[Européennes] LREM : l’étrange défaite

Arrivé en tête des élections européennes en France, le Rassemblement National a privé la liste Renaissance menée par Nathalie Loiseau d’un franc succès. Devancé d’à peine un point, la coalition présidentielle a pourtant réussi l’essentiel de son pari : imposer sur la scène politique un clivage nationalistes/libéraux. Mais des failles sont perceptibles.

Ce n’était que des élections européennes… Pourtant, avec une mobilisation inattendue – plus de 50 % de participation – et des enjeux quasi-passionnels cristallisés après six mois de crise des Gilets jaunes, on aurait tort de se priver d’analyses et de prospective. Le bouclier que la République en Marche (LREM) prétend constituer n’a pas pu empêcher environ 500 000 électeurs supplémentaires, par rapport aux européennes 2014, de se porter sur la liste du Rassemblement National (RN), le parti de Marine Le Pen. Cette « poussée » populiste est en fait le moindre des enseignements à tirer du scrutin. Ce qui interpelle est à la fois la poursuite de l’effondrement des partis traditionnels et la bonne tenue dans les urnes de LREM après deux années au pouvoir. Les données du scrutin fournissent autant de raisons aux marcheurs d’espérer que de s’inquiéter… Avec une bonne dose de méthode Coué, l’exécutif et la majorité ont préféré voir, malgré la défaite apparente, une victoire morale et la validation de leur ligne politique.

Éviter une claque est un quasi-exploit

Il faut reconnaître à l’alliance des phénix du vieux monde LREM-MoDem-Agir, opportunément nommée « Renaissance », un grand mérite : atteindre le score honorable de 22,42 % des voix à l’issue d’une campagne aussi calamiteuse. Entre une tête de liste sans épaisseur, des débats ratés, des meetings de quelques dizaines de sympathisants, des compagnons de route encombrants (Cohn-Bendit, Raffarin, Goupil…) et une réduction des enjeux à la lutte contre les populistes, obtenir 23 des 79 sièges français au Parlement européen confine à l’exploit.

« Tout au long de la semaine écoulée, les membres de l’exécutif ou de la majorité ont fait comme si, finalement, LREM était bien le grand vainqueur de ces européennes »

Bien sûr, la liste soutien de et soutenue par Emmanuel Macron échoue symboliquement à détrôner le RN, déjà premier parti lors des européennes de 2014. Réagissant au soir du scrutin, le Premier ministre a préféré jouer la carte de la modestie. Tout en réaffirmant la fin des anciens clivages, il a déclaré « accueillir ces résultats avec humilité » puisque « quand on termine deuxième à une élection, on ne peut pas dire qu’on l’a gagnée ». Edouard Philippe n’en a pas moins inauguré dans sa courte allocution « l’acte II » du quinquennat, c’est-à-dire la poursuite du projet présidentiel. Tout au long de la semaine écoulée, les membres de l’exécutif ou de la majorité ont fait comme si, finalement, LREM était bien le grand vainqueur de ces européennes. Comme si être devancé par le RN, après avoir seriné toute la campagne durant que les « forces du progrès » battraient les nationalistes, n’avait plus d’importance. Comme si peser 22 % des suffrages exprimés dans une élection intermédiaire boudée par un électeur sur deux représentait un plébiscite pour la politique gouvernementale. Comme si, enfin, l’hiver 2018-2019 n’avait pas été marqué par l’un des plus longs mouvements sociaux depuis 1945.

C’est de bonne guerre, les partisans d’Emmanuel Macron ont enfin souligné la proximité relative du score de leur champion lors du premier tour de la présidentielle 2017 (24,01 %) ou de celui des candidats En Marche lors du premier tour des législatives 2017 (28,21 %) avec le résultat obtenu par la liste de Nathalie Loiseau le 26 mai (22,42 %). Par comparaison avec la dégringolade du Parti Socialiste sur la période 2012-2014, la majorité peut effectivement pavoiser. Pourtant, derrière les pourcentages, la sociologie électorale cache une autre réalité : l’instabilité globale du corps électoral.

