Du coup de fourchette au coup de Trafalgar – Commentaire de l’ouvrage de Laurent Bazin et Alba Ventura ‘Le Bal des dézingueurs’

Le Bal des dézingueurs, co-signé par les journalistes Alba Ventura et Laurent Bazin, est sorti en librairie le 9 mars 2016 (1). Bien plus que la simple compilation des traits d’esprits les plus féroces de nos hommes et femmes politiques, ce livre met à nu le microcosme politico-médiatique parisien. Et illustre à sa manière la crise latente qui guette les élites françaises.

Le déjeuner entre journalistes et politiques n’est pas une affabulation du Web complotiste. Il n’est pas davantage le privilège rare accordé par les hommes de pouvoir à une minorité de ce que l’on appelait jadis les « publicistes ». Il est le terrain de chasse favori – et quelque peu obligatoire – des éditorialistes en quête d’informations off the record. À table, la langue de bois cède la place à la langue de veau, les couteaux sont sortis et les propos tenus… bien souvent savoureux ! Dans un milieu où la communication aseptisée est devenue la norme, les estrades des meetings et la Salle des pas perdus de l’Assemblée nationale ne permettent plus de sonder le fond de la pensée de nos élus.

Pantagruel à la table de la République

Le Bal des dézingueurs est parsemé d’anecdotes aussi drôles qu’authentiques. Il faut s’imaginer un Nicolas Sarkozy, sourcilleux sur son alimentation, perdre toute retenue face à un assortiment de chocolats. Un François Hollande feindre l’hésitation entre un poisson à l’eau et une viande en sauce, ou laisser accroire qu’il pourrait jeter son dévolu sur une salade de fruits face à un appétissant fondant au chocolat. Un Jean-Vincent Placé fuir délibérément les cantines des ministères gagnées par la diététique pour trouver refuge à seule table qui lui convienne pour ses cassoulets, celle de Sylvia Pinel. Il faut retrouver l’atmosphère tellement française de ces campagnes électorales où Jacques Chirac sillonnait sa circonscription en s’empiffrant joyeusement, puisqu’une élection se gagne au calva, reconnaît son vieux complice Jean-Louis Debré.

Quand la politique rejoint l’épicurisme, le tableau est forcément sympathique. Pourtant, l’art de la table le dispute à celui de l’attaque. La politique renoue bien vite avec le machiavélisme. Parfaitement conscients que les journalistes en profitent pour remplir leurs carnets – sous leurs yeux d’ailleurs – les hommes politiques lâchent leurs vacheries. Hollande ? « un fonctionnaire qui a réussi le concours de Président », dixit Malek Boutih. Montebourg ? « impuissant, ou plutôt inutile » pour Placé. Sarkozy ? « comme homme politique, il est formidable, comme homme tout court, il est pathétique », déplore NKM. Lydia Guirous ? « Il va falloir l’exfiltrer, tranche Luc Chatel. Cette fille, c’est un vrai problème ». Tant pis si les vannes plus ou moins bien senties alimentent les petites rubriques des quotidiens et des magazines. Ou plutôt tant mieux : une pique sur un collègue, de préférence du même camp, n’est jamais vraiment gratuite.

Déjeuner, mais pas coucher !

Aux yeux du grand public, déjeuner avec le politique, c’est tromper le lecteur. C’est signer son acte de soumission ou, pis, de connivence. Voilà bien l’illustration de cet entre-soi qu’abaldesdzeingueursvait dénoncé Serge Halimi dans ses Nouveaux chiens de garde (2). Alba Ventura et Laurent Bazin s’en défendent. Partager un repas, ce n’est pas pactiser, à partir du moment où le journaliste n’est pas dupe de l’instrumentalisation que tente l’invité (3). Séduire, convaincre, faire passer des messages, dire du mal… Devant l’assiette, l’élu ou le ministre ne devient pas un ami. Tant pis si la comparaison que font les deux auteurs avec le commentateur sportif qui dîne avec un champion ou le critique cinéma qui trinque avec un acteur est peu convaincante : les propos tenus au cours des déjeuners politiques parlent d’eux-mêmes. Ils servent d’argumentaire. Ils ne sont pas faits pour nouer un contact privilégié, mais pour faire passer un message. Les rapports entretenus entre la presse et le pouvoir ne cessent d’évoluer depuis quarante vers davantage de défiance réciproque. Certes, des liaisons existent encore mais elles ne constituent plus la norme. Alba Ventura et Laurent Bazin rappellent à juste titre cette époque révolue où Françoise Giroud choisissait son équipe « d’amazones », journalistes jeunes et charmantes, équipées pour recueillir les confidences sur l’oreiller…

Les échos d’un bal tragique

Ironie du sort, Le Bal des dézingueurs paraît alors qu’un sondage alarmant réalisé par l’institut Ipsos sur la perception du monde politique par les Français est publié dans Le Monde (4). Difficile de redorer le blason de ceux qui ont entre les mains le destin de la France à la lecture de l’enquête de Laurent Bazin et Alba Ventura. À ceux qui s’interrogeraient de prime abord sur l’allusion au bal dans le titre d’un ouvrage où il est question d’agapes, les 350 pages de l’ouvrage fournissent une explication évidente. Dans les hémicycles, les salons ou les bistrots, la politique reste un immense jeu d’acteurs, de danseurs même. Déjeuner n’est que prétexte pour attirer l’attention, parader, séduire, virevolter au gré des alliances de circonstances et briller par de petites phrases. Les articles narrant la vie politique sont nourris à satiété des fausses confidences livrées sous le sceau du off que plus personne ne respecte. Rumeurs salissantes, commentaires acidulés et vaines rodomontades alternent avec les off « ballons d’essai » (5), ces idées de réformes que les politiques glissent aux journalistes dans l’espoir que les médias s’en fassent l’écho et leur permette de mesurer l’adhésion des électeurs. Tout est calcul. Hypocrisie aussi, comme lorsque Roselyne Bachelot fait mine d’avoir passé un agréable moment « entre filles » pour finalement raconter quelques heures plus tard qu’elle avait déjeuné avec « quatre salopes » de journalistes (6). Malhonnêteté enfin, lorsque cet élu local facture le repas sur les frais de représentation de sa collectivité alors que la conversation au menu n’a porté que sur sa carrière nationale. Les auteurs le savent bien : à rebours des discours flamboyants, les attentats de Paris – vite instrumentalisés, qui pour redorer l’image du chef de l’État, qui pour préparer une riposte – ne conduiront pas à faire de la politique autrement, comme le réclament de plus en plus de citoyens atterrés. Les dézingueurs mènent toujours le bal, mais le peuple déserte le spectacle.


Photo  : Astrid di Crollalanza/Flammarion.


Notes :
(1) Laurent BAZIN, Alba VENTURA, Le Bal des dézingueurs, Flammarion, coll. « Enquête », 2016, 354 pages.
(2) Serge HALIMI, Les Nouveaux chiens de garde, Liber-Raison d’agir, 1997, 111 pages.
(3) Rare sont les hommes politiques qui invitent… L’addition est généralement aux frais des journalistes.
(4) Gérard COURTOIS, « L’image des politiques au plus bas », lemonde.fr, 11 mars 2016.
(5) Laurent BAZIN, Alba VENTURA, Le Bal des dézingueurs, op. cit., p. 41 et p. 118.
(6) Ibidem, pp. 253-256.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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