L’exercice du pouvoir en France : les leçons de la série ‘Baron Noir’

En huit épisodes diffusés du 8 au 29 février 2016 sur Canal +, la série Baron Noir de Ziad Doueiri a plongé les téléspectateurs au cœur de la conquête du pouvoir. Le prisme de cette fiction renvoie de prime abord une image inquiétante de la politique telle qu’elle pourrait être pratiquée en France. Mais le trait a-t-il été réellement forcé par les scénaristes ?

En ce début d’année, les tribulations sur le petit écran du Baron Noir, incarné par Kad Merad, ont passionné la presse politique. La profusion d’articles et d’analyses portant sur la série de Canal + contraste avec l’intérêt très relatif du public (1). Plusieurs personnalités politiques telles Roselyne Bachelot ou Myriam El Khomri ont salué la qualité des huit épisodes diffusés tandis que le Président Hollande prononçait un verdict moins clément, jugeant l’ensemble « caricatural » (2). Il aurait été souhaitable, en effet, que le Baron Noir fût un pastiche de la vie politique française et ses rivalités picrocholines. Pour qui connaît un tant soit peu les coulisses de la Ve République ou plonge régulièrement son nez entre les feuilles du Canard Enchaîné, la série apparaît à la fois pertinente et réaliste.

Des personnages et des faits subtilement inspirés du réel

Philippe Rickwaert, le « Baron Noir », est ce que l’on appellerait un cacique du Parti socialiste. Une sorte de personnage pivot qui, sans être le premier de son camp, n’en est pas moins un tâcheron habile, sympathique au possible, manœuvrier à souhait. L’homme a des convictions (la défense des ouvriers, la réussite professionnelle des jeunes) mais avant tout une ambition dévorante : faire la pluie et le beau temps au Parti comme à la tête de l’État. Son ingéniosité stratégique sert ses intérêts avant tout, et à court terme plutôt. Son ressentiment contre le Président de la République en exercice (le roublard Francis Laugier qu’interprète Niels Arestrup), issu des rangs socialistes, apparaît sans égal. « En politique, la haine c’est mieux que les diplômes » (3) enseigne aux militants le député Rickwaert. La fin justifie les moyens pour placer des bâtons dans les roues de ses camarades mais rivaux : vols de tracts, incidents dans les bureaux de vote, candidatures dissidentes, pactes de circonstance avec la droite, favoritisme et clientélisme, instrumentalisation des manifestations étudiantes contre le gouvernement, financements illégaux, tentative d’influence sur le cours de la justice. Baron Noir ressemble à un abécédaire exhaustif des coups tordus de la politique, quand les rancœurs exacerbées motivent les combines douteuses. La série peut toutefois être jugée anachronique, la plupart des pratiques ainsi dépeintes évoquant davantage le début des années 1990 que le quinquennat 2012-2017. C’est du moins ce qu’espère le spectateur ! Elle prend cependant en compte, avec acuité, le rôle central tenu aujourd’hui par la communication, quand la promptitude d’un tweet doit permettre d’anéantir la matinale radio de l’adversaire.

Il ne faut pas s’attendre à trouver des similitudes évidentes entre l’actuelle classe politique et les personnages de la série. Laugier n’est pas Hollande, pas plus que ses deux Premiers ministres ne sont Ayrault et Valls. Nulle recherche de ressemblance physique, ni de parcours ni de caractère. Les allusions à des faits authentiques sont plus subtiles, car adaptées, transformées, décontextualisées. Parmi les scénaristes figure Eric Benzekri, ancien proche de Jean-Luc Mélenchon puis de Julien Dray. Témoin privilégié des jeux d’appareil, il apporte aux huit épisodes ce réalisme qui met visiblement mal à l’aise François Hollande, champion hors catégorie des arrangements et des chausse-trappes politiciens. Il ne faut pas voir dans Baron Noir une chronique de la politique au quotidien mais davantage un condensé, en sept heures de téléfilm, des plus vils aspects d’une lutte sans concession pour la conquête du pouvoir. Le sens de l’État et l’affrontement des convictions s’inclinent devant les tactiques des clans, non l’inverse. Si l’on y croit malgré tout, c’est peut-être que le miroir de la fiction déforme à peine la réalité que nous vivons.

Et si le regard de Baron Noir sur la politique était trop… optimiste ?

« On n’a pas besoin d’un saint, on a besoin d’un chef ! » (4) clame le ténor socialiste que les soupçons de financement illégal d’une campagne présidentielle finiront par conduire en prison. Parce qu’elle mêle la politique au judiciaire, comme s’il fallait se résigner à voir les deux mondes constamment associés, la série semble sans illusion sur la vertu de l’exercice du pouvoir. Pourtant, quelques séquences marquantes donnent à reconsidérer une lecture exclusivement cynique de la vie publique. Baron Noir, c’est aussi le combat de quelques jeunes adhérents socialistes au nom de valeurs (barrage au Front national, lutte pour l’emploi menacé dans l’industrie) et leur confiance sincère en les élus qu’ils servent et côtoient. C’est une réforme ambitieuse de l’éducation nationale que propose le gouvernement et qui contraste avec le démantèlement de l’école par petites touches observable dans la France réelle. C’est un bras de fer engagé contre l’Union européenne par le Président de la République pour refuser les critères d’austérité imposés aux Vingt-huit. C’est aussi le choix de la démission pour un Premier ministre qui juge un arbitrage sur la formation professionnelle contraire à ses convictions et pour un Président empêtré dans les affaires de corruption. C’est enfin la prison ferme infligée à un ancien parlementaire et ministre dont ni l’influence, ni les relations ne suffisent à protéger du travail des juges. Ces sursauts de dimension historique que propose la série, la politique française ne nous les offre plus.

En définitive, on ne sait trop si l’honnêteté morale et matérielle, clairement marginalisée, pourra finir par l’emporter sur les combinaisons malgré les risques que ces dernières représentent dans une société sur-médiatisée où tout finit par éclater au grand jour. La politique existera et évoluera tant qu’il y aura des hommes, et la carrière du Baron Noir n’est peut-être pas achevée elle non plus : les auteurs de la série viennent de mettre sur les rails une deuxième saison (5). Gageons qu’elle sera aussi enthousiasmante que la première.


Photos : Canal +


Notes :
(1) Kevin BOUCHER, « Audiences : Baron Noir signe un bilan décevant sur Canal + », Pure Médias, 1er mars 2016.
(2) Jean-Gabriel BERNARD, « François Hollande pas fan de la série Baron Noir (Canal +) », Télé 7 Jours, 3 mars 2016.
(3) Baron Noir, « Grenelle », épisode 5.
(4) Baron Noir, « Piano forte », épisode 7.
(5) Anaïs HUET, « Baron Noir : la saison 2 sera tournée ‘au moment de la présidentielle’ », europe1.fr, 29 février 2016.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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