Pologne : retour vers le futur

En promulguant le 7 janvier la loi consacrant l’accroissement du contrôle du ministère des Finances sur les chaînes de télévision et stations radio publiques, le président polonais Andrzej Duda conforte la politique controversée du nouveau gouvernement conservateur. Plus de vingt-six ans après le début de la transition démocratique, le régime connaît une crise inédite, potentiellement grave. 

L’année 2015 aura été, en Pologne, celle du grand coup de balai dans les urnes. L’année 2016 risque d’être celle du grand nettoyage des libertés. Derrière le visage du renouveau, le parti conservateur PiS (Prawo i Sprawiedliwość, « Droit et Justice ») est revenu aux affaires plus redoutable encore qu’il ne l’avait été lorsqu’il fit, pour la première fois, l’expérience du pouvoir. C’était entre 2005. Dans le fauteuil présidentiel venait de s’asseoir Lech Kaczyński, professeur de droit et ancien maire de Varsovie. À la tête du gouvernement, il se décida à nommer son frère jumeau Jarosław, idéologue madré et viscéralement antirusse. L’esquif du PiS devait se fracasser lamentablement en octobre 2007 contre le jugement sévère des électeurs : après deux ans à remettre en cause l’autorité de la justice, à raffermir la politique de lustration (1), à agiter le spectre d’une nouvelle république à leur main et à instrumentaliser les sentiments religieux, le parti perdait la majorité au Parlement. Alors que Donald Tusk, figure du parti libéral PO (Platforma Obywatelska, « Plateforme Civique ») devenait le nouvel homme fort du gouvernement, Lech Kaczyński exerça les fonctions présidentielles jusqu’à sa mort accidentelle. L’avion qui le menait aux commémorations du massacre de Katyń, perpétré contre l’élite polonaise par l’Union soviétique en 1940, s’abîma en forêt de Smolensk le 10 avril 2010.

Les deux Pologne

Depuis 2010, une fracture s’est irrémédiablement creusée dans le pays. La catastrophe aérienne qui coûta la vie au Président Kaczyński alimenta la théorie complotiste d’une attaque de Moscou contre les intérêts de la Pologne. Le gouvernement Tusk fut accusé ad nauseam par les conservateurs de complaisance envers l’ennemi séculaire russe. La crise ukrainienne renforça encore, ces derniers mois, la conviction que l’indépendance du pays était menacée par l’ogre de l’Est. Usé par huit années de pouvoir et incapable de compenser le vide laissé par Donald Tusk, parti prendre la tête du Conseil européen fin 2014, PO a été totalement défait lors des législatives du mois de novembre dernier. PiS en profita largement pour ravir la majorité absolue des deux chambres du Parlement.

L’euroscepticisme et l’attachement aux valeurs conservatrices de l’Église gagne de plus en plus les électeurs de la jeune génération. Leurs parents, qui vécurent le combat de Solidarność contre le régime socialiste, croyaient en l’Europe et savaient le prix de la démocratie. Mais l’attachement au libéralisme, économique comme sociétal, finit par devenir l’apanage des élites intellectuelles dans la Pologne d’aujourd’hui. Une autre division est frappante à l’étude de la géographie des votes : la parfaite division entre les régions de l’Ouest, encore attachées à un vote PO, et les régions de l’Est, massivement séduites par PiS. La grande absente du paysage politique est aujourd’hui la gauche, laminée par les derniers scrutins au point de n’avoir plus aucun élu au Parlement. Les élections de 2015 consacrent pour la première fois un véritable bipartisme : d’un côté la droite libérale europhile en perte de vitesse malgré un bilan économique honorable, de l’autre la droite conservatrice et nationaliste à nouveau en état de grâce.

Vers « l’orbanisation » de la Pologne ?

Le triomphe de la droite était annoncé de longue date. La victoire surprise d’Andrzej Duda, issu de PiS, lors de l’élection présidentielle de mai 2015 augurait le retour des ultraconservateurs. Les apparences sont trompeuses : le jeune Duda et la provinciale Beata Szydło, nommée Premier ministre le 16 novembre 2015, s’engagent en connivence dans une remise en cause radicale du système. Dans ce régime semi-présidentiel, Duda n’assure aucunement le rôle de contre-pouvoir qui lui échoit pourtant (2). En coulisses, Jarosław Kaczyński demeure le grand ordonnateur de cette politique.

Dès les premiers jours qui suivirent son entrée en fonctions, le gouvernement Szydło s’attaqua au Tribunal constitutionnel, symbole de la préservation des libertés. Il remplaça illégalement cinq de ses juges et adopta en décembre, dans la précipitation et sans étude d’impact, une loi modifiant la prise de décision au sein de l’institution. Le pouvoir en place assumait dès lors le recours au spoil system. La nouvelle loi sur les groupes de médias publics (TVP et Radio Polska) suscite plus encore l’émoi en Europe. Ses dispositions réduisent les pouvoirs de l’autorité nationale de régulation, indépendante, et permettent de mettre un terme immédiat aux mandats des directeurs des chaînes et stations publiques. Ceux-ci seront désormais nommés directement par le ministre des Finances. Alors que les nouveaux maîtres de Varsovie en appellent à la fin de la propagande qui sévissait selon eux sur ces antennes, des élus allemands réfléchissent à des sanctions européennes contre la Pologne (3).

Ce n’est pas la première fois que l’Union européenne se trouve confronté à ce scénario : la Pologne de l’ère PiS ressemble étrangement à la Hongrie d’Orban. Se retrouvent les mêmes slogans identitaires, une défiance partagée envers les institutions européennes et une semblable volte-face des dirigeants contre le système démocratique qu’ils contribuèrent pourtant à instaurer. Kaczyński comme Orban était un dissident anticommuniste. Cet ancien proche de Lech Wałęsa poussera-t-il le paradoxe jusque briser les ressorts du pluralisme et étouffer les libertés fondamentales sans lesquelles il n’y a plus de démocratie possible ? À force de fantasmer le retour du communisme et de l’impérialisme, il a fini par ressembler trait pour trait à ses adversaires. Alors que la Pologne en avait terminé avec la période de transition, qu’elle pouvait envisager de devenir un futur « grand » d’Europe grâce à son dynamisme économique, la voilà tourmentée par des cicatrices mal refermées. Rompu à la révolte par des siècles de lutte pour son indépendance, le peuple polonais supportera-t-il longtemps la mainmise des élus du PiS sur les pouvoirs et les institutions ? Qu’importe les incantations stériles d’une Union européenne moribonde : c’est la rue polonaise (4) ou le bulletin de vote qui auront raison, à terme, des apprentis-sorciers.


Notes :
(1) Politique mise en œuvre dans le cadre de la décommunisation du pays. Elle vise à conditionner l’octroi de certaines fonctions politiques ou administratives à une déclaration sur l’honneur du candidat quant à ses rapports avec les services secrets communistes entre 1945 et 1989.
(2) Au titre de l’article 126 § 2 de la Constitution, le Président « veille au respect de la Constitution ». Il possède à cet égard un droit de véto sur les lois votées au Parlement ainsi que le pouvoir de saisir le Tribunal constitutionnel (article 122).
(3) « Des députés allemands en faveurs de sanctions contre la Pologne », sputniknews.com, 9 janvier 2016.
(4) Plusieurs manifestations importantes ont déjà eu lieu dans plusieurs villes du pays, notamment le 12 décembre 2015 contre la réforme du Tribunal constitutionnel (50 000 personnes à Varsovie) et le 9 janvier 2016 pour protester contre la loi sur les médias publics (20 000 personnes à Varsovie).

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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