Tsipras : et si on pardonnait à l’icône déchue ?

Dernière nouvelle en direct de la Grèce : cette dernière va recevoir « l’aide » de la Banque Rothchild pour réussir à se refaire une place sur les marchés financiers. La célèbre banque va en effet jouer le rôle de « conseillère technique ».

Pour le gouvernement d’extrême-gauche, critique du système du capitalisme mondialisé, de la toute-puissance des lobbys financiers et de la Troïka, c’est le coup de grâce. Mais un coup de grâce « nécessaire » pour un pays encore au fond du bocal économiquement. Pour Syriza, il s’agit d’accepter volontairement l’aide d’une structure qui représente idéologiquement ce contre quoi le parti s’opposait. Syriza a dû faire fi de son côté subversif, quasi révolutionnaire, pour se normaliser.

Depuis deux ans, le mythe Tsipras s’est effondré. Mais qu’importe au fond. La trajectoire d’Alexis Tsipras, de sa montée en puissance à sa chute inexorable en passant par ses coups politiques magistraux, représente celle de tout opposant au système bureaucratique de l’Union européenne. Tsipras reste tout de même dans la mémoire collective l’homme politique qui a osé défier réellement ses créanciers et l’Union européenne en 2015. Certes, ce combat était probablement perdu d’avance mais surtout, le chef du parti Syriza a refusé d’aller jusqu’au bout. Pourtant, le peuple était de son côté.

Bras de fer puis renoncement

Sortir de sa manche la carte du référendum, obtenir le « non » à 61 %, autrement dit un « non » à un énième plan d’austérité pour tenter de combler la dette abyssale, tous ces actes ont provoqué l’admiration de certains politiques dans les paysans voisins. Enfin un homme qui ose en appeler au peuple, c’est-à-dire demander l’opinion de ses concitoyens. Or, rien ne saurait agacer plus la Troïka qu’un dirigeant qui remet le peuple au centre du débat. Comme l’a parfaitement montré Jean-Pierre Chevènement dans son livre 1914 – 2014 : l’Europe sortie de l’histoire ? (1), l’UE s’est construite sans les peuples, en particulier dans l’optique de canaliser les États (diabolisés après la Seconde guerre mondiale) en leur ôtant des prérogatives régaliennes. Des techniciens froids, cliniques, qui toisent les pays-membres et leurs ressortissants d’un œil acéré. L’essayiste Coralie Delaume et l’économiste David Cayla ont récemment illustré ce tropisme dans un chapitre de leur ouvrage La Fin de l’Union européenne, à propos des grands référendums : « Ils font souffler sur le continent un véritable vent de panique, provoquent l’ire bruyante de nombreux commentateurs et la condamnation boudeuse de tous les Européens de métier. » (2)

Tsipras a, l’espace d’une courte période, remis en cause ce système verrouillé. En France, les souverainistes de tous bords et de tous degrés l’ont regardé avec extase. De Jean-Luc Mélenchon à Dominique de Villepin, les louanges ont fusé. Puis Tsipras a fait un choix. Celui de ne pas tenir compte du référendum qu’il avait lui-même convoqué. Celui de ne pas sortir de l’euro, ce qui aurait pourtant permis à l’économie grecque de se regonfler de par la dévaluation qui aurait automatiquement eu lieu. En dépit de l’inflation prévue, la monnaie grecque aurait été adaptée à l’économie du pays, contrairement à l’euro qui reste une monnaie très forte, trop forte pour la plupart des États d’ailleurs. On aurait observé des bénéfices sur le tourisme et les exportations.

Tout cela, Tsipras ne l’a pas tenté. Il a préféré accepter le troisième plan de sauvetage d’une valeur de 86 millions d’euros, en échange de la mise en place d’une politique d’austérité draconienne. Le héros a alors perdu tout respect de la part de ceux qui le soutenaient. Jean-Luc Mélenchon s’est détourné de lui en affirmant lors d’une interview à Sud-Ouest en août 2015 : « On vote, c’est bien. La voix du peuple est toujours la solution aux problèmes d’un pays. Mais encore faut-il respecter ses décisions. Les Grecs ont voté non au plan européen, et Tsipras l’a pourtant signé. » (3)

Les Grecs étranglés

Il faut bien reconnaître que, comme toujours, ce sont les individus qui trinquent. Les mesures pour relever l’économie du pays, pour dénicher de nouvelles sources d’argent, sont extrêmement lourdes pour les Grecs. Il faut booster les investissements et tenter de combler la dette. Les Grecs ne peuvent tenir ce rythme effréné. Nombreux sont ceux qui ont même perdu leur maison. Et ce ne sont malheureusement pas quelques manifestations qui changent quoique ce soit. Les privatisations se sont enchaînées. En janvier 2016, l’Agence grecque de privatisation a par exemple autorisé le géant chinois du transport maritime Cosco à acquérir 67 % de la société du Port de Pirée, une opération qui a coûté 368,5 millions d’euros. Depuis deux ans, les Grecs doivent faire face à des hausses d’impôts mais aussi à une baisse significative de leurs retraites depuis le vote d’une loi controversée l’an passé, dans le but de dégager 1,8 milliard d’économies.

Courage ou lâcheté ?

