La presse, ce monde à libérer

Janvier étant le mois de Janus, ce dieu à deux visages de la mythologie romaine, quoi de plus indiqué qu’un regard dans le rétroviseur pour mettre en perspective l’avenir ? En vue des prochaines échéances électorales, il n’est pas trop tard pour découvrir le Prix Renaudot, catégorie « Essai » de l’année 2016 : Le Monde libre, de la journaliste Aude Lancelin.

Son licenciement de l’hebdomadaire L’Obs avait fait grand bruit en mai dernier. Elle n’avait pas cru, dans un premier temps, que le bras du politique pouvait s’étendre jusqu’au-dessus de sa tête ; elle a fini par découvrir les arcanes de son éviction. Depuis, Aude Lancelin a écrit un livre – et quel livre ! – pour informer, pour dénoncer, pour s’extérioriser. Agaçant parfois, critiquable à l’évidence mais passionnant de bout en bout, tel est Le Monde libre (1). S’il ne faut pas espérer y lire l’étalage point par point des misères de la presse écrite française, ce brûlot jette une nouvelle ombre sur le paysage médiatique, déjà passablement obscurci par des enquêtes toujours plus nombreuses, menées notamment par Serge Halimi il y a quelques années, plus récemment par Patrick Champagne et Laurent Mauduit (2).

La rédaction de l’Obs(olète) passée au vitriol

Aude Lancelin est entrée au Nouvel Observateur (devenu L’Obs) en 2000. Elle en fut la directrice adjointe avant d’être évincée du titre (2014-2016). D’emblée, le ton de la journaliste frappe par sa vigueur : oui, son ouvrage est un règlement de compte en bonne et due forme. Difficile de ne pas percevoir de l’aigreur derrière les jugements sévères qu’elle s’autorise sur ses confrères et ses anciens patrons, au point de prendre la posture de donneuse de leçons. Des leçons sur leur capacité de réflexion, sur leur manière d’écrire autant que sur leur attachement idéologique : il y aurait la vraie gauche trahie – celle défendue par l’auteur bien sûr – et la gauche dévoyée, celle de L’Obs, mais aussi du Monde, de Libération, cette presse dite progressiste qui a accompagné un Parti Socialiste « en voie de putréfaction » dans sa conversion à la mondialisation heureuse. Par une espièglerie un peu infantile, Aude Lancelin a modifié quelques noms propres que le lecteur avisé identifiera sans peine. Claude Perdriel derrière « Claude Rossignel », Jean Daniel derrière « Jean Joël », Matthieu Croissandeau derrière « Matthieu Lunedeau » et enfin, le plus drôle, Laurent Joffrin sous le pseudonyme de « Laurent Môquet ». Tous ont concouru à l’effondrement de « L’Obsolète », l’ancien hebdo réputé pour ses débats intellectuels qu’a pris en main un trio de propriétaires inféodés au Cac 40. Par mépris souverain, les noms de Xavier Niels (dit « l’Ogre »), Pierre Bergé et Matthieu Pigasse ne sont jamais cités. L’affront est tel que le patriarche Jean Daniel, fort marri, est monté au créneau dans les colonnes de son propre journal pour dénoncer l’ouvrage de son ancienne collaboratrice et sa « haine qui lui inspire parfois des formules ciselées auxquelles ne nous avait pas habitués dans le journal cette Précieuse Ridicule » (3).

Il faut rendre justice à Aude Lancelin : la gauche dite de gouvernement et la presse qui la sert encore n’ont plus rien à voir avec ce qu’était le combat socialiste. C’est un fait, l’économie de marché, les logiques du capitalisme et la gestion managériale ont gagné les cœurs de cette « sociale-démocratie » aux contours plus ambigus que jamais. Le diagnostic est exact, bien qu’il soit connu de longue date. S’il faut imputer une erreur à l’auteur du Monde Libre, c’est d’avoir pensé le phénomène réversible ou du moins corrigible dans ce ventre-mou qu’est la gauche ex-socialiste, la « Deuxième gauche », débarrassée de sa radicalité, c’est-à-dire de sa volonté de remettre en cause le système économique. Il ne faut donc pas inverser l’ordre des choses : ce n’est pas la rédaction de L’Obs qui s’est écartée d’Aude Lancelin, c’est la vision de la gauche souverainiste d’Aude Lancelin qui ne correspondait plus à la ligne éditoriale de L’Obs. Il est loisible de déplorer ce qu’est devenu L’Obs, mais c’était la liberté de ses propriétaires – et de ses directeurs – d’en faire la feuille de choux vallso-macronienne qu’il est devenu.

