Aung San Suu Kyi : gare à la démocratie à deux vitesses

Depuis quelques jours, on assiste à un étrange ballet d’allégeance de l’armée qui vient littéralement se prosterner devant Aung San Suu Kyi. Reconnaissance véritable ? On peut légitimement en douter. Il y a fort à parier que l’armée, si omnipotente depuis des dizaines d’années, ne compte rester dans l’ombre malgré une victoire écrasante de son ennemie de toujours. Cela ne lui coûte d’ailleurs pas grand-chose puisqu’elle conserve 25 % de voix au Parlement et un droit de véto sur toute proposition de changement de constitution.

Aung San Suu Kyi est une défenseuse de la paix, une combattante de la junte militaire, et pour le droit des femmes. Nul ne saurait le nier, ni minimiser son action pour la démocratie. Toutefois, elle a récemment été qualifiée de « Mandela de l’Asie ». Cette expression semble à première vue mal choisie car l’apartheid de l’Afrique du Sud n’est en rien comparable à la situation de la Birmanie. Mais passons outre, le message est envoyé : Aung San Suu Kyi est une apôtre de la démocratie. Mais… de quelle démocratie parlons-nous au juste ? De celle de Rangoon, de celle des urbains ? Le vent de liberté ne parvient pas dans certains endroits reculés du pays, dans la Birmanie des minorités ethniques discriminées.

Une autre épine que l’armée pourrait donc bien venir se planter dans le pied de Aung San Suu Kyi et de son parti, celle des communautés qui sont au nombre de 135 dans le pays. Comme le rappelle l’article de Courrier international tiré du Bangkokpost, « les abus contre les membres des minorités ethniques sont monnaie courante : beaucoup n’ont pas la nationalité birmane […] et les bureaux de vote dans les zones de conflit ont été fermés […] avant les élections ». Privés d’un droit politique essentiel dans une démocratie, nombreux sont ceux dont l’opinion ne semble pas compter. Et Aung San Suu Kyi ne paraît pas exempte de reproches à ce niveau-là.

Star à Rangoon, « simple » nom à l’est du pays

L’Express consacre six pages aux Karen, minorité tibéto-birmane d’un million et demi d’habitants. Le titre, évocateur, « Les Karen, oubliés de la paix birmane » souligne le fait que la victoire démocratique du 12 novembre n’en est pas une pour tout le monde. Les Karen, qui se trouvent l’est de la Birmanie, sont en guerre ouverte avec l’armée birmane depuis 1948. Toutefois, un cessez-le-feu a été annoncé juste avant le scrutin. Loin de la ferveur qui a assailli Rangoon, l’envoyé spécial Charles Haquet préfère mettre en lumière cette ethnie et une femme, Daw Hla Kyi, qui « si elle a déjà vu des photos de Aung San Suu Kyi, ignore tout de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie ». Les minorités ethniques ont la mémoire vive et la « Dame de Rangoon » n’est pas forcément une figure de liberté pour eux. En témoigne, comme le rappelle le journaliste, cette conférence de presse en 1989 « où elle a déclaré qu’elle était prête à prendre elle-même en charge les soldats birmans pour les aider dans leur lutte contre les Karen ». 26 ans se sont écoulées mais les concernés n’ont rien oublié. Ainsi, leur indifférence face à l’euphorie de l’élection n’a rien de surprenant. La démocratie ? Ils ne l’ont jamais vu à leur porte, eux qui n’ont pas le droit de donner leur avis. Tel est l’opinion de Nan Say Hwa, politicienne Karen qui a décidé de ne plus être candidate au Parlement : « Cinq ans de bla-bla et, au final, rien de concret pour mon peuple », estime-t-elle, citée par Charles Haquet.

Plus récemment, Aung San Suu Kyi a aussi fait l’objet de critiques sur son mutisme sur les massacres et discriminations (pas le droit de vote non plus) dont sont victimes les Rohingyas, minorité musulmane, par des extrémistes bouddhistes. La journaliste Anna Lietti rappelle dans le magazine suisse l’Hebdo « que la Dame de Rangoon a déclaré ‘‘qu’il ne faut pas exagérer’’ » sur ce sujet. Ce silence de Aung San Suu Kyi s’explique par sa volonté de ne pas vouloir froisser la frange bouddhiste du pays.

C’est peut-être là que se cachent les véritables défis de la Birmanie pour devenir une démocratie : arriver à créer un « vouloir vivre-ensemble » entre des minorités qui se déchirent et, pour certaines, qui se défient du pouvoir central. Et pour le gouvernement : parvenir à jongler entre une armée historiquement omnipotente et des ethnies farouchement opposées à toute tentative d’unification. Enfin, un problème reste de taille pour le parti de Aung San Suu Kyi : oser affronter les bouddhistes extrémistes au sujet des rohingyas car une démocratie se construit les yeux grands ouverts. Et non pas en oubliant des parties de la population dans le train du changement.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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