse Charles X anime les conversations entre le père et le fils. Face à son père fervent admirateur de Napoléon et des généraux de l’Empire, comme Ney, Masséna, Lannes ou Cambronne, Martin Nadaud fait de l’opposition en lui parlant de République. Malgré le « bonapartisme violent » du père et la rébellion du fils, les deux hommes resteront toute leur vie « deux amis intimes. » Ces premières années forgent chez Martin Nadaud une conscience politique nourrie par l’expérience du travail et de l’injustice sociale. Des idées qu’il portera bientôt à la tribune de l’Assemblée.

L’engagement politique

Se présentant lui-même comme un « soldat militant du parti républicain pendant toute la durée du règne de Louis-Philippe », il accueille favorablement la révolution de 1848 qui renverse ce dernier. Pour lui, « les révolutions ne doivent pas se borner à changer le nom du gouvernement mais doivent modifier les lois et les institutions, afin de les mettre en rapport avec les progrès qui ont amené et causé ces révolutions. ». Il se fait connaître dans les milieux de l’émigration creusoise grâce à sa capacité à conviction. Cette réputation lui permet de rejoindre la Commission du Luxembourg, chargée de proposer une nouvelle organisation du travail et d’améliorer le sort des travailleurs. C’est dans ce véritable parlement du travail qu’il rencontre les principales figures sociales de l’époque, notamment son président, Louis Blanc.

Élu député en 1849, il rejoint alors les rangs des républicains les plus avancés, les Démocrates-socialistes, autour d’Alexandre Ledru-Rollin. C’est sur les échafaudages du chantier de la mairie du 5eme arrondissement, place du Panthéon, qu’on lui apprend la nouvelle de son élection. Ses origines modestes et laborieuses, lui valent les railleries de la presse et de ses collègues, notamment conservateurs : « Un maçon à la Chambre, cela égaya pendant plusieurs, jours la vanité des sots et de la presse cabaleuse. » À la tribune, Martin Nadaud défend la condition des travailleurs ainsi que le droit au travail, qui était au cœur des aspirations populaires de 1848. Il insistait pour que cette revendication ne soit pas réduite au socialisme et la considérait, à l’instar de Ledru-Rollin, comme « la République appliquée. » Parmi ses autres combats, l’opposition à l’article 1781 du Code civil, qui faisait primer la parole du maître sur celle de l’ouvrier : « Il n’y a que l’esclave dont le serment ne peut pas être égal à celui de son maître », affirmait -il. Pour lui, la République doit assurer une égalité réelle : « Si tous les hommes sont égaux devant le suffrage universel, ils doivent l’être aussi devant la loi ; la parole de l’ouvrier doit être crue comme celle du maître. » Il s’investit aussi pleinement dans les questions des travaux publics et se fait précurseur des futures lois sur les grands travaux engagés sous le Second Empire.

Après le coup d’État du 2 décembre 1851, il fait partie des premiers à être arrêté. Il est banni par décret et se réfugie à Bruxelles, Anvers puis Londres. Martin Nadaud reprend la truelle aux côtés des maçons anglais puis devient professeur de français. Pendant son exil, il s’associe aux socialistes français Pierre Leroux et Louis Blanc pour organiser l’union des bannis, notamment au sein de la Loge maçonnique des Philadelphes. Malgré quelques passages très surveillés sur le territoire français, Martin Nadaud reste dix-huit années en exil. Ce n’est qu’en 1870 qu’il fait son retour dans la Patrie en danger.

Une vieille barbe de la république

Arrivé dans une France battue par la Prusse, Martin Nadaud fait partie de ceux qui veulent la république et continuer le combat. Il collabore ainsi au journal Réveil de Charles Delescluze puis est nommé préfet de la Creuse par Léon Gambetta. Son animosité avec certains membres du gouvernement de Défense nationale, comme Jules Favre qui a soutenu les sanglantes répressions de juin 1848, ne l’empêche pas d’appliquer les directives du nouveau pouvoir dans sa région natal. Toutefois, il revient à la capitale, poussé par divers évènements, dont les obsèques de Pierre Leroux, mais aussi l’avènement de la Commune de Paris. Il fait partie des soutiens du mouvement communard à travers le Réveil. Il affirme dans ses mémoires qu’il « étai(t) résolu à soutenir la Commune, si grande était (s)a crainte que l’Assemblée de Versailles n’assassinât la République ».

