Affaire Bertin : des accusations graves dans un contexte de doute généralisé

Alors qu’un camion conduit par un terroriste islamiste vient de causer un carnage sur la Promenade des Anglais à Nice, un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur a-t-il fait pression sur la responsable de la vidéosurveillance de la ville pour falsifier un rapport de police ? Les accusations portées à l’encontre du cabinet de Bernard Cazeneuve par Sandra Bertin, chef du CSU (Centre de Supervision Urbain) de Nice, sont graves. Quelle que soit son issue, l’affaire naissante participe à la rupture de confiance entre le gouvernement et les Français.

« Unité ». Le mot hante les discours post-attentat mais, tel un ectoplasme, n’accroche plus ni les cœurs ni la raison. Le nouvel appel à la cohésion nationale lancé par le gouvernement (non sans arrière-pensée, voir notre billet à la suite des attaques du 13 novembre) n’a pas survécu à la nuit qui suivit l’épouvantable tuerie de Nice. Peu soucieuse d’observer un délai de décence, le temps du deuil de trois jours décrété par l’Élysée, l’opposition de droite a soulevé la responsabilité de l’État pour expliquer les éventuelles failles de sécurité autour de la Promenade des Anglais. Christian Estrosi, adjoint à la sécurité du maire de Nice a porté haut l’estocade, visiblement soucieux de se défausser de toute négligence de ses propres services. L’unité, déjà, était brisée, au grand dam de la majorité qui rêvait d’un répit, d’un soupçon de cet état de grâce qui succéda au traumatisme du Bataclan. Quand Jean-Marie Le Guen en vient à dire que critiquer l’État et la justice est dangereux pour la démocratie et que Manuel Valls va jusqu’à parler d’atteinte à l’état de droit et à la République lorsqu’un représentant de l’État est remis en cause, on espère que leurs propos ont dépassé leur pensée (1)… Ni le deuil, ni le respect dû aux victimes ne justifie que les élus, les médias ou les citoyens eux-mêmes n’abstiennent de poser des questions et d’émettre des doutes. La démocratie est précisément en danger lorsque la parole du Prince ne souffre aucune contestation.

Cazeneuve : l’été en pente douce

Le ministre de l’Intérieur a la nausée. Exposant ses troubles gastriques au 20 heures de France 2, ce dimanche 24 juillet, Bernard Cazeneuve a voulu répondre aux accusations lancées dans le Journal Du Dimanche par Sandra Bertin, policière municipale de la ville de Nice. À défaut de démonter le récit de son interpellatrice – qui accuse son cabinet d’avoir exercé sur elle des pressions pour qu’elle modifie un rapport sur la présence policière le soir de l’attentat – M. Cazeneuve l’a balayé d’un revers de manche en déplaçant l’argumentation sur la lutte antiterroriste, laquelle ne se prête guère aux manœuvres « de basse politique » (2). Et le ministre d’affirmer, les yeux dans les yeux, n’avoir jamais menti sur l’attaque terroriste. Selon les informations révélées plus tôt dans la semaine par le quotidien Libération, le mensonge n’était tout de même pas très loin quant à la présence de la police nationale sur les lieux (3)…

Blessé, Bernard Cazeneuve ? Apparemment oui. Mais agacé d’abord. Agacé d’être depuis la fin du printemps au cœur d’incessantes polémiques  qui nuisent à son autorité. Il y eut, bien sûr, les soupçons de consignes passées aux policiers encadrant les manifestations contre la loi travail les invitant à ne pas appréhender les « casseurs ». Il y eut, encore, la vraie fausse manifestation interdite du 23 juin. Il y eut, enfin, l’arrogance regrettable du ministre après la parution du rapport parlementaire Fenech sur les attentats de novembre, puis la polémique sur la sécurisation du feu d’artifice du 14 juillet à Nice par la police nationale. Au bout de ce rude enchaînement de remises en cause vient donc s’ajouter le témoignage de Sandra Bertin. Dans une conférence de presse organisée peu après le passage télévisé du ministre, la policière et son avocat ont réitéré la version des faits livrée au JDD, affirmant que des éléments probatoires seraient versés à la justice (4). De son côté, Europe 1 affirme au lendemain de ce dialogue tendu entre un ministre de la République et une fonctionnaire municipale que le rapport effectivement transmis n’était pas destiné au cabinet du ministre mais à la Direction centrale de la sécurité publique (5). Si cette information est vérifiée, une partie de l’argumentaire de Sandra Bertin sera affaibli, et le ministre plus facilement dégagé de tout soupçon. Ce qui n’enlèvera rien, cependant, à l’accusation centrale : les pressions alléguées pour que le rapport soit modifié afin d’y mentionner la présence de la police nationale sur les images de vidéosurveillance.

Une bombe politique à neuf mois des élections

Le bras de fer qui se joue entre Bernard Cazeneuve et Christian Estrosi relève moins du duel d’égos que d’un très classique affrontement gauche-droite en vue des échéances de 2017. Cette fois pourtant, le conflit est explosif au regard du contexte : celui de la sécurité nationale face à la menace terroriste. L’affaire Bertin couve un possible scandale d’État dont les conséquences seraient dévastatrices pour le gouvernement, alors même qu’un réel malaise s’installe parmi les Français, qui lui retirent peu à peu leur confiance pour lutter contre le terrorisme (6). À l’inverse, un coup monté par la ville de Nice contre le gouvernement porterait une atteinte sévère au crédit des Républicains. La plainte en diffamation immédiatement déposée par Bernard Cazeneuve contre Sandra Bertin et la surréaction médiatique du gouvernement témoignent de l’enjeu. Il ne s’agit pas d’une simple polémique politicienne visant à nuire à l’unité nationale ou à la réputation d’un responsable ; c’est une bombe prête à éclater au visage de l’un des camps protagonistes. La policière niçoise, sous l’autorité de la municipalité, n’est pas un acteur neutre. Pas plus que n’est neutre le ministre de l’Intérieur qui lui fait front. Les armes à disposition de l’une et de l’autre ne sont simplement pas équivalentes, et le lynchage de la première, pour sa proximité peu surprenante avec Christian Estrosi, a déjà commencé. Au-delà de l’action judiciaire qui va s’ensuivre, il est indispensable que les médias jouent pleinement leur rôle de chien de garde et d’arbitre pour que la vérité soit établie, quelles qu’en soient les conséquences.


Notes :
(1) Laura PRAT de SEABRAT, « Selon Le Guen, critiquer le gouvernement porte atteinte à la démocratie », lefigaro.fr, 22 juillet 2016 ; « Bourdin Direct » du 25 juillet 2016, BFM-TV/RMC, invité Manuel Valls.
(2) « Le 20H », journal télévisé de France 2 présenté par Nathanaël de Rincquesen, 24 juillet 2016. Invité Bernard Cazeneuve (disponible en replay sur francetvinfo.fr).
(3) Grégoire BISEAU (et al.), « Attentat de Nice : des failles de sécurité et un mensonge », liberation.fr, 20 juillet 2016.
(4) Conférence de presse de Sandra Bertin et de son avocat, retransmise en direct par BFM-TV, 24 juillet 2016.
(5) Guillaume BIET, « Nice : non, la policière n’a pas eu affaire à un membre du cabinet de Cazeneuve », europe1.fr, 25 juillet 2016.
(6) Dans un sondage de l’IFOP effectué dix jours après les attentats de Nice, seuls 35 % des Français interrogés font encore confiance à François Hollande et son gouvernement pour lutter contre le terrorisme. Voir l’article « 67 % des Français pour un gouvernement d’union nationale », lejdd.fr, 24 juillet 2016.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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