Dites messieurs, c’est quoi l’unité nationale ?

[LES RÉDACTEURS DU BLOG « VOIX DE L’HEXAGONE » TIENNENT À ADRESSER UNE PENSÉE ÉMUE AUX VICTIMES INNOCENTES DES ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE 2015 AINSI QU’À LEURS PROCHES ENDEUILLÉS. LA LIBERTÉ NE DOIT PAS S’ÉTEINDRE.]


Dans ce qui fut sans doute son meilleur discours sur la forme depuis son accession à la présidence de la République, François Hollande a appelé samedi 14 novembre le peuple français « à l’unité, au rassemblement, au sang-froid » et, quelques phrases plus loin, « à cette unité indispensable ». Si l’expression d’ « unité nationale » n’a pas été prononcée par le chef de l’État, elle est reprise immédiatement par les médias et débattue par la classe politique. Mais au-delà de la force inhérente à ce mot d’ « unité », qui évoque les images du monolithe inébranlable, de la foule groupée et de la détermination sans faille, une question se pose : concrètement, que signifie appeler les citoyens français à l’unité ?

Dans les quatre minutes du discours de François Hollande à la sortie du conseil de défense tenu au lendemain des attentats meurtriers du 13 novembre 2015, les premiers mots sont les plus éclairants : la France vient de connaître « un acte de guerre […] commis par une armée terroriste » (1). Quatre occurrences du mot « guerre » et quatre du mot « armée » (qui désignent tantôt l’État Islamique, tantôt les forces militaires françaises) impriment un message évident : la lutte contre le terrorisme a pris une dimension nouvelle : il ne s’agit plus de préserver la paix mondiale par des opérations bien loin de nos frontières, il faut défendre la Patrie en guerre sur son propre territoire. Le mot « unité » prend dès lors une coloration spécifique. Dans les pas du président Poincaré, François Hollande rafraîchirait-il la fameuse « union sacrée » de l’été 1914 ? Si guerre il y a, l’intérêt de la nation est d’éviter les divisions secondaires, celles que fait naître la joute politique des temps de paix. Les consultations des responsables des principaux partis politiques ce week-end et l’annonce de la réunion du Parlement en Congrès lundi vont dans ce sens (2).

L’unité compromise

La grande marche du 11 janvier 2015 succédant aux attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper-marché Casher avait montré qu’une France bouleversée et déterminée à se battre contre la barbarie pouvait apparaître sous le visage de l’unité. Unité de façade toutefois, qui se désagrégea dans les heures qui suivirent, lorsque surgissent les inévitables questions sur la politique internationale de la France, la surveillance des individus radicalisés et la protection des lieux sensibles. Difficile et éphémère en janvier, l’unité nationale apparaît impossible en novembre, malgré le nombre bien plus important de victime et l’ampleur des attaques (huit actions coordonnées). La période n’y est pas propice (élections régionales en 2015, la campagne est en cours) et l’instauration de l’état d’urgence ne facilite pas l’organisation de grands rassemblements publics aussi symboliques que ceux de janvier. De surcroît, divers représentants politiques ont dégainé très tôt ce week-end pour déplorer le laxisme étatique ou proposer des remèdes radicaux (par ex. : Laurent Wauquiez et l’internement de tous les individus fichés « S », idée sotte s’il en est). Parmi les Français, entre soutien aux victimes, tirs nourris contre la politique du gouvernement (sur les réseaux sociaux principalement) et début de psychose, l’unité parait tout aussi difficile à atteindre. Mais des valeurs communes à défendre existent pourtant.

Unité des valeurs, pas unanimité politique

Faute d’avoir rendu plus explicite son appel à « l’unité », François Hollande sait qu’il ne pourra pas compter sur l’unité au sens d’unanimité politique. Hormis pour l’exécutif, cette unité n’est pas souhaitable. Si l’unité nationale doit être l’absence de critique contre le pouvoir en place confronté à la réaction post-traumatique, elle est, disons-le tout net, dangereuse. L’unité nationale devrait plutôt s’entendre comme la volonté commune de défendre les valeurs qui sont celles de la France, au regard de son histoire et de ses traditions culturelles et philosophiques. Employée à tort et à travers, l’expression « les valeurs de la République », qui sert la plupart du temps à faire la leçon à un adversaire politique, est aussi floue dans son contenu qu’arbitraire dans son usage. Elle est donc inopérante. Pour les circonstances que nous vivons, une agression à visée destructrice, les valeurs-socle à défendre sont à l’évidence la liberté, la souveraineté populaire, l’égalité et la résistance à l’oppression, dénominateurs communs à tous les Français, quelle que soit leur orientation politique.

Le combat à mener pour ces valeurs-socle est un combat de tous les jours, qui exigera de chaque Français vigilance, solidarité, courage mais aussi discernement. Ce dernier évitera deux écueils dangereux : ne pas voir dans l’islamisme radical une mouvance d’essence religieuse (ce qui empêche d’en saisir toutes les dimensions et donc de le combattre pertinemment) et de faire de toute personne de confession musulmane, de tout immigré ou de tout réfugié un terroriste potentiel (3).

À l’évidence, des mesures fortes et concrètes doivent suivre ces attentats meurtriers. Il faut mettre au crédit du gouvernement d’avoir promptement réagi : bombardement massif de Raqa, cœur de l’EI en Syrie, pendant la nuit de dimanche à lundi ; fermeture des mosquées radicalisées annoncée par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve. Devrait suivre une nouvelle politique à l’égard des individus signalés pour radicalisme et fichés « S » par les renseignements… Ces mesures ne sont pas des demi-mesures. Ce qui interpelle toutefois, c’est qu’elles interviennent bien tardivement. Après les 17 morts de Charlie-Casher, après les attentats avortés du Thalys et de Villejuif, après la décapitation barbare d’un chef d’entreprise de l’Isère, pourquoi le gouvernement n’avait-il pas montré davantage de fermeté ? Tout indiquait que des attentats étaient à craindre à très court terme sur le territoire. La fermeture des mosquées salafistes aurait dû être une priorité dès le début de l’année. Sans doute même dès les crimes commis par Mohammed Merah en 2012. C’est aussi parce que ce débat doit avoir lieu et qu’il faut clairement définir les responsabilités du gouvernement actuel et de ses prédécesseurs que l’unité nationale ne saurait être l’unanimité politique. L’état d’urgence n’est pas l’état de siège : la vie politique doit suivre son cours normal pour ne pas offrir une victoire symbolique au terrorisme. Vive le débat libre, vive la France !


Notes :
(1) « Allocution de François Hollande à l’issue du Conseil de Défense », 14 novembre 2015 (vidéo en ligne sur le site parti-socialiste.fr).
(2) On se souvient de l’hostilité véhémente du Parti Socialiste, dirigée alors par François Hollande lorsque Nicolas Sarkozy proposa de réviser la Constitution en 2008 pour introduire cette procédure (nouvel alinéa 2 de l’article 18 de la Constitution). La possibilité pour le Président de s’exprimer devant le Parlement réuni en Congrès était perçu (à tort) par la gauche comme une atteinte à la séparation.
(3) Les violences de ce week-end à Pontivy ne sont pas plus excusable en temps de paix qu’en temps de « guerre », pour reprendre la terminologie du Président de la République.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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