C’est Jean Jaurès qui nommait « le foyer des aïeux » la flamme des luttes passées. Tous deux experts à la Fondation éponyme, Paul Klotz et Milan Sen s’emploient à réveiller cette flamme à travers les portraits de six personnages plus ou moins oubliés de la IIIe République.
Avant de s’atteler à leurs courtes biographies, les auteurs rappellent quelques caractéristiques du régime qui dura de 1870 à 1940. Et d’abord qu’il ne fut pas monolithique. Car la IIIe République « constitue un formidable mouvement d’accélération de l’histoire sociale » même si « les femmes n’y ont pas le droit de vote, les classes populaires souffrent d’un accès restreint à l’enseignement supérieur et la protection sociale est embryonnaire ». Elle est aussi marquée par de retentissants scandales de corruption : « A chaque nouvelle occasion, le ressentiment populaire grossissait, offrant aux tenants des régimes autoritaires des arguments tout trouvés pour prêcher l’ordre et la moralité ».
De Gambetta on connait le nom plus souvent que le rôle crucial qu’il joua dans l’édification et la stabilisation de la République dans sa première décennie. Les auteurs insistent à raison sur le talent précurseur de l’intéressé à travers son programme de Belleville de 1869, alors qu’on est loin d’imaginer l’effondrement du Second Empire l’année suivante. Instruction primaire gratuite, laïque et obligatoire, impôt sur le revenu, séparation des Églises et de l’État notamment « figurent dans ce texte visionnaire ». La République proclamée par ses soins le 4 septembre 1870, Gambetta devient alors le commis-voyageur de la République, cette « croisade incandescente » dans la France entière pour vanter les vertus du nouveau régime. Klotz et Sen livrent une utile définition de l’opportunisme, loin de la caricature à laquelle Gambetta a souvent été réduit. Et expliquent comment, méthodiquement, le député préconise la résolution de chaque question qui se pose au pays, l’une après l’autre. Dans une nation encore largement acquise au bonapartisme, surtout dans les campagnes, Gambetta « sillonne pendant près d’une décennie la France pour lui imposer la République par le verbe […] Son action incarne la jonction concrète et totale d’une foi républicaine et d’une inépuisable force de conviction » et nous apprend « que le sacrifice peut exister en politique ».

Avec Léon Bourgeois, dont la carrière sera autrement plus longue que la brève existence de Gambetta, nos deux auteurs revisitent le solidarisme, cette doctrine dont ils soulignent la modernité. Bourgeois la transpose à l’ordre international : « Seule la coopération entre les nations, fondée sur le droit et la solidarité, permettra de préserver la paix dans un monde profondément meurtri par le première guerre mondiale ». Mais c’est aussi pour Léon Bourgeois et les radicaux une manière de traiter la question sociale, de « stabiliser la République face à la ‘menace’ socialiste », ce qui entraine la formule de Léon Blum sur les radicaux : « Restaurant socialiste, cuisine bourgeoise ». Moins caustiques, Klotz et Sen se risquent à une définition de la pensée solidariste : « Elle est socialisante -les hommes sont solidaires – quoique son objectif politique reste libéral – le libre développement de l’individu ».
Autorité et servitude
Le portrait d’Émile Combes, axé sur la laïcité, est remarquablement brossé. On le lira avec d’autant plus d’intérêt en cette période du 120e anniversaire de la loi de 1905. L’ancien séminariste est président du conseil à partir de 1902 : « Le caractère anticlérical de ce gouvernement est populaire au sens plein du terme ». Le ministère Combes « est l’expression en actes d’un moment républicain singulier durant lequel radicaux et socialistes s’accordent pour ferrailler contre le péril clérical, considéré précisément comme un danger en raison de son caractère contre-révolutionnaire et anti-républicain ». Les auteurs rappellent en effet les positions ultramontaines de l’Église catholique depuis quelques décennies, de l’encyclique Quanta cura, réquisitoire contre le progrès, au Syllabus, qui condamne le divorce, la raison, la liberté de culte et l’explication scientifique. Si ces postures ont pu connaitre à la toute fin du XIXe siècle un début d’assouplissement, l’affaire Dreyfus va replacer l’Église en adversaire d’une République considérée comme un « conglomérat de juifs et de francs-maçons ». Klotz et Sen rappellent avec pertinence le sort réservé aux congrégations religieuses, préfigurant le bras de fer de 1904-1905 avec l’Église catholique entre rupture des relations diplomatiques avec le Vatican et loi de Séparation adoptée sous le gouvernement Rouvier, qui succède à Émile Combes, balayé par l’affaire des fiches.
Sur la caricature du combisme que certains révisionnistes de l’histoire de la laïcité propagent avec un certain succès, Klotz et Sen citent Jaurès, qui s’élevait à la tribune de la Chambre contre « le principe d’autorité et de servitude que le christianisme porte en lui ». Les auteurs relient les débats d’il y a 120 ans aux réalités du moment, soulignant que « de nouvelles formes contemporaines d’asservissement […] restent omniprésentes dans la vie quotidienne de chacun ». On mesure le fossé qui nous sépare de cette période en constatant combien une large partie de la gauche du XXIe siècle est aujourd’hui une auxiliaire de la bigoterie la plus rétrograde.

