Primaire de la gauche : désigner le candidat au suicide

Les prétendants à l’investiture des partis socialiste, radical et écologiste pour l’élection présidentielle ont tenu hier leur premier débat télévisé. Avec l’échec électoral qui se profile pour la majorité à l’issue d’un quinquennat raté, un peu de rancœur et beaucoup de gêne composaient le menu de la soirée.

Sept candidats, face à trois journalistes pour environ deux heures de confrontation sur des thèmes fléchés : l’emploi, la fiscalité, la santé, la sécurité et les institutions. Des réponses fournies à tour de rôle. La formule éprouvée lors de la primaire de la droite à l’automne a été reprise hier pour celle de la gauche, avec les mêmes défauts, soit une certaine confusion autour d’un pot-pourri de mesures non développées et sans vision globale. Difficile de désigner des vainqueurs et des vaincus. Les quatre socialistes (Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Manuel Valls), les deux écologistes (François de Rugy, Jean-Luc Bennahmias) et la radicale (Sylvia Pinel) ont pataugé, tenus à la fois de prendre de la distance avec cinq années de gauche au pouvoir et d’assumer une part de responsabilité. À ce petit jeu, c’est Arnaud Montebourg qui a placé le curseur de la critique le plus loin, jugeant « difficile à défendre » le bilan de François Hollande quand, à l’opposé, Manuel Valls exprimait sa « fierté » de l’œuvre accomplie auprès du Président de la République. Deux camps sont rapidement apparus : celui d’Hamon, de Montebourg et de Peillon, globalement à l’offensive et décidé à se démarquer de l’action menée depuis 2012 ; celui des quatre autres débatteurs, en position de défense des acquis du quinquennat.

La course aux marqueurs de gauche

Chacun a retenu ses coups. Le premier des trois débats prévus avant le premier tour (le deuxième aura lieu dimanche, le troisième le jeudi 19 janvier) a été, dans son ensemble, de bonne tenue. Certes, Manuel Valls a été ponctuellement pris pour cible, par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon à propos de la loi travail (qu’ils comptent abroger) et du recours à l’article 49, al.3 de la Constitution, puis par Vincent Peillon concernant la proposition de déchéance de nationalité. L’ancien Premier ministre a serré les dents, s’est emporté à plusieurs reprises, comme lors de cette réponse brutale au journaliste Gilles Bouleau qui rectifiait simplement ses assertions sur le programme de François Fillon : « Vous n’êtes pas son porte-parole ! ». Le débat sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme – qu’il est seul à désigner clairement comme étant le fruit de « l’islam politique » – a permis à Manuel Valls, transparent sur les débats économiques, de retrouver son assurance et sa morgue. La bienveillance à son égard de François de Rugy, de Sylvia Pinel et de Jean-Luc Bennahmias, qui lui rendirent un hommage appuyé, a tout de même de quoi le rassurer dans la perspective du second tour de cette primaire qui pourrait l’opposer à Hamon ou Montebourg, si l’on ose encore se fier aux sondages (1).

