Une comédie électorale sur fond de vaine révolte

Alors que l’on apprend que l’élection présidentielle aura lieu les dimanches 23 avril et 7 mai 2017, la France connaît une situation de déliquescence politique inédite depuis 1958. Les 360 jours qui nous séparent désormais de l’issue de l’échéance majeure de la vie politique promettent d’être explosifs. Mais le pouvoir en place saura se maintenir un an supplémentaire.

En démocratie, l’élection au suffrage universel devrait être la plus sérieuse des messes laïques. Elle est devenue, au fil de la Ve République, une caricature vulgaire de la vie politique. Le phénomène paraît exponentiel ces dernières années pour deux raisons essentielles : le renforcement de la présidentialisation du régime résultant du quinquennat et le manque flagrant d’épaisseur de la classe politique actuelle. L’opposition entre la fascination narcissique pour l’élection présidentielle et les signes ostensibles d’une colère populaire croissante confine à l’indécence. Nul ne sait si le gouffre ainsi creusé conduira à une crise politique majeure voire à l’effondrement du régime. Tous les signes avant-coureurs sont là mais la révolte manque de corps.

En campagne, comme si de rien n’était

Il est peu probable que les Français laissent éclater leur bonne humeur en entendant le Président-candidat Hollande leur signifier, sur la base d’une ou deux statistiques économiques quasi-isolées, que « la France va mieux ». Oui, la croissance augmente un peu. Oui, la hausse dramatique du chômage est jugulée : l’économie française crée aujourd’hui plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Il était temps que notre pays, enfin, bénéficiât de l’éclaircie que connaît l’Europe entière, durement ébranlée par la crise économique de 2008. L’honnêteté intellectuelle oblige aussi à saluer une réforme en cours de préparation et qui serait non négligeable dans le bilan du quinquennat socialiste : le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu. La balance peine cependant à pencher du côté du « bon » tant le bilan de santé de la France apparaît sombre. Le chômage stagne autour des 10 % de la population active, la dette se creuse inexorablement, les réformes de structure (marché de l’emploi, fiscalité, fonctionnaires, régimes spéciaux) n’ont pas été faites, le communautarisme religieux prospère, le manque d’autorité de l’État génère le pourrissement de situations locales difficiles (Calais, Notre-Dame-des-Landes… et bientôt la Place de la République ?). Il faut ajouter la précipitation dans laquelle certaines « réformes » ont été adoptées pour, au final, mécontenter tout le monde : rythmes scolaires, grandes régions, réforme du collège, loi travail…

Ce bilan déficitaire ne dissuade pas François Hollande de s’engager très tôt dans la campagne électorale, tandis que ses adversaires des Républicains, occupés à la préparation de leur primaire, ont eux-aussi entamé les hostilités. Le vertige présidentiel est la maladie honteuse de la République française. Elle est l’empreinte d’une inclination pour un pouvoir absolutiste hérité de notre histoire que la classe politique (sinon les Français eux-mêmes) ne s’avoue pas. La magistrature suprême attire au point d’ôter raison et modestie à ceux qui veulent l’approcher. Sur les starting-blocks, se pressent les aguerris comme les novices, convaincus que la seule manière d’exister politiquement est de participer à la course à la présidence. Ainsi, les Arnaud Montebourg, les Rama Yade, les Geoffroy Didier, Benoît Hamon et Jean-François Copé, Jean Lassalle et Philippe Poutou se pressent pour devenir l’un des successeurs du Général de Gaulle. C’est leur droit le plus strict. Depuis François Mitterrand, après tout, aucun locataire de l’Élysée n’a possédé de réelle vision de ce que devait être et devenir la France. De Chirac à Hollande, ils ont méprisé l’Histoire (pour ne pas dire pis…) et se sont allègrement moqués des fractures identitaires, peut-être même des fractures sociales. On en vient à douter qu’ils aient eu la volonté de faire le diagnostic des malaises exprimés par les Français. Dès lors, pourquoi s’en faire ? Forts de la certitude que la situation tiendra bien jusqu’en 2017 (1) voire que les choses suivront leur cours paisible avec d’ordinaires alternances, ces hommes et femmes qui se veulent d’État sont en train de passer à côté de ce qui s’annonce comme une faillite financière, morale, culturelle, sociale et politique.

Majorité parlementaire ruinée, exécutif discrédité

Lorsque Manuel Valls a engagé, le 10 mai, la responsabilité de son gouvernement sur l’adoption de la loi dite Travail, a-t-il bien mesuré toutes les conséquences de son geste ? Sur un plan strictement politique, le vote de la motion de censure déposé en réplique a peu de chance d’aboutir au renversement de l’exécutif. Conformément à l’article 49, al. 2 de la Constitution, la majorité absolue des députés inscrits (soit 289 sur 577) doit approuver la motion pour provoquer la chute du gouvernement. Si, sur le papier, l’addition des voix de l’opposition de droite et de celle de gauche (!) permet de dépasser le chiffre requis, la réalité est autre. François Hollande et Manuel Valls savent que la droite n’a aucun intérêt à provoquer une crise politique aiguë moins d’un an avant l’élection présidentielle. Si l’équipe Valls était contrainte à la démission, trois hypothèses seraient envisageables : le Président pourrait renommer un gouvernement avec, à sa tête, une personnalité de consensus (si c’est encore possible) ou moins probablement Manuel Valls à nouveau (ce qui constituerait une provocation supplémentaire) ; le Président pourrait choisir de dissoudre l’Assemblée nationale et provoquer ainsi l’élection d’une nouvelle majorité parlementaire un an avant l’élection présidentielle (ce serait se mettre en situation provisoire de cohabitation, manœuvre qui rebattrait totalement les cartes pour 2017) ; le Président pourrait choisir, pour résoudre la crise, de démissionner et de provoquer ainsi une présidentielle et, de facto, une législative anticipées.

