‘Chez Nous’ ou l’anatomie de l’extrême droite

Dénoncé par le Front National comme un film de propagande financé avec l’argent public et opportunément sorti en salle à la veille de l’élection présidentielle, Chez Nous (1) tape l’extrême-droite là où ça fait mal… Le cinéaste belge Lucas Belvaux a donc réussi son pari : irriter les proches de Marine Le Pen et fournir des clefs de compréhension politique en évitant (presque) les caricatures.

Pauline (Émilie Dequenne), mère célibataire et infirmière consciencieuse, ne s’intéresse pas à la politique. Déçue par les alternances, elle se contente d’observer auprès de ses patients la dégradation de la vie quotidienne, dans sa petite ville du Nord-Pas-de-Calais. Le vieux docteur Berthier (André Dussollier) lui fait pourtant une proposition surprenante en vue des municipales. Il l’invite sur la liste du Rassemblement National Populaire (RNP), un mouvement qui prétend réunir des Français de tous les bords. Séduite par la personnalité et le discours de la présidente du RNP Agnès Dorgelle (Catherine Jacob), Pauline accepte de se jeter dans le bain électoral…

L’extrême-droite, de la base au sommet

Chez Nous, malgré la construction chronologique – très classique – du récit, peut faire l’objet d’une analyse tridimensionnelle. C’est la dimension sociologique qui apparaît la plus convaincante. La première demi-heure du film est à cet égard extrêmement réussie. Le manque de rythme des premières séquences favorise l’installation d’une atmosphère familière. Le quotidien des personnages principaux et secondaires se nourrit de divers tracas (les ennuis de santé, le chômage, les larcins répétés) dans les interstices desquels s’insinue une angoisse plus sourde. Derrière la rancœur accumulée contre l’élite politique, la perte de l’identité culturelle et la xénophobie travaillent les consciences. Pauline et son entourage ne sont que des hommes et des femmes ordinaires chez qui le discours du RNP, clone fictif du Front National, commence à cheznous1percer. Les personnes âgées dépendantes, le jeune entraîneur de foot, l’adolescent geek, l’enseignante quarantenaire…

Dans la partie médiane du film, l’analyse organique prend le dessus. Le choix de Pauline de défendre les couleurs du RNP fait entrer le spectateur dans l’univers de l’extrême droite. Les auteurs décrivent méticuleusement les ressorts de la dédiabolisation : changement du nom du parti, féminisation, prise de distance avec les groupuscules néo-fascistes, maîtrise du langage, déconstruction du clivage droite-gauche. Le décor kitsch de la scène du meeting d’Agnès Dorgelle, alter ego de Marine Le Pen, symbolise l’artificialité des nouvelles valeurs affichées par le RNP. Le parti-pris du film est naturellement saillant mais le trait n’a rien de grossier. En coulisse, le RNP ressemble ni plus ni moins aux partis traditionnels dont il se plait pourtant à dénoncer les combines et l’insincérité. Très vite d’ailleurs, Pauline prend conscience des contraintes qui l’affligent. On l’oblige à quitter son compagnon Stéphane dont le passé encombrant pourrait faire du tort à son image. Elle doit se teindre en blonde par photogénie. Elle n’a pas son mot à dire sur le programme, mais sert de marionnette à l’échelle locale. Ainsi s’amorce le second basculement du film.

Dans les trois derniers quarts d’heure, Pauline et le public avec elle découvrent la face cachée du RNP. À travers le personnage de Stéphane, un ancien militaire membre d’une formation identitaire, apparaissent les relations ambiguës entre un parti qui veut montrer patte blanche et les milices armées, adeptes des ratonnades, qui sévissent dans son orbite. La thèse de Chez Nous est celle de l’immutabilité structurelle de l’extrême droite, de sa connivence profonde avec les réseaux néo-fascistes. La personnalité du bon docteur incarné par André Dussollier est ici éclairante. Ce bourgeois instruit et paisible, révèle une âme plus trouble et une jeunesse dans les phalanges libanaises. Il assume que les habits de la respectabilité sont un moyen de conquête du pouvoir, mais que la finalité reste la même. Il est loisible de souscrire à cette lecture, d’autant moins manichéenne qu’elle cible les cadres de l’extrême droite, non ses électeurs que le film ne fait justement pas l’erreur de blâmer. Beaucoup plus contestable est en revanche la tentative des auteurs de vouloir systématiser la nocivité du RNP/FN. De manière quasi-transparente, ils font du parti l’explication de tout malheur : la violence des enfants, les disputes au sein des familles, la ruine des amitiés. Les voitures brûlées dans la cité sont, apprend-t-on, le fait des groupuscules identitaires. La patiente musulmane dont s’occupe Pauline au début du film apparaît même voilée à la fin de celui-ci, lorsqu’elle décide de se passer des services de la jeune femme devenue tête de liste RNP. C’est certainement la seule faute que commet Lucas Belvaux : vouloir faire tacitement de l’extrême droite la cause des maux sociaux, et non le symptôme.

Un film globalement réussi

Chez Nous mérite-t-il le déplacement dans les salles ? Plutôt oui ! Certes, il ne s’agit pas d’une œuvre majeure du cinéma français. Il n’est pas certain non plus que le réquisitoire convaincra au-delà de ceux qui venaient déjà convaincus. Artistiquement, le film trouve sa force dans les interprétations d’Émilie Dequenne, Guillaume Gouix et André Dussollier. Seul bémol au casting, Catherine Jacob livre hélas une piètre prestation qui dessert la crédibilité du personnage d’Agnès Dorgelle, censé faire montre d’un grand talent oratoire pour subjuguer les masses. N’en déplaise aux caciques du Front National, Chez Nous est un bon film, non un pseudo-documentaire de basse propagande. Il a dès lors toute sa place sur les écrans, même deux mois avant une échéance cruciale pour le pays.


Note :
(1) Chez Nous. France-Belgique, 2017. Sorti le 22 février 2017. Réalisation : Lucas Belvaux. Scénario : Lucas Belvaux et Jérôme Leroy. Distribution : Émilie Dequenne (Pauline Duhez) ; André Dussollier (Philippe Berthier) ; Catherine Jacob (Agnès Dorgelle) ; Guillaume Gouix (Stéphane Stankowiak).

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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