Peter Hajnoczy : des mots pour un mal

Peter Hajnoczy : un nom plutôt méconnu en France, par rapport à un Sandor Marai. Pourtant, cet auteur hongrois constitue l’une des perles de la littérature hongroise du milieu du XXe siècle. Grâce aux éditions Vagabonde, la France le redécouvre aujourd’hui avec La Mort a chevauché hors de Perse.

La Mort a chevauché hors de Perse de Peter Hajnoczy est l’un des plus gros cadeaux de cette rentrée littéraire, quand bien même l’ouvrage original a paru en 1979. Traduit pour la première fois il y a un mois, il permet de (re)découvrir un exceptionnel écrivain hongrois de la seconde moitié du XXe siècle qui a marqué toute une génération. A lui seul, Peter Hajnoczy crée un monde intérieur où les luttes et les déchéances ne cessent jamais, un monde avec ses propres créations structurelles et stylistiques dans le récit. Un monde difficile d’accès de prime abord mais saisissant et touchant une fois qu’on a fait l’effort de le comprendre.

La forme de l’ouvrage tout d’abord est extrêmement novatrice et même déstabilisante. Peter Hajnoczy utilise en effet deux fils de narrations différents, oscillant entre présent et passé. Le narrateur, un écrivain, est assis sur une chaise, chez lui, et attend que sa femme rentre. Il est alcoolique et n’a pas pris son Anticol, médicament qui l’aurait empêché d’être en manque et donc de se jeter sur l’alcool. Le second fil se déroule au passé. Pendant que le protagoniste attend son épouse et lutte – un temps seulement – contre la tentation de boire, il se remémore une ancienne histoire, celle de sa rencontre avec Krystina. Une femme qui manquera quasiment de le déposséder de lui-même.

La prouesse technique de l’auteur

C’est là que les choses se compliquent. Pour qui a l’habitude de suivre un récit linéaire avec une histoire confinée dans le présent, le style narratif de l’auteur nécessite une souplesse intellectuelle et une extension de l’esprit. Car le passé ne constitue pas seulement de courts flash-back morcelés ou des miettes de souvenirs. Il est une partie importante pour comprendre l’état d’esprit du narrateur. Le lecteur passe ainsi du passé au présent, du présent au passé, si bien qu’il faut être attentif pour ne pas se laisser submerger, surtout que les temps utilisés pour les deux récits sont, dans la traduction française, le passé simple et l’imparfait.

Cette technique structurelle stimule l’esprit du lecteur, le force à garder son attention toujours en éveil. Peter Hajnoszy ne se perd cependant jamais entre ses deux histoires et sait jouer avec les mots pour faire comprendre immédiatement que l’on a changé de fil. Ces deux narrations parallèles, l’une ancrée dans le réel, l’une dans l’esprit du héros, montrent combien l’auteur excelle dans l’art de l’introspection.

En outre, le présent du narrateur est émaillé de visions dues à l’alcool qu’il consomme. On observe finalement une troisième strate narrative : le présent, l’introspection intérieure du héros sur une rencontre de son passé et ses hallucinations, qui en dépit de leur caractère irrationnel voire fantasmagorique, ré-ancrent le lecteur dans le temps actuel. Là où Peter Hajnocszy se montre virtuose, c’est dans sa capacité à contrôler ses trois récits sans que l’un ne déborde ou ne prenne le pas sur les autres. Les scènes d’hallucinations sont édifiantes et pourraient être qualifiées de « folles » ou « sans logique » mais au niveau de leur structure, elles présentent une certaine rigueur et n’échappent pas au stylo de l’écrivain. La « folie » des visions, le retour dans le passé et les actions présentes sont dûment maîtrisées par l’auteur, ce qui constitue une prouesse stylistique.

Cette technique stylistique trouve sa force d’une autre façon. En effet, on aurait tendance à penser que le présent est le lien terre-à-terre qui relie le héros à la vie réelle, qui lui évite de sombrer dans le délire. Mais c’est plutôt l’inverse qui se produit. Le présent est parsemé d’actes irréfléchis : le héros se rue plusieurs fois dans un magasin d’alcools, remonte chez lui, mélange le vin avec de l’eau gazeuse (spécialité locale) et se révèle proche d’un état de décrépitude. Il songe même au suicide : « Il n’osait pas non plus prendre le métro sans sa femme car alors il était tenté de se jeter, en prenant son élan, de la bordure de la bande de sécurité sous la rame qui arrivait. »

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Les visions terrifiantes qui assaillent le héros sont, comme nous l’allons dit plus haut, totalement maîtrisées par Hojnoczy dans leur structure et leur place dans le livre. En revanche, leur contenu semble sans queue ni tête. On assiste déjà à une certaine perte d’identité puisque le narrateur se perd dans ses hallucinations, il se noie dedans pour échapper au présent (à l’attente du retour de sa femme) lourd à porter. L’alcool joue en fin de compte deux rôles paradoxaux : le déclencheur d’un délire et d’une perte d’identité mais aussi de leitmotiv créatif puisque les visions lui donnent de l’inspiration pour écrire.

