Casse-tête chinois dans l’auberge espagnole

Lors des élections législatives de décembre 2015, aucun parti espagnol n’a obtenu de majorité absolue. La droite manque d’alliés et le parti socialiste aurait pu créer un gouvernement de coalition avec la gauche de la gauche, incarnée par Podemos et Ciudadanos, le parti centriste, pour obtenir la majorité. Problème : ces deux-là se détestent. Une lutte politique et idéologique.

Les socialistes espagnols sont dans de beaux draps. Fin janvier, Ciudadanos a réitéré son refus de s’allier à eux si Podemos est de la partie. Quant à Podemos, il a officiellement déclaré, mercredi 10 février, qu’il refuserait de rentrer dans un gouvernement avec Ciudadanos. Pour eux, le parti centriste ne vaudrait pas mieux que le Parti populaire de Rajoy.  « Nous sommes arrivés à un stade où il faut choisir », a estimé le numéro deux de Podemos, Inigo Errejon. Le conflit est insoluble à tous points de vue. Digne d’une tragédie racinienne. Et les deux partis alternatifs tendent à se comporter contre des enfants capricieux. Le parti socialiste se retrouve écrasé mais ne peut rien faire sans eux. En face, la droite a obtenu une majorité beaucoup trop mince (28,7%) pour espérer gouverner. L’ensemble des partis du centre et de la gauche devrait donc avoir un avantage, a priori… Mais cet ensemble regroupe malheureusement des partis aux antipodes les uns des autres. Et pas seulement à cause des orgueils politiques et de ce phénomène quasi universel de vouloir rentrer dans un gouvernement, d’avoir sa part du gâteau, même si l’on ne partage pas les convictions.

Ciudadanos, celui qui veut pencher à droite

Le fossé est idéologiquement infranchissable entre le parti centriste et celui de la “gauche de la gauche”. Or, une simple alliance Parti socialiste – Podemos ou Parti socialiste – Ciudadanos ne peut suffire pour obtenir la confiance du Parlement. Sur le plan économique, Ciudadanos semble irréconciliable avec Podemos tant leurs opinions divergent. Le parti des citoyens se révèle libéral et soutient l’entreprenariat espagnol. Un pro-business diraient certains. Plutôt favorable à un désengagement de l’Etat, il prône des baisses d’impôts et un assouplissement du droit du travail. Plus de contrat temporaire mais un contrat unique. Il affiche aussi ouvertement une ligne européaniste. L’unité espagnole est également un thème qui tient à cœur du parti qui s’oppose clairement à une indépendance catalane. Le parti fondé par Albert Rivera est attaché à la monarchie constitutionnelle espagnole et penche, sociétalement, vers un certain conservatisme avec une hostilité au mariage homosexuel. Au niveau des alliances, Ciudadanos a récemment émis le souhait d’une coalition à trois avec le Parti socialiste et Rajoy. Pour lui, mieux vaut plutôt pencher vers la droite que vers Podemos.

Podemos, celui qui reste campé sur ses positions

Podemos se distingue au contraire par son côté anti-capitaliste. L’Union européenne actuelle ne peut lui inspirer que du dégoût : prééminence de l’économique sur l’humain, logique de défense de l’agriculture intensive, culte du consumérisme, productivité effrénée, Troïka toute puissante… L’exemple des créanciers étranglant Alexis Tsipras et le forçant à mener des politiques d’austérité et de privatisation ne les inspire pas non plus (même si l’Espagne n’est pas dans un gouffre économique comme la Grèce). Son programme économique est celui que l’on retrouve généralement dans la gauche radicale : taxation des banques, privatisations très encadrées, hausse d’impôts pour les grandes entreprises, etc.

Vous l’aurez compris, rien qui puisse plaire à Ciudadanos. De plus, Podemos se dit favorable à un référendum national au sujet de la Catalogne (référendum qui pourrait mal finir pour la région étant donné que la majorité des Espagnols sont contre cette sécession d’après de récents sondages). Un autre sujet de désaccord majeur avec le parti centriste. Podemos ne souhaite aucune alliance avec Ciudadanos ou le Parti populaire de Rajoy. Pour lui, la coalition pour un « gouvernement de changement » doit se faire à gauche ou rien.

Rajoy et le PP, ceux dont presque personne ne veut

Du côté de la droite, la situation n’est guère reluisante. Conscient qu’il ne peut gouverner seul, Rajoy a rencontré le chef des socialistes Pedro Sanchez, vendredi 12 février, et lui a fait part de son désir d’une alliance entre leurs deux partis et Ciudadanos, le meilleur choix pour l’Espagne selon lui. Son but : empêcher Podemos d’accéder au pouvoir. Mais de forts soupçons de corruption pèsent sur plusieurs membres du Parti populaire. Depuis fin janvier, plus de 20 membres du parti ont été interpellés. Dernier couple d’éclat : la démission, dimanche 14 février, d’Esperanza Aguirre, présidente de la section madrilène du Parti populaire et figure historique de la droite. Ces accusations couplées avec des divergences de fond irréconciliables sont autant de repoussoirs pour le Parti socialiste qui refuse un rapprochement. Et si le PP déteste Podemos, ce dernier le lui rend bien. Son président Pablo Iglesias s’est servi de ces affaires comme argument pour inciter les socialistes à se rapprocher de lui. Ciudadanos, qui soutenait le parti de Rajoy à Madrid, a lui aussi reçu un « conseil » du parti de « la gauche de la gauche » : « La meilleure garantie contre la corruption est d’arrêter d’appuyer le PP à Madrid », a lancé le président de Podemos au parti centriste.

La solution, de nouvelles élections ?

Le Parti socialiste est donc dans un impasse politique. Face à lui, une droite qu’il ne peut résolument pas accepter. A ses côtés, deux partis qui pourraient potentiellement devenir ses alliés. Deux partis alternatifs qui sont arrivés troisième et quatrième aux élections. Mais ces antagonismes politiques empêchent toute possibilité de former un grand gouvernement à gauche. Le PSOE semble cependant s’être tourné ces derniers jours vers Ciudadanos. Les deux partis débattent d’une potentielle alliance. Si ce processus venait à échouer, alors la seule solution crédible serait la dissolution, qui doit être décrétée par le Roi selon les articles 114 et 115 de la constitution de 1978. Et là non plus, l’idée ne fait pas consensus. Dans un article d’El Pais du 8 février, Inigo Errejon (Podemos) s’est montré clair : « Aller vers de nouvelles élections pourrait donner un autre match nul, ce n’est pas nécessaire ni souhaitable. Nous sommes en train de perdre un temps précieux. » Lors de sa rencontre avec le président des socialistes, Rajoy s’est lui aussi hostile à de nouvelles élections. Pour lui, cela conduirait tout simplement à un désastre. Pourtant, un récent sondage d’El Pais montre que près de 60 % des espagnols pensent que nouvelles élections doivent avoir lieu.

Début février, le Roi avait proposé la candidature de Pedro Sanchez comme président du futur gouvernement. Ce dernier se soumettra à l’investiture devant le Congrès le 2 mars. Si la majorité absolue ne lui était pas donnée, un second vote serait refait 48 heures plus tard. En cas d’échec, il aurait deux mois pour constituer un gouvernement. A l’issue de ce laps de temps, les deux chambres seraient dissoutes et de nouvelles élections pourraient avoir lieu en juin.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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