Donald Tusk : itinéraire d’un «europtimiste»

Le navire bruxellois tangue. L’Union européenne traverse depuis 2005 une mer agitée sous un ciel qui semble ne jamais s’éclaircir. Mais le capitaine ne fait pas défaut. Le Président du Conseil européen Donald Tusk se montre habile à déjouer les pièges qui se referment sur l’organisation, en tenant tête aux États récalcitrants.

Il n’était guère difficile de succéder à Herman Van Rompuy à la tête du Conseil européen (CE), organe réunissant régulièrement les chefs d’État ou de gouvernement des pays membres de l’Union européenne. L’ancien Premier ministre belge avait abondamment essuyé les plâtres d’une institution nouvelle (1) vouée à s’éclipser derrière les dirigeants des grandes nations, qui imposent dans les faits leurs propres orientations. Sans autorité, ignoré à force d’être effacé, Van Rompuy n’avait pas su placer la barre assez haut. En septembre 2014, l’élection du Premier ministre polonais Donald Tusk dans le fauteuil présidentiel aurait dû rester un non-événement, abstraction faite du symbole que représentait évidemment la désignation d’une personnalité venue d’Europe centrale. C’était sans compter sur la personnalité de Tusk. Un homme talentueux aux objectifs bien arrêtés. Plus présent médiatiquement que son prédécesseur, plus entreprenant aussi, il surprend. Mais œuvre surtout pour la cause néolibérale.

Après lui, le déluge

Cacique de la Plateforme Civique (Plateforma obywatelska), parti polonais de centre-droit, Donald Tusk s’est imaginé un destin au sommet. Il brigue la présidence de la République en 2005 mais échoue au petit jeu des alliances face au clan conservateur incarné par Lech Kaczyński. Tusk signe sa revanche deux ans plus tard lorsque la Plateforme remporte largement les élections parlementaires. Il devient le quatorzième chef du gouvernement polonais depuis la transition démocratique. Jusqu’à son accession à la présidence du CE, il occupe la fonction non sans mérite : la Pologne ne connaît pas la récession, comme épargnée par la crise de 2008, et il parvient à faire triompher son camp pour la seconde fois consécutive aux élections parlementaires d’octobre 2011, ce qu’aucune majorité n’était parvenue à réaliser au cours des vingt années précédentes. Ce scrutin intervient pourtant dans un contexte difficile puisque le gouvernement subi des attaques fielleuses venues de la droite, qui l’accuse de complicité dans le crash en Russie de l’avion transportant le président Kaczyński et sa délégation, un an et demi auparavant. Donald Tusk incarne alors aux yeux inquiets des pays de la vieille Europe une barrière et une solution face au populisme polonais.

Sous ses apparences positives, le bilan du gouvernement Tusk recèle sa part d’ombres. Conservateur sur les questions de société mais parfaitement libéral en matière économique, Tusk s’adresse à la Pologne des grandes villes et s’appuie sur le dynamisme d’une partie de la population. Il faut redonner un espoir de réussite aux jeunes actifs, trop tentés par l’émigration, fléau national, qui concerne entre 1 et 4 millions de Polonais. Si la croissance est au rendez-vous, peu d’efforts de redistribution sont accomplis. La politique du « laisser-faire, laisser-aller » ressemble parfois à du dilettantisme. Qu’importe les secteurs aux marges du grand marché européen et mondial. Ainsi, l’importante population rurale, perçue comme un frein aux réformes libérales, est méprisée et finit par se précipiter dans les bras du parti Droit et Justice (Prawo i Sprawiedliwość) (2). Le retour en grâce de ce dernier aux élections présidentielle et parlementaires de 2015 n’est pas le fruit du hasard. Il résulte d’un désenchantement citoyen profond qu’un programme dur, à peine dissimulé sous le verni des discours sociaux, aura suffi à capter. Par leur politique, l’élégant Donald et son éphémère successeur Ewa Kopacz (septembre 2014-octobre2015) peuvent difficilement se dégager de toute responsabilité dans le basculement du pays vers le modèle de la Hongrie de Viktor Orban.