Pour le doyen Jean-Luc Bennahmias, ce sont « sept petits candidats » qui s’affrontent. Dit sur le ton léger qui caractérise son auteur, le mot est néanmoins cinglant. Il rappelle ce que ses six camarades ont tenté d’oublier toute la soirée durant : l’entrée en campagne réussie aussi bien de Jean-Luc Mélenchon que d’Emmanuel Macron, tous deux significativement devant le candidat socialiste – quel qu’il soit – dans les intentions de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle. Non seulement les cadres de la majorité sortante ne sont pas favoris ni challengers des échéances à venir, mais ils sont directement menacés d’une humiliante extermination. Dans ce contexte, la recherche de véritables marqueurs de gauche s’impose et quelques propositions phares finissent par surnager. En matière économique et fiscale : l’idée d’un revenu universel, chère à Hamon, soutenue par Bennahamias mais attaquée par Valls (« Je veux une société du travail ! ») qui préfère une simple fusion de certaines aides sociales ; la hausse des impôts sur les profits des banques (Montebourg), sur les géants du numériques, les multinationales et les robots (Hamon) ; la baisse de la CSG pour doper le pouvoir d’achat des petits revenus (Montebourg). En matière de couverture médicale et de services de santé, Vincent Peillon propose un plan d’urgence pour sauver l’hôpital public, Manuel Valls s’en tient à des positions de principe (maintenir les fondements de la sécurité sociale), Hamon veut persuader les médecins spécialisés d’investir les déserts médicaux contre une formation gratuite. Sur le thème des institutions, abordé en fin d’émission, Arnaud Montebourg confirme sa volonté de passage vers une VIe République (par référendum et dès l’automne 2017), De Rugy et Peillon se rejoignent sur l’adoption d’un scrutin proportionnel pour désigner les députés de l’Assemblée Nationale. Enfin, le droit de vote des étrangers aux élections locales, serpent de mer de la gauche, est largement plébiscité par les candidats (Sylvia Pinel, François de Rugy, Benoît Hamon, Jean-Luc Bennahmias, Vincent Peillon…). Reste à savoir si ces promesses trouveront encore un écho chez des électeurs de gauche refroidis par cinq ans de renoncement.

Les primaires déjà ringardisées ?

Quelques heures après le débat, un premier chiffre est tombé : celui de la part d’audience. Seuls 18,3 % des téléspectateurs de la soirée du 12 janvier ont regardé le débat, soit 3,8 millions de personnes (2). C’est honorable, mais très en-deçà du score réalisé par le premier débat pour la primaire de la droite, qui avait réuni 5,6 millions d’intéressés . L’exposition médiatique que permet le processus des primaires ne garantira pas le succès d’un scrutin qui s’annonce difficile, les 22 et 29 janvier. Seuls 7 500 bureaux de vote environ seront ouverts à travers la France, contre 9 200 lors de la primaire de 2011 et surtout 10 200 pour la primaire de la droite, laquelle avait totalisé plus de quatre millions de votes à chaque tour. La primaire de gauche paraît d’autant plus fragilisée que, longtemps incertaine et suspendue aux conditions d’une candidature de François Hollande, elle ne semble pas en mesure de légitimer une personnalité pour contrecarrer les candidats de gauche hors-primaire, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Passé l’effet de la nouveauté, le processus des primaires – étranger au système institutionnel français et même contraire à l’esprit de la Ve République – connaît une démythification. Il a propulsé la candidature de François Hollande, candidat certes élu en 2012 mais élu par défaut avant de devenir le Président le plus impopulaire depuis 1958. Il vient de désigner à droite François Fillon qui, à peine investi par la volonté d’une mince frange de l’électorat (environ 10 % du corps électoral), ne suscite pas de mouvement de fond en sa faveur. Autrement dit, les primaires permettent de gérer la multiplication des ambitions au sein des partis politiques, mais ne font pas émerger de prétendants plus sérieux ou rassembleur que les candidatures traditionnelles. La campagne 2017 montre bien la limite de ce système, porté par un effet de mode bien davantage que par une nécessité démocratique.


Notes :
(1) Voir par exemple le sondage Kantar-Sofres-OneOpinion réalisé du 3 au 6 janvier auprès d’un échantillon 8 011 personnes. Manuel Valls sort en tête avec 36 % des intentions de vote, arrivent ensuite Arnaud Montebourg et Benoît Hamon dans un mouchoir de poche (23 % et 21 %).
(2) Benjamin PIERRET, « Le débat de la primaire de la gauche rassemble 3,8 millions de télespectateurs », rtl.fr, 13 janvier 2017, <http://www.rtl.fr/culture/medias-people/audiences-tv-le-debat-de-la-primaire-de-la-gauche-sort-vainqueur-7786714748>

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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