Nostalgie télévisée : il était une fois Mitterrand et Chirac

À deux jours d’intervalle, France 3 et Arte ont respectivement proposé des portraits de François Mitterrand et de Jacques Chirac. L’un a disparu il y a bientôt 20 ans, l’autre s’est retiré à tout jamais. Mais l’ombre de ces présidents plane encore sur une France orpheline de ses grands hommes politiques.

Le regard que porte Franz-Olivier Giesbert sur Jacques Chirac est celui de la tendresse (1). L’angle choisi par William Karel pour évoquer le parcours tumultueux de François Mitterrand est bien plus critique (2). Qu’importe… De ces deux très beaux portraits filmés ressort une même impression sur ces personnages entrés désormais dans l’Histoire : l’épaisseur de leur caractère, une élégance surannée et un appétit inouï du combat politique. Nos Hollande, Sarkozy, Valls et autres Cambadélis – sans même parler des tête d’affiches frontistes – ont sans doute conservé quelque chose de cette soif du pouvoir. Ils ont perdu en route l’étoffe monarchique qui habillait Mitterrand et Chirac. Mitterrand surtout…

Le chassé-croisé de deux opportunistes

L’évolution diamétralement opposée de François Mitterrand et de Jacques Chirac a souvent été soulignée, quoique une génération les séparât. De la collaboration à Vichy à l’espoir de toute la gauche quarante ans plus tard, Mitterrand a traversé tout le spectre politique avec morgue. Son audace terrible et les mœurs de son temps – des journalistes parfois plus soucieux de protéger l’État que d’informer – lui permirent de dissimuler des secrets qui auraient pu l’abattre. Qui aurait DÛ l’abattre. Révélés finalement les uns après les autres, au cours de son second mandat (Mazarine, la maladie, l’amitié avec René Bousquet…), ils fragilisèrent le vieux chêne de la politique française mais ne l’ébranlèrent pas. Mitterrand nia, mentit, ignora, s’insurgea, contre-attaqua. Rien ne l’atteignit et son aplomb devint son salut. Ceux qui pensaient trouver dans ce porte-étendard de la gauche un parangon de vertu républicaine en furent pour leurs frais… Le féru d’histoire qu’il était ne savait que trop bien qu’un prince n’est souverain qu’en étant impitoyable. Et quand il détestait, il assassinait. Rocard, Balladur et Jospin trébuchèrent faute de recevoir les grâces de l’Élysée.

Chez Chirac, ce n’est pas une froideur charismatique qui écrase ceux qui le rencontrent ; c’est son naturel et son humanité qui séduisent. Oui, un tueur politique se dissimule derrière le séducteur invétéré, bouffeur de choucroutes à toute heure et infatigable visiteur des hameaux de Corrèze. Le cœur à gauche, il devient pourtant gaulliste, protégé de Georges Pompidou et couvé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet. L’esprit de conquête l’emporte sur les convictions qu’il a molles. Il fait chuter plus doué que lui (Valéry Giscard d’Estaing) mais il est incapable d’anticiper la trahison balladurienne de 1995. Tandis que Mitterrand multipliait les facettes et les contours pour échapper à ses contemporains, Chirac joue une partition plus simple. Sa bonhommie authentique facilite la construction d’un personnage populaire qui lui sert, entre pudeur et tactique, à enfouir ce qui restera longtemps méconnu des Français : sa passion pour l’archéologie et sa connaissance parfaite des civilisations anciennes.

Trois septennats et un quinquennat d’échecs

Dans le documentaire d’Arte, Jacques Attali rappelle l’obsession mitterrandienne de la trace laissée dans l’Histoire. Le premier président socialiste a eu la fierté, au crépuscule de sa vie, de contempler les œuvres de son règne : la pyramide du Louvre, la grande bibliothèque, l’opéra-bastille… Chirac n’avait pas l’âme du bâtisseur. De lui ne restera peut-être qu’un discours : celui du Vel d’Hiv’ le 16 juillet 1995 ainsi qu’un acte fort, réellement gaullien celui-ci : le refus de suivre les Américains dans leur croisade contre l’Irak en 2003. Ce qui frappe le téléspectateur français, électeur de son état, en découvrant les deux documentaires, c’est le grand échec politique de l’un comme de l’autre. Le passé hantait Mitterrand au point de compromettre chez lui toute vision de l’avenir. Il ne voit pas venir la décolonisation, ni la réunification de l’Allemagne, ni la fin de l’Union soviétique. En politique intérieure, il met en place un programme économique obsolète entre 1981 et 1983, qui discrédite les socialistes. « Après moi, il n’y aura plus de grand président : il y aura l’Europe ! » a-t-il confié… Dernier grand président, il fut aussi, paradoxalement, le premier des « petits », sans vision pour le pays qui déposa sa souveraineté au détour d’un accord signé à Maastricht… Et que dire de son successeur, sinon qu’il s’enferma dans une posture d’immobilisme, spectateur de ses douze ans de présidence, dont cinq passés en cohabitation…

Que reste-t-il de nos amours ? est l’intitulé choisi pour le film consacré à Mitterrand. Il pourrait tout aussi bien être celui de Giesbert sur Chirac. De ces deux monstres sacrés de la Ve République, il restera un chapelet d’affaires politico-judiciaires que l’on ne souhaiterait plus revivre. Il subsiste aussi un goût d’amertume, celui de la désillusion électorale. Non, l’alternance politique ne changera pas la vie… Mais perdure surtout le souvenir de la flamboyance, par contraste avec les dirigeants politiques de ces années 2010 : la profondeur fascinante d’hommes de pouvoirs dont le parcours et la culture les rapprochaient davantage des frasques des héros de la littérature du XIXe siècle que des biographies désespérément sans surprise des technocrates qui, aujourd’hui, nous gouvernent.


Notes :
(1) Franz-Olivier GIESBERT et LAURENT PORTES, Chirac. La bio, documentaire, 2015, France 3.
(2) William KAREL, François Mitterrand. Que reste-t-il de nos amours ?, documentaire, 2015, Arte.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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