‘Colère nucléaire’, ou l’état de l’Occident à travers le prisme japonais

Le mois dernier a paru en France le troisième et dernier tome de la série Colère nucléaire, manga (seinen) ô combien politique signé Takashi Imashiro. Loin d’être dépassé par un exotisme présupposé, le lecteur français y trouve aisément l’écho de ses peurs et de ses révoltes. L’œuvre fascine par son réalisme et sa noirceur.

Les événements du 11 mars 2011 bouleversent l’existence de Sato, le personnage central et anti-héros patent de Colère nucléaire (1). Le tsunami qui frappe le Japon ce jour-là entraîne la catastrophe de Fukushima. Le pays entier plonge dans la hantise de l’apocalypse. Bien plus qu’un accident écologique de grande ampleur, Fukushima ouvre une crise politique et citoyenne, que traduisent au quotidien les angoisses de Sato. Rien ne sera plus comme avant parce que l’élite vient d’être mise à nue. Et ce qui était au départ des interrogations ciblées sur la sécurité des centrales nucléaires japonaises devient un combat de chaque minute contre un gouvernement soumis aux pressions des industriels et des puissances étrangères. De la boîte de Pandore grand ouverte s’échappent les preuves de connivences politico-médiatiques, les scandales en gestation, les compromissions en tout genre et la vision effrayante d’un avenir compromis.

L’archipel sous tutelle

Tandis que l’Europe négocie sous le sceau du secret les clauses d’un traité de commerce transatlantique (le fameux TAFTA), le lecteur français ne sera pas surpris d’apprendre qu’une semblable stratégie a été développé par les États-Unis auprès de leurs « partenaires » asiatiques avec la signature du TPP (Trans-Pacific Partnership). Alors que  sa colère monte contre Tepco et les lobbys du nucléaire, Sato découvre que la sortie du nucléaire ne dépend pas de la seule volonté des grands partis de gouvernement japonais (les sociaux-démocrates ou les libéraux-démocrates) mais des pressions exercées également par l’administration américaine. La défense du territoire national apparaît victime, comme l’économie, d’une forme de mondialisation qui n’est autre que la soumission au plus fort. Alors que les tensions entre Chine et Japon se font alarmantes et que des incidents surviennent autour des îles Senkaku (ce que les médias occidentaux relaient fort peu…), la politique militaire du Japon reste concrètement encadrée par l’Oncle Sam.

Scrupuleusement documenté, relayant au jour le jour des faits authentiques, le manga de Takashi Imashiro reconstitue l’atmosphère d’étranglement que ressent le quidam qui découvre que ni l’accès à l’information, ni les nombreuses manifestations auxquelles il prend part avec ses amis n’ont d’emprise réelle sur les choix politiques du pays. Les valeurs portées par l’œuvre sont en opposition indéniable à la mondialisation libérale, favorables à la souveraineté étatique dont il faut rappeler qu’elle reste la condition essentielle de l’exercice de la démocratie. Les brèves lueurs d’espoirs qui illuminent le combat du personnage de Sato n’atténuent point le constat du déclin civique et de la soumission du pays aux lois extraterritoriales du marché.

La société dépassée

La prise de conscience politique du jeune Sato se traduit, bien sûr, par une activité intellectuelle intense (information, réflexions ininterrompues, débats) mais encore par une souffrance physique qui symbolise le malaise d’un corps social pris en étau. Les manifestations biologiques de la rébellion et la crispation constante qui fait jaillir chez le protagoniste des torrents d’injures confinent au désespoir. La focalisation de l’auteur pour les scènes des repas – qui peinent à apaiser Sato – prélude une nouvelle montée d’angoisse lorsque les journaux titrent sur la contamination des sushis par des éléments radioactifs. Évoluant déjà sous l’épée de Damoclès du désastre écologique (alertes infos sur un nouveau tsunami, un tremblement de terre, un problème d’étanchéité des piscines des centrales…), le Japon a pieds et poings liés pour décider de son futur. L’humain est définitivemefukushima1nt relégué au second plan et se contente de subir, paralysé par le flot des dépêches continues et contradictoires sur l’économie, l’environnement, les relations internationales.

Ce que montre parfaitement Colère nucléaire, c’est le paradoxe de la société de l’information : tout est à disposition pour qui s’efforce de chercher et de comprendre. Les sources en sont variées et libres d’accès. Mais seule s’impose réellement la vision du monde la plus confortable aux populations : celle, rassurante, que relaient les principaux médias et la parole politique. Archétype du Don Quichotte des temps modernes, Sato ressemble trait pour trait au citoyen européen désabusé qui perçoit tant les injustices du Monde et l’impassibilité de ses congénères. Preuve que les cris d’alarmes les plus vibrants ne suffisent à retourner les esprits, les ventes de la série d’Imashiro sont restées timides au Japon (2). Ayant la chance de voir l’œuvre traduite, espérons que le public français se montrera plus réceptif.


Notes :
(1) Takashi IMASHIRO, Colère nucléaire, Éditions Akata, 2015-2016. Trois tomes : 1. L’après catastrophe ; 2. Aux manifs ; 3. La Folie du Japon.
(2) Ainsi l’admet son auteur lorsqu’il interviewe l’économiste Masaru Kaneko (entretien retranscrit à la fin du Tome 3 de la série).

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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