« Une phrase embarrassante a été lancée devant les caméras ? On prétendra qu’elle n’a jamais été prononcée. Un projet mal géré rencontre un échec cuisant ? Il sera couvert par des affirmations mensongères. Un scandale éclabousse le gouvernement ? On le niera, éhontément. » Le décor planté n’est pas celui d’une République bananière ni d’une autocratie à bout de souffre. Il est familier aujourd’hui de grandes démocraties entrées dans une phase étrange, celle de la logocratie, que théorise le politiste Clément Viktorovitch.

Dans son dernier essai, paru à l’automne 2025, Clément Viktorovitch s’attache à cerner, analyser, qualifier le langage du macronisme, tout comme – et toutes proportions gardées cela va de soi – le grand philologue allemand Victor Klemperer avait jadis décortiqué celui du nazisme dans un ouvrage resté célèbre[1]. Le travail est ambitieux, puisqu’il tente de poser les fondements d’un concept, la logocratie, apte à désigner l’état pathologique d’un régime dans laquelle le débat public souffre d’une durable et profonde perversion par le mensonge.
Pour comprendre la démarche qui est celle de Clément Viktorovitch, ainsi que l’intérêt qu’elle mérite de susciter, il faut que l’observateur-citoyen en revienne aux conditions mêmes de la vie démocratique. À juste titre, l’auteur ouvre son raisonnement avec l’identification des caractéristiques d’une démocratie moderne. Il n’oublie pas d’en souligner la pluralité de formes conceptuelles : de celle, maximaliste, connue dans les cités grecques (avec toutes les limites propres à ces sociétés, dont l’exclusion des femmes de la citoyenneté) à celle, minimaliste, proposée par Schumpeter, qui réduisait la démocratie à une procédure de désignation de ceux qui seront chargés d’exercer le pouvoir politique, sans autre levier pour le citoyen. La forme démocratique que nous connaissons dans l’Occident contemporain, en particulier sur le continent européen, constitue un compromis. Représentative, elle implique la consultation du peuple pour choisir ceux qui décideront en son nom, nécessitant ainsi le recours au suffrage universel. Parce que le mandat impératif n’est pas de mise, à de très rares exceptions près, les élus ne sont pas tenus de respecter à la lettre le programme qu’ils ont proposé aux électeurs lors de leur campagne. Pourtant, cela n’exclut pas qu’ils doivent rendre compte de la politique qu’ils mettent en œuvre après avoir été élus. Cela peut passer par la sollicitation d’un nouveau mandat – et l’électeur est alors juge de leur renouveler sa confiance – ou par la consultation des citoyens à travers des procédures de démocratie participative. Cela suppose surtout de se soumettre au principe dit « de réactivité ». Sous peine de gouverner contre le peuple souverain, ses représentants scrutent nécessairement l’état de l’opinion publique et doivent ainsi se montrer « réactifs » tout au long de l’exercice de leur mandat.
Les pages que Clément Viktorovitch consacre aux nuances du mensonge en politique doivent être lues avec attention tant elles éclairent les différentes facettes de la manipulation des électeurs.
Clément Viktorovitch mentionne deux piliers sur lesquels repose la démocratie. Le premier d’entre eux est la souveraineté populaire, puisqu’il n’y a point de démocratie sans peuple, ni de souveraineté sans la capacité de participer directement à la prise des décisions ou d’habiliter ceux qui auront pour mandat de prendre ces décisions. L’État est naturellement l’espace dans lequel un peuple décide souverainement de son avenir par le biais de scrutins démocratiques. L’auteur y ajoute pour second pilier – et c’est infiniment plus contestable – le respect de l’État de droit. Non pas que le contrôle juridictionnel des normes n’ait pas un rôle à jouer dans la protection des droits des citoyens, en particulier des minorités, face à un pouvoir qui peut être tenté par l’arbitraire, mais l’État de droit ne saurait être assimilé et confondu avec le respect des libertés publiques, qui lui apparaît en effet indispensable à l’épanouissement d’un pluralisme politique (d’opinion, d’expression, de publications…) sans lequel le choix démocratique n’aurait plus de sens. Or, la tension entre l’extension envahissante du pouvoir des cours suprêmes et la nature démocratique du gouvernement constitue un véritable sujet de débats universitaires, techniques et complexes, qui ne peuvent se réduire à la fausse évidence de la consubstantialité de l’État de droit à la démocratie[2]. Du reste, ne serait-ce qu’en France, la démocratie s’est construite et consolidée… antérieurement à l’apparition de l’État de droit proprement dit, qui ne s’enracine véritablement qu’à partir du début des années 1970.
La stratégie du mensonge : Trump, Bolsonaro, Johnson… et Macron ?