Un contre-pouvoir sous influence directe

Les précédentes remarques ne doivent pas occulter les faits très graves qu’Aude Lancelin dévoile dans Le Monde libre, à savoir le triple asservissement de la presse. Celui qu’exerce le politique d’abord ; pour ceux qui en doutaient encore l’Élysée a bien œuvré afin que l’auteur, jugée trop à gauche et proche du mouvement Nuit debout, soit écartée de L’Obs. Celui qu’exerce la sphère économique bien sûr, puisque l’intérêt d’un entrepreneur tel Xavier Niels est d’apparaître en généreux mécène d’un périodique pour s’épargner toute critique fâcheuse sur la gestion de ses affaires, ce qui peut aller jusqu’à l’intimidation procédurière (4). Celui qu’exercent – et c’est plus surprenant – certains « intellectuels » présentés comme « amis du journal ». Les passages dans lesquels Aude Lancelin évoque l’influence exercée par Bernard Henri-Lévy (ce « philosophe Potemkine qu’aucun étudiant de première année ne prenait au sérieux »), Alain Minc ou Alain Finkielkraut sur le contenu des papiers et leurs méthodes pour faire sanctionner les journalistes hostiles sont proprement effarants. La journaliste a le courage de dénoncer la dangerosité de ces personnages surfaits, dont le pouvoir de nuisance pose question au-delà du seul domaine de la presse. Les raisons pour lesquelles les salles de rédaction parisiennes déroulent encore le tapis rouge à ces lumignons de la pensée restent inexpliquées.

Ce n’est pas le moindre de ses mérites, Le Monde libre se dévore comme une confiserie, avec l’appétit que suscite une belle et riche plume, mais avec la culpabilité d’attendre des révélations gênantes, saupoudrées d’une dose de sensationnalisme. Il est le fruit d’une publiciste « de l’ancien monde, celui où la langue de l’information continûment matraquée n’avait pas encore abrasé tout effort de pensée et même toute réserve de poésie ». À travers sa douloureuse expérience, le message qu’adresse Aude Lancelin à la gauche française est essentiel. Il invite à abattre ce progressisme dialectique, le fameux Camp du Bien, qui ne fait que valider les logiques qui président à l’abandon des classes populaires en marge de la mondialisation. Les dirigeants français – droite et gauche confondues – l’ont voulu sans l’admettre clairement. Il appartenait aux journalistes qui ne voulaient pas en être complices de dévoiler le pot-aux-roses. Aude Lancelin aura eu le seul tort d’être de ceux-là.

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Notes :
(1) Aude LANCELIN, Le Monde libre, Éd. Paris Les Liens qui Libèrent, 2016, 233 pages. Prix éditeur : 19 EUR.
(2) Serge HALIMI, Les Nouveaux chiens de garde, Paris, Éd. Liber, 2e édition augmentée, 2005, 155 pages ; Patrick CHAMPAGNE, La Double dépendance – Sur le journalisme, Paris, Éd. Liber, 2016, 187 pages ; Laurent MAUDUIT, Main basse sur l’information, Paris, Éd. Don Quichotte, 2016, 446 pages.
(3) Jean DANIEL, « Les Folles dérives de la rancœur », tempsreel.nouvelobs.com, 3 novembre 2016.
(4) L’auteur évoque la mésaventure d’un ancien directeur de publication de Libération interpellé à son domicile par la police au petit matin. Il était seulement visé par une plainte du patron de Free contre le commentaire d’un lecteur posté sur le site internet du quotidien… Un traitement similaire a été réservé à un universitaire, professeur d’économie, auteur d’un article dans Les Échos consacré aux destructions d’emplois engendrées par l’arrivée de Free parmi les opérateurs téléphoniques. (Aude LANCELIN, op. cit., p. 219).

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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