L’allié de Gdańsk

Son transfert à Bruxelles l’oblige à quitter ses fonctions de Premier ministre. Donald Tusk enfile ses nouveaux habits de leader européen le 1er décembre 2014. Une partie de ses concitoyens y a vu une désertion en rase campagne. 52 % des Polonais sont même hostiles à ce qu’il revienne sur la scène politique intérieure (3). Le parti aujourd’hui majoritaire vient quant à lui de prévenir qu’il ferait en sorte de bloquer le renouvellement de ses fonctions, au printemps prochain pour des questions de politique interne (4). Ironie de l’histoire, le mandat de Tusk est marqué par l’apparition d’une césure entre l’Europe occidentale et le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) auquel pourrait se joindre l’Autriche (5), à propos de la gestion de la crise des migrants. Personne ne pourra lui reprocher sa loyauté envers l’Union européenne ni l’énergie dont il fait montre, en restant par exemple intransigeant à l’égard d’Athènes dans les négociations relatives à la dette grecque. Mais personne ne saluera en lui un homme du peuple. Donald Tusk est pourtant né à Gdańsk, la cité de la discorde dans l’entre-deux-guerres (Dantzig). Le port où s’enracina la contestation sociale qui allait finir par blesser mortellement le régime socialiste. Son libéralisme économique est, certes, une réaction à la bureaucratie sclérosée qui caractérisait la Pologne de sa jeunesse. Mais son intérêt pour la démocratie s’arrête là où commence son amour du libre-échange. Tusk, ce mondialiste résolument optimiste qui fit toute sa carrière professionnelle dans la politique, était l’allié rêvé des élites de l’Europe occidentale.

La verbe audible et la menace facile

Acquis au modèle technocratique qu’encombrent encore les résidus de souveraineté nationale, Donald Tusk prend à toute occasion fait et cause contre les peuples européens qui, jusqu’à preuve du contraire, restent juridiquement seuls maîtres de leur destin. L’argumentaire du Président du CE ne varie pas. Il se fait le porte-drapeau de la ligne défendue par les responsables politiques français ou allemand, ainsi que par son collègue Jean-Claude Juncker, à la tête de la Commission européenne. Il ajoute au concert moralisateur des grands acteurs de la construction européenne une voix faussement arbitrale que son prédécesseur Van Rompuy n’avait jamais su avoir. Il s’exprime, est présent à tout instant de la vie de l’UE et forge sa stature politique. Sur chaque dossier sensible, il affronte les États indisciplinés et les menaces ne sont jamais voilées. Pour dissuader les électeurs britanniques de voter en juin la sortie de l’UE, Tusk évoque rien de moins qu’un risque de « destruction de la civilisation occidentale ». Il y a quelques jours, il avertissait encore : « Ce sera un Brexit brutal ou pas de Brexit du tout. » Traduisez : si le Royaume a l’affront de respecter le choix de son peuple, il faudra donc le punir. Plus doux dans les mots mais tout aussi tranché sur le fond, il réussit à culpabiliser la Wallonie d’avoir suspendu quelques jours son agrément pour le CETA : en cas d’échec, il s’émeut de l’impossibilité de signer d’autres accords commerciaux à l’avenir… Mais l’égoïste Wallonie ne mettra finalement pas en péril le libre-échangisme de la bienveillante Union. Les multinationales poussent un soupir de soulagement, les États peuvent abandonner toujours davantage leurs pouvoirs régulateurs.

Dans un contexte particulièrement difficile, Donald Tusk est un Président du CE plus que convaincant dans la tâche que les États-membres lui ont assigné : préserver l’Europe des lobbys face aux turbulences démocratiques. Non, la désignation d’un ancien chef de gouvernement polonais à la présidence du CE n’avait rien d’une démarche pluraliste. En choisissant Tusk en 2014, les Vingt-huit n’ont pas souhaité s’ouvrir à une vision plus nuancée – plus slave peut-être – de la construction européenne. Ils ont élu un personnage certes charismatique mais parfaitement intégré au système. Le parfait capitaine d’un navire de flibuste.


Note :
(1) Apparu avec le Traité de Lisbonne entrée en vigueur le 1er décembre 2009, le Président du CE conduit les réunions du conseil et exerce essentiellement une fonction de représentation de l’UE.
(2) Lire à ce sujet Małgorzata MICHALEWSKA-PAWLAK, « Le monde rural et l’agriculture dans le processus de changements », in Anna PACZEŚNIAK, Jean-Michel DE WAELE (dir.), Comprendre la Pologne : société, politique et institutions, L’Harmattan, Paris, 2016, pp. 253-279.
(3) Contre seulement 27 % qui souhaitent son retour. Sondage Pollster effectué les 10 et 11 octobre 2016 auprès d’un échantillon de 1 083 Polonais.
(4) Jakub IWANIUK, Cécile DUCOURTIEUX, « Varsovie veut bloquer la reconduction de Donald Tusk à Bruxelles », lemonde.fr, 5 octobre 2016.
(5) Écouter par ex. la chronique de Jacques SAPIR, « Démocraties illibérales au centre de l’Europe », fr.sputniknews.com, 7 octobre 2016.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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