Après les attentats, la droite au pied du mur

Le président Hollande possède la fibre florentine. Sa gestion particulièrement adroite des attentats a mis K.O. la droite dite « républicaine ». S’agit-il d’un malaise momentané face au sursaut de l’exécutif ou d’un trouble plus profond qui pourrait la conduire, en 2017, à une nouvelle défaite électorale à l’échelle nationale ? Nul besoin d’attendre les résultats des élections régionales de décembre pour pencher en faveur de la seconde hypothèse.

Avant le 13 novembre 2015, il ne fallait pas faire montre de grandes capacités d’analyse pour constater que le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique n’a créé aucun engouement particulier pour le principal parti de la droite de gouvernement, même renommé à la va-vite « Les Républicains ». La progression dérisoire du nombre d’adhérents en fait foi (1), sans même parler de la côte de popularité en demi-teinte de Sarkozy lui-même. Après cette date funeste, le constat semble encore plus cinglant : le premier sondage Harris Interactive pour les élections régionales réalisé après les attaques terroristes de Paris montre un recul des Républicains à 25 % d’intentions de votes, en troisième position derrière le Front National (27 %), qui devance d’un point seulement le Parti Socialiste (2). Selon le politologue Roland Cayrol, ce sondage doit être observé avec prudence dans la mesure où il est le premier de l’institut Harris pour les régionales de 2015. L’écart entre les trois formations politiques est de surcroit trop faible pour sortir de l’inévitable marge d’erreur (3). Il n’empêche, le PS jusque-là cantonné à la troisième position et nettement distancé par le FN et LR, se retrouve désormais à leur niveau, prêt à limiter la casse.

Le paradoxe sécuritaire

Devant la droite semblait s’ouvrir un boulevard : la tiédeur du gouvernement face à l’insécurité et à la menace terroriste, la radicalisation religieuse, les errements de la politique étrangère de la France étaient les cibles toutes désignées pour mettre à mal le peu de crédibilité restant au tandem Hollande-Valls. Dans ce contexte, le Front National a choisi la discrétion, comme si Marine Le Pen et ses lieutenants savaient que les évènements leur donnaient raison. Les Républicains, à dégainer trop tôt, se sont ridiculisé. On reparlera sans doute longtemps de la séance lamentable de questions aux gouvernements qui suivit les attentats. On se souviendra de l’incapacité flagrante de Nicolas Sarkozy de trouver un positionnement convaincant entre sa vanité d’ancien chef d’État en mal de stature officielle et le piège d’une union sacrée muselant toute critique de l’exécutif. L’ancien Président de la République doit se faire une raison, il a trop longtemps sous-estimé son successeur. À défaut d’être un homme d’État, François Hollande est un tacticien redoutable. Plus habile et retors sans doute que l’actuel chef de l’opposition.

Sur des questions sociétales essentielles – sécurité, politique d’intégration, rapport avec l’Islam – la gauche vient d’entamer un revirement qui, s’il s’installe dans la durée, constituera un évènement politique majeur. Il n’est aucunement surprenant que son auteur en soit François Hollande, celui-là même qui applaudit le tournant libéral du Parti Socialiste à partir de 1983 et en fit sa ligne directrice économique une fois à la tête du pays (4). Par son discours extrêmement martial devant le Congrès, le 16 novembre 2015, François Hollande a opéré un coup de maître. Alors même qu’il s’était opposé en 2008 à la révision constitutionnelle permettant au Président de prendre la parole devant les parlementaires réunis à Versailles, il a profité de la force solennelle et symbolique qui lue offrait cet outil constitutionnel pour se poser en chef de guerre déterminé et courageux. En adoptant bon nombre de propositions venues de la droite (sinon de l’extrême-droite), il a rejoint les revendications des Français en coupant l’herbe sous les pieds de ses adversaires. La quasi-totalité du grand hémicycle versaillais applaudit, sans doute convaincu par le fond du discours. Le lendemain au palais Bourbon, l’opposition manqua sa réplique et sombra dans le vulgaire. Le mal était fait. Les attentats auraient dû donner raison aux « thèses » de la droite, et la gauche est en train de réussir un hold-up sur la thématique sécuritaire, peut-être même sur celle de l’identité nationale. On n’aura jamais autant chanté la Marseillaise et vu le drapeau français que cette semaine.

Un alignement sur la stratégie de Manuel Valls

Quelques jours avant les attentats, le Premier ministre Manuel Valls avait surpris son monde et suscité des cris d’orfraie à droite comme à gauche en évoquant une hypothétique alliance PS-LR dès le premier tour des régionales pour contrer le FN, dans une région prête à basculer à l’extrême-droite comme le Nord-Pas-de-Calais. Il n’y avait ni réelle provocation ni suicide-politique dans cette proposition, mais une vraie intuition de la recomposition du paysage politique. Incarnant la frange droitière du PS, Manuel Valls a perçu avant même la nuit sanglante du Bataclan que le « gauchisme culturel » (5) était à son tour condamné, comme le fut jadis le gauchisme économique. Il a compris que la droite dite républicaine était sur le point de se déchirer entre les souverainistes d’un côté et ceux pour qui l’intégration européenne et le libéralisme économique sont les dogmes indépassables de l’autre. Il a bien vu que ces derniers et sa gauche étaient compatibles et que leurs électorats respectifs se rapprochaient. Il a fait le pari d’un futur clivage entre une « gauche » libérale et sécuritaire et une droite « FNisée », dont le grand perdant serait la frange centriste de LR, prise en étaux. Du haut de sa tribune, dans le palais de Louis XIV, François Hollande vient de signer le premier acte de cette stratégie du grand étouffement.


Notes :
(1) Lire à ce sujet Alexandre LEMARIÉ, « Les Républicains affichent un nombre d’adhérents en hausse », lemonde.fr, 13 novembre 2015.
(2) Voir le rapport de l’étude menée pour 20 minutes par Harris Interactive, disponible en ligne : <http://harris-interactive.fr/wp-content/uploads/sites/6/2015/11/Rapport-Harris-V1-Rapport-de-force-R%C3%A9gionales-2015-20Minutes.pdf&gt;, novembre 2015.
(3) Intervention de Roland Cayrol dans l’émission On refait le monde, animée par Bernard Poirette sur RTL, 20 novembre 2015.
(4) Lire à cet égard les développements de Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, La France des Riches, La Découverte, 2013 (Chapitre 3 : L’oligarchie dans la France de François Hollande).
(5) Expression du sociologue Jean-Pierre Le Goff pour désigner la gauche éprise de l’idéal d’une société multiculturelle.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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