Le Foyer des aïeux rend justice à une figure davantage oubliée de la IIIe République en la personne de Madeleine Pelletier. Féministe en avance sur son temps, « née plusieurs siècles trop tôt », comme elle l’écrira elle-même, elle incarne de manière incandescente le courage en politique, elle qui « encourt des dangers incessants » tout au long de son existence. Initiée à la franc-maçonnerie à l’instar des trois précédents personnages évoqués dans le livre, elle bouscule avec une détermination inouïe tous les espaces demeurés hostiles aux femmes. Issue d’un milieu très pauvre, elle devient la première femme titulaire d’une thèse en psychiatrie. Signe de son caractère avant-gardiste, elle publie en 1911 un texte intitulé Le Droit à l’avortement, six décennies avant qu’il ne soit reconnu par la loi. Militante à la SFIO, elle rencontre là aussi la résistance des hommes aux revendications féministes. « Femme d’idéal », « militante inépuisable » mais aussi « terriblement seule », Madeleine Pelletier voit ici « la complexité de sa trajectoire » rendue avec la distance qui convient.
Mourir pour son pays
Député SFIO, ministre de l’Armement durant la Première Guerre, président du Bureau international du travail à la fin de sa vie, Albert Thomas est examiné par Klotz et Sen comme un acteur et théoricien de la social-démocratie à la française. « Là où le socialisme républicain assure la primauté du politique sur l’économique, Jaurès en étant une figure marquante », la social-démocratie défend pour sa part la primauté de l’action économique. Thomas se retrouvera néanmoins avec Jaurès sur la querelle qui traverse la SFIO à propos du ministérialisme, face à un Jules Guesde opposé à la participation des socialistes au gouvernement au nom du risque de la « compromission de classe » qu’elle entrainerait. Albert Thomas retrouve toutefois Jules Guesde – et Marcel Sembat – dans le gouvernement d’union nationale formé durant la Grande Guerre. Il y défend « un patriotisme héritier de la tradition révolutionnaire », celle de la Révolution française et de la Commune de Paris, animé par l’esprit de Valmy. L’expérience de la guerre sera déterminante pour Albert Thomas, qui constate l’importance du rôle de l’État dans l’économie nationale. L’historienne Madeleine Réberioux voit en lui celui qui inscrit « la croissance, l’industrialisation, la productivité voire le productivisme dans les programmes de la gauche ». Raison de plus pour se pencher sur le parcours de social-démocrate avant l’heure dans une période où la décroissance irrigue la pensée d’une large fraction de la gauche française. Mais l’action sociale, en particulier dans sa dimension internationale, comme l’action locale, qu’Albert Thomas mène comme élu de Champigny-sur-Marne, sont ici aussi mises en exergue pour comprendre le singulier parcours de ce socialiste en effet méconnu.
« L’expérience de la guerre sera déterminante pour Albert Thomas, qui constate l’importance du rôle de l’État dans l’économie nationale. L’historienne Madeleine Réberioux voit en lui celui qui inscrit « la croissance, l’industrialisation, la productivité voire le productivisme dans les programmes de la gauche ».«
C’est Léo Lagrange qui clôt cette galerie de portraits, joliment décrit par les auteurs à travers l’itinéraire d’un « socialiste rêveur » tué au combat en mai 1940. Quatre années avant, le sous-secrétaire d’État aux sports, aux loisirs et à l’éducation physique du Front populaire avait défini ses orientations : « Nous voulons que l’ouvrier, le paysan et le chômeur trouvent dans le loisir la joie de vivre et le sens de leur dignité ». Pour Léon Blum, Léo Lagrange « concevait le socialisme comme une doctrine et comme une pratique de caractère universel – comme le fût l’idée chrétienne au Moyen-Âge – se répercutant sur tous les modes de la vie, pénétrant toutes les formes de la pensée et de l’action ». Les auteurs relatent ici la passion de Léo Lagrange pour la culture, qu’il partageait avec son épouse Madeleine, comme les controverses théoriques autour du sport – dans une période où les régimes fascistes le glorifient – et les tensions entre pratique amateur et professionnelle.
Klotz et Sen évoquent également les débats du moment sur le rapport de la gauche au travail, tiraillée entre le « droit à la paresse » défendu par Paul Lafargue et des loisirs vus davantage comme compléments qu’en opposition à une activité professionnelle source d’émancipation pour les travailleurs. Tenant d’un socialisme « joyeux », « au service de l’homme », Léo Lagrange « répondit à tous ceux qui pensaient que le socialisme et le patriotisme n’étaient pas des concepts miscibles que la défense du genre humain devait nécessairement buter sur la défense des frontières, qu’il était possible de mourir pour son pays ». En ces temps où l’esprit munichois semble faire un retour inattendu, on lira avec d’autant plus de profit ce portrait sensible d’un homme qui l’était lui aussi.
Philippe Foussier
Référence : Paul Klotz & Milan Sen, Le foyer des aïeux. Figures oubliées de la IIIe République, Le Bord de l’eau-Fondation Jean-Jaurès, 152 p., 20€





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