Si Tsipras a décidé de mettre en place ces politiques d’austérité, ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur. Toutefois, il reste considéré par les mouvements d’extrême-gauche européens et par certains membres de son parti comme le lâche, celui qui a renoncé. Yanis Varoufakis est devenu la nouvelle idole de Jean-Luc Mélenchon. Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés il y a deux ans. Varoufakis est l’homme qui a osé dire non jusqu’au bout, au contraire de Tsipras. Il a appliqué sans le vouloir la célèbre phrase de Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » L’ancien ministre de l’économie a choisi de partir. En cela, on peut considérer qu’il a, d’un côté, fait preuve d’une totale intégrité morale et d’un certain courage. D’un autre côté, si Tsipras représente celui qui « s’est couché », il est aussi celui qui est resté au gouvernail du navire qui traversait une immense tempête de plus. La fuite de Varoufakis relève du courage et de la lâcheté à la fois. La décision de Tsipras aussi.

Sans victimiser le chef du gouvernement, il faut également se mettre à sa place. Il a manqué de courage, c’est évident. Et il n’a pas osé sortir de l’euro, choix plaidé d’ailleurs par des politiques de plusieurs pays, tels que Valérie Giscard d’Estaing. Dans un interview accordé aux Echos en février 2015, soit avant l’acceptation du plan d’aide en échange de mesures extrêmes, l’ancien président déclarait : « L’entrée de la Grèce dans l’euro en 2001 fut une erreur évidente [ …] La question fondamentale est de savoir si l’économie grecque peut repartir et prospérer avec une monnaie aussi forte que l’euro. La réponse est clairement négative. […] La Grèce a toute sa place dans l’Union européenne. En quittant l’usage de l’euro, elle ne ferait que rejoindre des pays comme le Royaume-Uni, la Suède, la République tchèque etc. qui ne l’ont pas adopté […] C’est ce que j’appellerais une « friendly exit », une sortie dans un esprit amical. La Grèce a besoin de se donner la possibilité de dévaluer sa monnaie. Si elle ne le faisait pas, sa situation s’aggraverait et déboucherait sur une crise encore plus sévère. » (4)

Victime d’une UE qui ne laisse pas le choix

Tsipras est humain. Pas infaillible. Les choix très durs qu’il a dû faire et qu’il continue de devoir faire sont un sacrifice énorme, tant pour le pays, pour les Grecs que pour lui-même qui doit voir ces derniers en pâtir. Il serait malhonnête de l’accabler davantage en faisant mine d’ignorer ou de minimiser les pressions énormes qu’il a subies de la part de ses créanciers européens, de l’Allemagne, des États-Unis, au point de ne plus manger ou dormir. A l’époque, sa résistance à l’Eurogroup lui a valu de multiples critiques même en France. Pour mémoire, Michel Sapin s’était montré d’une intolérance et d’une étroitesse d’esprit impressionnantes envers lui, lors d’une interview à I-Télé le 2 juillet 2015 : « Je ne sais pas discuter avec quelqu’un qui dit non. »

De plus, au moment de l’acceptation du plan de sauvetage, la Grèce se trouvait dans un manque de liquidités effroyable. Tsipras n’a rien d’un monstre insensible. Nul ne saurait nier ses qualités.  Il a manqué de courage mais il a surtout été étranglé politiquement, acculé et pressé comme un citron pour accepter ces mesures. Quand, dans un conflit, un camp détient le pouvoir et un autre non, cela s’apparente à une forme de chantage.

Tout mouvement politique critique de l’Union européenne semble condamné à se normaliser, à accepter un système qui ne laisse pas de place conséquente aux peuples. En France, des hommes politiques comme Jean-Luc Mélenchon, André Chassaigne et bien d’autres continuent d’espérer faire muter l’UE de l’intérieur. D’autres se scandalisent d’un supposé changement de valeurs de cette même union, laquelle serait devenue bureaucratique et apôtre du libéralisme économique. Il y a là une erreur fondamentale de raisonnement. L’UE n’a jamais eu une vocation sociale ou humanitaire, contrairement au Conseil de l’Europe. Elle a été explicitement construite sur des bases économiques, avec un soutien massif au libéralisme et repose intrinsèquement sur des structures supranationales censées pallier les supposés travers belliqueux des États. Il n’entre pas dans les plans de l’Union européenne de laisser place à des groupes politiques qui peuvent la faire tanguer et pointer du doigt ses échecs. Tsipras aurait pu être le David contre une Union européenne Goliath. Il ne l’a pas été. Nul besoin de maudire celui qui restera tout de même le seul homme politique de ces cinquante dernières années à avoir tapé du poing sur la table. Seulement, le coup n’a pas été assez fort. Un pays-membre de l’UE et de l’euro, ça ferme sa gueule ou ça démissionne.


Notes : 
(1) Jean-Pierre CHEVENEMENT, 1914-2014. L’Europe sortie de l’Histoire ?, Paris, Fayard, 2013, 342 pages.
(2) Coralie DELAUME, David CAYLA, La Fin de l’Union européenne, Paris, Michalon, 2017, p. 33.
(3) Jefferson DESPORT, « Jean-Luc Mélenchon : ‘Je suis le seul capable de tenir tête à Mme Merkel' », sudouest.fr, 20 août 2015.
(4) Nicolas BARRÉ, « Valéry Giscard d’Estaing : ‘La Grèce doit sortir de l’euro' », lesechos.fr, 18 février 2015.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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