Le dégradation de la qualité de la parole politique n’est pas un fait national mais un phénomène qui touche ou a touché plusieurs grandes démocraties au cours de la décennie passée. Les pages que Clément Viktorovitch consacre aux nuances du mensonge en politique doivent être lues avec attention tant elles éclairent les différentes facettes de la manipulation des électeurs : les arrangements avec les faits, les contre-vérités, les mensonges par omission, la négation frontale de la réalité (anticatastase), « l’empoisonnement des puits » (disqualification des voix discordantes, en particulier médiatiques ou scientifiques), et bien d’autres. Ainsi grimpée, l’échelle conduit jusqu’au seuil de la post-vérité, quand le récit partisan remplace toute réalité objective.
L’irruption dans le débat politique américain de l’entrepreneur Donald Trump en 2015-2016 constitue assurément un point de rupture. Il est l’exemple archétypal de la dérive du débat vers ses rivages les plus extrêmes. Les statistiques le concernant sont effarantes, puisque au cours de son premier mandat, le Washington Post a recensé 30 000 mensonges ou imprécisions de sa part. Un tel amoncellement de contradictions avec les faits ne relève plus du mensonge de dissimulation ou d’intérêt, vieux comme la politique et difficilement dissociable de la direction des affaires publiques à haut niveau. Dans le cas Trump, mentir est un moyen à part entière – sinon le principal – de mener campagne et d’exercer le pouvoir. La présidence Bolsonaro au Brésil est semblable en plusieurs points au trumpisme, dans sa rhétorique comme dans sa tentation du coup de force pour passer outre la défaite électorale… L’auteur évoque également l’ex-Premier ministre britannique Boris Johnson, de sa campagne pour le « Leave » lors du référendum sur le Brexit en 2016 jusqu’à son passage par le 10, Downing Street (2019-2022), avec notamment l’affaire des réceptions en pleine épidémie de covid. Bien sûr, le volume et la gravité des mensonges proférés ici ne sont pas exactement de même nature et le passage au pouvoir ne se double pas d’une atteinte aux libertés.

(capture d’écran Youtube)
Il est de prime abord bien plus surprenant qu’à la différence de ces figures du « populisme » s’ajoute Emmanuel Macron, lui-même antipopuliste proclamé et attaché, selon ses dires, à la démocratie libérale et aux Lumières. La pratique macronienne du pouvoir, à contre-courant des déclarations d’intention, révèle une toute autre histoire. Les mensonges assumés et répétés, le mépris de la réalité, la captation de la terminologie de l’adversaire pour en détourner le sens, la dissimulation délibérée d’éléments au public dessinent un mode de conviction, d’action ou de riposte semblable à celui d’un Trump. Pis : le tout s’accompagne aussi d’un recul des libertés publiques, de la transposition dans le droit commun des dispositions de l’état d’urgence au refus de qualifier les violences policières commises contre des manifestants… Le masque d’un centrisme modéré et attaché à la vérité ne craquèle pas seulement ; il tombe en poussière. L’essayiste constate ainsi que, depuis 2017, « [d]e nombreuses décisions ont été couvertes par des mensonges pleins et entiers, pour ne pas avoir à reconnaître les échecs qu’elles ont engendrés. Face à chaque revers, le même réflexe : mentir au lieu d’admettre, dissimuler au lieu d’expliquer, nier au lieu d’assumer. Tout, plutôt que d’affronter ses responsabilités« .
Si l’essai est fouillé et largement étayé par une foule d’exemples, d’illustrations, de faits indiscutables passés au crible d’une analyse pertinente, Clément Viktorovitch fait l’impasse – délibérée et expresse – sur deux aspects du problème qui ne sont pourtant pas secondaires, tant s’en faut. Il concentre d’abord son analyse sur la parole du camp gouvernemental, sans s’attarder (ou seulement très occasionnellement) sur les mensonges potentiels de l’opposition. Ce choix est justifié par un argument valide : la parole du gouvernement est la parole officielle : elle engage l’État, ce que ne font pas les discours des opposants tant qu’ils n’accèdent pas eux-mêmes au pouvoir. C’est exact, mais c’est négliger le fait que la prolifération du mensonge et la distorsion des faits par ceux qui dirigent une nation sont aussi rendues tolérables parce que d’autres mensonges, d’autres accommodements avec le réel, ont été l’œuvre de leurs concurrents, en particulier lorsqu’ils ont occupé le pouvoir précédemment. Mentir finit par ne plus étonner ni indigner… La dilution du contraste entre parole sérieuse et parole outrancière conduit à favoriser l’amalgame ; comme il y eut le « tous pourris », le « tous menteurs » actuel explique aussi le manque de vigilance d’une grande partie des citoyens. Le second aspect laissé de côté dans l’analyse de l’auteur est encore plus problématique : il s’agit de la complaisance accablante de la sphère médiatique pour les « vérités alternatives » exposées par le gouvernement. En ne jouant pas comme elle le devrait son rôle de contre-pouvoir, en relayant sans recul critique la parole officielle, en réagissant aux mensonges des hommes et femmes politiques par un « deux poids deux mesures » en fonction du bord concerné, la presse a laissé prospérer le mensonge d’État, sinon l’a encouragé. Or, on ne peut pas complètement saisir le phénomène de « logocratie » qui frappe les démocraties si n’est pas étudiée concomitamment la perméabilité croissante aux mensonges chez le citoyen ordinaire comme la relativisation de ceux-ci chez l’éditorialiste vedette. On ne peut surtout répondre entièrement à la question qui interpelle : comment en est-on arrivé là ?