Enfin, on pourrait arguer que c’est surtout un moyen pour le protagoniste de se rassurer quelque peu, en évoquant d’ailleurs de grands écrivains alcooliques : « La boisson était une maladie professionnelle : tous les écrivains d’une certaine valeur étaient des ivrognes.» Compagnon semble-t-il nécessaire à l’éveil créatif du narrateur, l’alcool est aussi son pire ennemi qui lui provoque de véritables terreurs. En d’autres termes, on assiste là à l’éternel dilemme : je fonce dans le mur car les freins ont lâché et que je ne parviens plus à m’arrêter.

Au contraire, le récit de ses souvenirs avec Kristina est le fil narratif qui échappe aux digressions de la folie de l’auteur. En somme, il délire dans le présent mais se montre très éclairé et stable pour évoquer ses souvenirs du passé.

La perte de l’identité

Le récit du passé avec Kristina est très riche en messages symboliques. C’est dans ce fil narratif que le lecteur décèle toutes les valeurs, toutes les idées de l’écrivain. La perte de l’identité est omniprésente dans le livre de Hajnoczy et se mêle habilement à celle de la liberté. La liberté d’être soi-même sans devoir changer pour une autre personne ou pour s’adapter aux désirs de la société est au cœur du raisonnement de l’auteur. En témoigne cette phrase édifiante du narrateur : « Il n’avait plus faim mais il mangeait comme quelqu’un qui pouvait encore se croire libre, même si cette liberté n’était que relative et provisoire. Pourquoi suis-je tombé sur cette fille là à la piscine ? »

Cette fille, c’est Kristina, une jeune femme « comme il faut » et propre sur elle, bien que pleinement consciente de ses charmes. Séductrice pudibonde selon le protagoniste qui pense : « Tout au plus pourrais-je lui tenir la main ou l’embrasser sur la joue quand elle en aura eu assez de moi le soir, au moment de prendre congé. » La jeune femme semble libérée et audacieuse mais se serait probablement offusquée que le narrateur ose le moindre geste. Soufflant le chaud et le froid, elle se montre surtout dirigiste à l’excès, capricieuse et implacable dans ses opinions.

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Peter Hajnoczy

Cette figure du juge apparaît rapidement au narrateur. Les avis de Kristina tombent comme des couperets et visent à transformer qui il est. Le héros ajoute même : « Je suis devenu totalement dépendant ; pour appeler les choses par leur nom : un esclave soumis. » Or, le propre d’un esclave est de ne pas avoir d’identité propre et librement choisie. C’est le maître qui décide qui il est, ce qu’il fait et ce qui détermine sa personne.

C’est l’alcool et la cigarette qui servent de prétexte à cette perte d’identité. Kristina est un big brother omniscient qui devine tout et surtout qui traque le narrateur et appuie sur ses faiblesses. Par ses phrases doucereuses et sans colère : « Tu n’as pas bu et pas fumé ? », « Viens plus près et fais-moi respirer ton haleine », le lecteur peut presque ressentir la peur chez le narrateur, le cœur qui bat à l’idée d’être pris en flagrant délit. Mais en flagrant délit de quoi ? D’avoir fumé et bu, ce qui est partie inhérente au héros, ce qui constitue un morceau de lui-même. L’art de la culpabilisation bat son plein et réussit parfaitement puisque le héros a honte et qu’il se cache pour boire.

La question sociale

La honte est un autre thème qui revient fréquemment dans le livre. Honte de boire, de fumer, d’être soi. Mais aussi honte de sa catégorie sociale. Là encore, cela va de pair avec la perte d’identité. Quand on nous ôte notre identité – y compris sociale – c’est généralement dans le but de nous la faire oublier, de nous montrer qu’elle ne vaut rien et qu’il serait bon d’en choisir une autre.

Le héros ressent presque automatiquement une gêne avec Kristina car il semble convaincu qu’elle est d’une catégorie supérieure à la sienne et qu’elle se sert de lui comme faire-valoir : « Elle a besoin d’un alibi pour l’accompagner à la piscine, à l’hôpital, au parc de la Jeunesse, pendant qu’elle se cherche un fiancé diplômé alors que moi je travaille comme ouvrier non qualifié à la campagne. » D’ailleurs, la jeune femme finira par se marier avec un contremaître « travaillant dans le bâtiment et ayant un bon salaire ».

Peter Hajnoczy pourra paraître à première vue difficilement accessible en raison de sa technique narrative. Mais sous couvert de folie et d’alcoolisme, on parvient à cerner un auteur brillant, qui a su habilement mêler fiction et autobiographie sans ennuyer le lecteur. La décrépitude, le mal-être ne sont qu’une facette de cet ouvrage, peut-être celles qui rejaillissent le plus. Mais en se penchant plus profondément dessus, on observe une lutte contre le mépris social, contre la condescendance et la moralisation des comportements. Pour reprendre Georges Brassens, Peter Hajnoczy s’attaque finalement à ces « braves gens » qui « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ».

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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