Régis Debray et la quête illusoire d’un esprit européen

Dans un court essai, L’Europe fantôme (Gallimard), paru en février, le philosophe Régis Debray confronte l’idée européenne à la réalité de l’Union. Le commentaire se révèle incisif et le constat interpelle par sa gravité. L’Europe disparaît, diluée dans l’Occident.

Le toujours prolifique Régis Debray semble devenu l’invité de marque des nouvelles collections. Après avoir inauguré aux éditions du Cerf, il y a cinq ans, les excellents petits formats « Le Poing Sur la Table »[1], le voici auteur du premier « Tract » de chez Gallimard. Avec sa reliure à l’agrafe, son papier recyclé à faible grammage, ses caractères gras et son argumentaire en dix points, cette collection à coût modique promet de jeter bien des pavés dans la mare. Les 44 pages de L’Europe fantôme sont un concentré d’intelligence et – c’est la marque de Debray – une merveille d’écriture.

Régis Debray - L'Europe Fantôme (Couv. Livre)« L’envie d’Europe », dans les premières pages, est reconnue pour ce qu’elle est. Une constante, une récurrence porteuse d’espoir, l’un de ces « serpents de mer », écrit Debray, qui ne disparaîtront jamais. C’est parce qu’elle est noble, naturelle même après chaque période noire, que la volonté de construire l’Europe doit être prise au sérieux. Hélas, on ne forge pas un destin commun ni une civilisation par le seul enchevêtrement des normes juridiques ni par l’installation d’un grand marché régional. Ce que l’auteur nomme « la malfaçon originelle » de la construction européenne résulte de la croyance simpliste des Pères fondateurs : penser que du marché commun germerait le fédéralisme, et que l’homo oeconomicus pourrait être la chrysalide du citoyen européen. Il rappelle crûment que Monnet et Schuman, par la stratégie des petits pas, ont voulu faire le fédéralisme « comme on fait un enfant dans le dos à une dame réticente, et elle l’était effectivement ». Le moment avait beau être bien choisi – la paix du continent garantie par la dissuasion nucléaire et l’équilibre de la terreur – la méthode était viciée.

Les fantômes n’ont pas de corps

Gauche sociale-démocrate et droite chrétienne-démocrate ont gommé progressivement leurs divergences pour abonder le projet européen, qu’importe si les premiers ont avalé les dogmes libéraux et les seconds la condamnation de la souveraineté nationale. Ce faisant, ces deux grandes familles politiques européennes donnèrent naissance à une Europe de la consommation, de la libre concurrence et de la technologie. Trop peu et trop mal pour en faire un État-contient éclairé. « Les anciennes promesses eschatologiques ont dû se replier sur une gestion petit bras des effets de traîne évangéliques et jaurésiens, analyse Régis Debray. Le poétique a fondu, mettant l’économique à nu. Classique revanche du moyen sur la fin, et du denier du culte sur la finalité du culte. Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes ne fait plus soupirer mais grincer. »

L’américanisation de la culture européenne, fruit de la globalisation économique, est l’aveu cruel d’une incapacité à grandir en se distinguant. Tout ce qu’a construit l’Union européenne est désincarné, à commencer par le billet d’euro, aux figures abstraites, qui n’ose pas invoquer l’histoire commune ou les grandes figures de nations millénaires. Ailleurs, Debray définissait la culture comme « ce qui reste d’un culte qui s’éteint, ou déteint »[2]. Pouvait-on en déduire que ni la glorification de son passé ni une nostalgie superficielle n’était nécessaire à l’Europe pour qu’elle favorise l’épanouissement de sa culture ? Probablement. Encore fallait-il que l’Europe pacifiée ne réduise pas son travail de mémoire à la conjuration de ses conflits sanglants.