De la démocratie libérale à la logocratie
La finalité de Logocratie est d’apporter une contribution à la compréhension des dysfonctionnements démocratiques des années 2010-2020. L’ouvrage y parvient en partie en identifiant de manière incontestable une déviance de l’exercice du pouvoir et en répondant d’emblée à la critique qui pourrait lui être opposée : le mensonge n’est-il pas consubstantiel à la politique ? George Orwell avait déjà formulé une réponse, en soulignant les distorsions sémantiques du langage politique, lequel doit « principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses« [3]. Clément Viktorovitch démontre néanmoins qu’il existe un monde entre la dissimulation ou l’arrangement occasionnel avec la vérité et une manière de gouverner qui s’appuie sur un récit quasi-fictif à force de s’éloigner du réel. La logocratie n’est pas un régime politique ; elle n’efface pas la démocratie. C’est une pathologie affectant la pratique du pouvoir ; en renonçant à la transparence et à un minimum d’honnêteté, l’acteur politique biaise les débats et empêche la loyauté des délibérations et du choix électoral, indispensable au bon fonctionnement de la démocratie. « Lorsque des pans entiers de la réalité sont rejetés dans les brumes inaccessibles du mensonge, écrit Clément Viktorovitch, le consentement n’est plus éclairé mais forcé, et c’est toute la légitimité de l’élection, et donc de la démocratie, qui menace de s’effondrer« . Quoiqu’il ne se soit pas attardé, nous l’avons mentionné, sur la contamination du champ politique dans son ensemble par les variations du mensonge, il identifie bien le risque pesant à terme : « Quand chaque camp vit dans son propre univers factuel, le dialogue devient impossible, le compromis introuvable, la violence inévitable. » Et si les droits reculent, le pouvoir politique prétendra au contraire qu’ils sont protégés : « Quand il devient possible de tout faire, tout en continuent de dire le contraire, plus rien ne protège l’État de droit contre les assauts du pouvoir. » La logocratie conduit à entraver la capacité des citoyens à se forger une conviction dans le cadre d’un débat démocratique saturé de mensonges par ceux qui détiennent la parole officielle. L’intérêt du concept est qu’il permet de prendre conscience, autant que de redouter, que les institutions démocratiques comme les contre-pouvoirs peuvent être subvertis sans avoir à toucher au texte de la Constitution.
La finalité de ‘Logocratie’ est d’apporter une contribution à la compréhension des dysfonctionnements démocratiques des années 2010-2020. L’ouvrage y parvient en partie en identifiant de manière incontestable une déviance de l’exercice du pouvoir.
Ce serait certainement extrapoler la pensée de son auteur que d’y voir une lecture relativement optimiste de l’état de notre démocratie, ou disons plutôt une lecture qui ne se voudrait pas exagérément pessimiste. Non parce que le trouble qu’il décrit est bénin, mais parce qu’en le cantonnant à un mésusage de la parole officielle, il paraît en faire la marque d’un groupe d’hommes et de femmes particulier, parvenu au pouvoir et chargé de l’exercer temporairement. Le fait est que Donald Trump a d’abord dû quitter la Maison blanche (avant de la reconquérir), que Jair Bolsonaro a été défait électoralement et même condamné en justice et qu’Emmanuel Macron ne pourra pas briguer un troisième mandat consécutif. Mais rien n’assure que la logocratie n’est pas, tout bonnement, la face visible d’un mal bien plus profond dont le cycle, une fois déclenché, finira par emporter la démocratie. Rien n’assure qu’elle ne soit pas qu’une stratégie d’esquive grossière visant à masquer un phénomène plus redoutable : l’incapacité du politique à agir sur le réel dans un espace et une époque où il n’est plus possible de conserver la maîtrise des mécanismes économiques, sociaux, écologiques ou technologiques. La logocratie représenterait alors l’instrument narratif et anesthésiant accompagnant la paralysie complète d’un système qui ne revêtirait bientôt plus que les apparences de la démocratie grâce au suffrage universel. Dès lors, l’essai de Clément Viktorovitch ne répond pas complètement aux interrogations de la science politique en manque de concept pour caractériser ces régimes démocratiques qui, à l’évidence, se vident de leur substance sans aucun bouleversement de leurs équilibres institutionnels.
Référence : Clément Viktorovitch, Logocratie, Paris, Seuil, 2025, 289 pages. Prix éditeur : 20,90 €.
Notes :
[1] Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich (1947), Paris, Albin Michel, 2023.
[2] Lire par exemple l’essai de l’ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel Jean-Éric Schoettl, La Démocratie au péril des prétoires. De l’État de droit au gouvernement des juges, Paris, Gallimard, coll. « Le Débat », 2022.
[3] George Orwel, La Politique et la langue anglaise (1946), Paris, Fayard / Mille et Une Nuit, 2026.





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