Dans l’intermède février-septembre 1871, Martin Nadaud est poussé à participer aux élections par Gambetta. Il se fait élire conseiller municipal en septembre 1871 puis tente les élections législatives dans sa Creuse natale avec le soutien de Georges Sand. Il ne réussira à se faire élire qu’en 1876 comme député républicain de Bourganeuf. Martin Nadaud réussit mieux à s’adapter à son temps que ses anciens camarades quarante-huitards, comme Ledru-Rollin ou Victor Schoelcher, dont les années d’exil les avaient trop coupés des enjeux du moment. Bien qu’il siège à l’extrême gauche, Nadaud ne garde pas d’attache avec les idées socialistes en train de se renouveler. Il rejoint rapidement l’Union républicaine de Léon Gambetta, puis, après le décès de ce dernier, les républicains de gouvernement, faisant le chemin inverse de nombreux gambettistes parties rejoindre les radicaux. Il défend toutefois l’amnistie des communards malgré la modération de ses collègues Opportunistes. Par la suite, il préside la commission chargée de superviser les travaux de chemins de fer à travers le pays et intervient activement sur des questions sociales essentielles, comme la défense de caisses de retraite, l’encadrement de la durée du travail ou la responsabilisation du patronat en cas d’accidents du travail.

Respecté pour son expérience et sa sagesse, Nadaud devient un pilier de la République sociale, chaperonnant par exemple de futures figures politiques comme Pierre Waldeck-Rousseau, jeune ministre de l’Intérieur en 1881.

La carrière politique de Martin Nadaud prend fin en 1889. Emporté par la vague boulangiste, il perd son mandat et se retire dans son village natal de Soubrebost, où il décédera le 28 décembre 1898.

Leçon d’histoire

Dans le contexte politique que nous vivons aujourd’hui, il nous est paru intéressant de rappeler au souvenir de tous la figure de Martin Nadaud. La crise de la représentativité se fait plus aiguë, alors que tous les partis semblent se complaire dans une démocratie minoritaire. Dans le même temps, les citoyens se détournent durablement de la participation à la vie publique. L’abstention reste élevée et les partis politiques se contentent de s’adresser à leur base, en promouvant des sujets qui ne font que renforcer la conviction des convaincus.

Pourtant, c’est par l’engagement des producteurs, des travailleurs, de ceux qui font vivre le pays, que pourra venir la régénération du politique. Martin Nadaud illustre parfaitement ce que peut être une représentation politique enracinée dans le peuple, ni bourgeoise, ni urbaine mais aussi loin des caricatures. Il n’était ni un populiste singeant le peuple, ni un extrémiste obtus, fermé dans l’égoïsme de ses convictions que son parcours proche de l’extrême gauche aurait pu laisser croire. C’est cette présence là, authentique, laborieuse et issue de cette France tenue à l’écart des radars de la politique, que notre démocratie contemporaine devrait s’efforcer de retrouver. L’idéal d’un peuple acteur de sa vie civique qui investirait les instances de la démocratie représentative, comme l’entrevoyait son contemporain Waldeck-Rousseau : « Le jour où tout le monde fera de la politique, on verra enfin se clore l’ère des politiciens. ² »

¹ Toutes les citations sont issues de l’ouvrage : Discours de Martin Nadaud à l’Assemblée législative (1849 1851). Questions ouvrières en Angleterre et en France.

² Pierre Waldeck-Rousseau, discours à la Société d’économie industrielle et commerciale, 3 juillet 1896.

Une réponse à « Martin Nadaud, un maçon devenu député »

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