La dernière hypothèse, jamais évoquée par les débatteurs sur les plateaux de télévision, mérite qu’on s’y arrête. Elle est délaissée par les commentateurs parce qu’elle est extrêmement peu plausible. Elle serait pourtant la plus saine et la plus logique. Certes, dans un régime parlementaire, juridiquement, un gouvernement doit trouver l’appui de la majorité de la chambre devant laquelle il est responsable. La désunion d’une majorité se résout donc en principe par la dissolution de la chambre instable. Il est loisible d’émettre une analyse différente pour notre Ve République qui n’est pas un régime parlementaire pur mais un régime mixte à forte dominance présidentialiste. Dans la réalité de l’exercice du pouvoir, et singulièrement dans la crise actuelle que traverse la France, le chef de l’État occupe une position centrale. La décomposition de la majorité présidentielle depuis 2012 (perte des partis alliés, émergence des frondeurs, défaites aux législatives partielles) est moins le fait des décisions du gouvernement que des hasardeuses initiatives présidentielles (tournant libéral de 2014, débat stérile sur la déchéance de nationalité, approbation de la loi Travail et du recours à l’article 49, al. 3). Les Français le savent, qui jugent sévèrement leur Président de la République. Avec 13 % seulement d’opinions favorables dans un très récent sondage (2), François Hollande est le président le plus faible et impopulaire depuis 1958. En cas de crise politique provoquée par le renversement du gouvernement, la seule issue possible pour éviter la crise de régime serait donc de mettre un terme à ses fonctions pour renouveler et l’exécutif et le Parlement. L’incapacité du Président à envisager cette solution laisse donc craindre l’enlisement des institutions si d’aventure la motion de censure contre le gouvernement Valls est adoptée. Incurable obsession du destin présidentiel, encore une fois…

Quelle alternative ?

Les soubresauts de la scène politique française atteignent un stade préoccupant alors même qu’il n’existe pas d’alternative évidente à la doctrine économique et aux institutions actuelles. Le pouvoir en place, pour sa sauvegarde, comprend l’intérêt de mimer le changement. En témoigne le lancement du mouvement d’Emmanuel Macron, En marche !, qui entend faire de la politique différemment. Le ministre de l’Économie caresserait l’idée d’une candidature en 2017… avec la bénédiction de François Hollande (3). Le cauteleux chef de l’État y voit sans nul doute une excellente force d’appoint, frappée du sceau artificiel du « gouverner autrement », pour le second tour de la présidentielle. Et impossible de ne pas imaginer que la candidature Macron fasse au premier tour office de siphon d’une partie des voix de la droite libérale…

Pour l’heure, ni l’opposition « traditionnelle », incarnée par Les Républicains, ni le Front national malgré ses derniers succès électoraux, n’emporte l’adhésion d’une frange majoritaire de la population. La société civile est de très loin la plus mobilisée aujourd’hui pour esquisser les contours de la France de demain. Des réseaux et de jeunes partis structurés (La Transition, Objectif France ou encore l’iconoclaste UPR) tentent de faire entendre leur voix même si la sphère médiatique a braqué ses lumières sur le mouvement spontané Nuit Debout. La force de ce dernier est d’exprimer une colère active, visible et insurrectionnelle, ses faiblesses restent son manque de projet clair et cohérent ainsi que la relative faiblesse de la mobilisation (quelques milliers de participants réguliers sur le territoire tout au plus). La chance de ce qu’on appellera par simplification le « système » réside dès lors dans la profonde division de ses opposants. Qu’expriment les Français à un an des élections ? Difficile à dire puisque les idées fusent en tous sens, ajoutant de la confusion à la crise. Faire la révolution est une chose, encore faut-il savoir sur quelle base.


Notes :
(1) En référence à l’ouvrage de Sophie COIGNARD et Romain GUBERT, Ça tiendra bien jusqu’en 2017, Albin Michel, 2016, 270 pages, qui met à nu la stratégie attentiste de François Hollande, pour lequel réunir les conditions d’une réélection prime sur l’élimination des problèmes de fond.
(2) Sondage TNS-Sofres-Onepoint du 4 mai 2016 pour Le Figaro Magazine.
(3) C’est ce qu’a révélé Mediapart le 11 mai : Laurent MAUDUIT, « Présidentielle : Macron prêt à déclarer sa candidature », 11 mai 2016.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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