« Tout ce qu’a construit l’Union européenne est désincarné, à commencer par le billet d’euro, aux figures abstraites, qui n’ose pas invoquer l’histoire commune ou les grandes figures de nations millénaires »

Celui qui écrivit, il n’y a pas si longtemps, un Éloge des frontières (2010) ne pouvait non plus négliger la faiblesse d’une Union sans contours fixes, fluctuante, incertaine, bref ectoplasmique. L’Europe est donc un « véhicule sans moteur ». Se priver de délimitations claires, c’est renoncer à se définir. La conséquence est double, selon Debray. D’abord, l’Union européenne ne se reconnaît pas d’ennemis et, amie de tout le monde, son histoire devient « l’histoire de la sortie de l’Europe de l’histoire ». L’effet second est plus pervers sans doute : l’Union se prive du ciment de solidarité que seules permettent la géographie et l’histoire communes. Ce ciment était le matériau indispensable à une hypothétique Europe fédérale fondée sur une identité propre. Dit autrement, l’Union européenne a été pensée comme un ensemble de règles de droit guidées par quelques principes – les principaux étant la liberté d’entreprendre, de commercer et de circuler et l’individualisme absolu – mais dépourvue de l’âme qui anima les nations, féconda l’esprit démocratique et érigea des États. Il lui aura manqué, après 1945, « un esprit distinct, sans confusion possible, pour une personnalité originale », puisque « l’Océan global » a submergé tout Européen « qu’il soit méditerranéen, rhénan ou balkanique ».

La relance impossible

Est-ce l’absence de nouvelle initiative qui mine la marche prétendument naturelle du grand marché européen vers l’État fédéral ? Régis Debray ne peut s’empêcher d’ironiser sur la tentative opérée par la France en 2018 de relancer l’Europe de la défense. Elle se traduira par un énième plan d’action dissimulé sous un acronyme. L’incantation, portée par le langage de l’efficience managériale, se heurte tôt ou tard à la difficulté de la mise en œuvre. Mutualiser des moyens est une chose, construire une armée à vingt-sept en est une autre. « Quelle nationalité, le haut Commandement ? » ; « Quelle langue parlera-t-on au mess des officiers ? » mais surtout « Combien de doigts sur le bouton nucléaire ? », interroge malicieusement le philosophe. Le plus puissant pragmatisme n’efface pas non plus l’ultime obstacle lié par essence à ce qu’est une armée : un corps d’hommes capables de mourir pour une partie. De nouveau, la métaphysique. Car « penser la guerre sur le modèle économique, c’est concevoir l’armée comme un outil (de défense), quand il s’agit d’une Institution, dont les valeurs ne sont pas celles d’une entreprise […] Le manager veut de l’efficace, mais en remplaçant l’illusion lyrique par l’illusion entrepreneuriale, il retombe malgré lui dans l’inopérant. »

Régis Debray, au terme de cet état des lieux navré – puisque, on le sent bien, il ne se réjouit guère des déboires de l’Europe – croit repérer le registre de la tragi-comédie dans ce qui fait le quotidien de l’Union. Ni démocratie, ni armée (« une brigade franco-allemande pour des défilés d’opérette »), ni passion, ni Constitution, mais avec « la statistique en idole suprême », cette Europe est celle de la Commedia dell’arte. Comparaison cinglante.

« Le poétique a fondu, mettant l’économique à nu. Classique revanche du moyen sur la fin, et du denier du culte sur la finalité du culte. Délestée de son aura, celle des fins dernières, l’Europe réduite à ses astreintes ne fait plus soupirer mais grincer » (Régis Debray)

L’adhésion sans nuance à la globalisation menée par l’Amérique aurait donc eu raison de l’esprit de l’Europe et de l’idée même de politique. C’est ce qu’il convient de retenir de ce « tract » de Régis Debray qui ne ressemble en rien à un mouvement d’humeur. Son prochain ouvrage, La Fin de la civilisation européenne ?, va paraître à la fin du mois chez Albin Michel. Et si l’intitulé interrogateur laisse formellement place au doute, la lecture préalable de L’Europe fantôme dissipe d’ores et déjà les dernières illusions.


Référence : Régis DEBRAY, L’Europe fantôme, Paris, Gallimard, Coll. « Tract » (n°1), 2019, 44 pages. Prix éditeur : 3,90 EUR.


Notes :
[1] Régis DEBRAY, L’Erreur de calcul, Paris, Cerf, Coll. « Le Poing sur la Table », 2014, 64 pages.
[2] Régis DEBRAY, Le Nouveau pouvoir, Paris, Cerf, Coll. « Médium », 2017, p. 49.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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