Composer avec un électorat incertain

Lors de ces élections européennes, quelques 5 millions d’électeurs ont apporté leur suffrage à la liste Renaissance, soit moins de 11 % des inscrits sur les listes électorales. Lors des échéances 2017, Emmanuel Macron avait obtenu plus de 8 556 000 voix (18,19 % des inscrits) et les candidats de la majorité présidentielle 7,3 millions de voix avec une participation inférieure à celle des européennes de 2019 (48,71 % de votants). Ce sont donc quelques 3,5 millions de voix LREM qui se sont égarées dans la nature entre 2017 et 2019, tandis que le RN n’a perdu d’un scrutin à l’autre que 2,4 millions de voix…

Il ne faut pas accorder à ces comparaisons plus de valeur qu’elles n’en ont : les européennes ne sont pas une présidentielle et une perte nette d’électeurs n’empêche pas le retour au bercail de ceux-ci lors d’un vote futur, aux enjeux plus mobilisateurs. L’étude des migrations électorales entre 2017 et 2019 est plus parlante. Avec seulement 60 % de sympathisants En Marche mobilisés malgré les appels au « barrage » contre le populisme, la liste Loiseau n’a même pas rassemblé dans son camp. Par ailleurs, ce sont 14 % des électeurs « de gauche » d’Emmanuel Macron qui ont fait pour les européennes le choix de la liste écologique de Yannick Jadot tandis que 11 % supplémentaires ont préféré la liste « socialiste » de Raphaël Glucksmann. Cette déperdition d’un quart de l’électorat Macron s’équilibre avec l’apport des voix venues de la droite traditionnelle (électorat Fillon 2017). En d’autres termes, le centre de gravité de LREM bascule à droite sans pour autant que la gauche ne s’en trouve renforcée puisque l’ensemble des partis de gauche pesait le 26 mai moins de 35 % des suffrages exprimés. Selon l’IFOP, auteur d’une étude sur le profil des votants, la recomposition entamée en 2017 n’est en réalité pas achevée[1]. La fragilisation depuis plus de dix ans du « bloc libéral » constitué par la droite et la gauche de gouvernement ainsi que le centre est manifeste. Les appels du pieds immédiats des marcheurs à Europe-Ecologie les Verts s’expliquent par le besoin de renforcer un socle électoral friable et sous la menace du RN qui engrange des électeurs.

Graphique article Elections UE 2019
L’absorption complète du PS et de LR par LREM n’empêcherait pas le FN de se rapprocher dangereusement des scores du « bloc libéral ». On comprend dès lors que l’alliance avec les écologistes soit vitale pour le parti présidentiel. (Infographie VdH)

Emmanuel Macron a d’autre part manqué l’une de ses cibles : l’électorat jeune (18-35 ans), en grande partie réfugié dans l’abstention. Celui-ci ne se reporte qu’à hauteur de 15 % sur la liste Renaissance. L’électorat populaire tombe largement dans l’escarcelle du RN (47 % des ouvriers, 32 % des employés) quand LREM séduit les retraités (32 %), les professions libérales et cadres supérieurs (30 %). De manière générale, le vote LREM s’affirme comme un vote de classe puisqu’il réunit à lui seul 54 % des plus riches (36 % des catégories aisées, 28 % des catégories supérieures). Le manque d’assise populaire du macronisme et le ralliement opportuniste d’électeurs de droite libérale souligne la fragilité de LREM. Ses sympathisants sont dépourvus de l’habitus du vote partisan dont ont bénéficié des décennies durant le Parti Socialiste (PS) et Les Républicains (LR). Seul l’attachement à des valeurs (l’Europe, la mondialisation, la réduction du poids de l’État, l’entrepreneuriat, l’opposition à l’extrême droite) permet à LREM de conserver un capital électoral en l’absence d’une offre partisane plus séduisante.

Le lien labile maintenu entre LREM et des électeurs motivés par la préservation de leurs intérêts économiques explique la stratégie de la peur allègrement déployée : Macron ou le chaos nationaliste.

L’artifice du « nouveau clivage » politique

Ce n’est pas LREM et ses alliés du moment qui sortent vainqueurs des élections mais la stratégie du Président de substituer dans les esprits le clivage populistes/progressistes au clivage droite/gauche. Après avoir tout fait pour crédibiliser le RN comme seul adversaire, enterrant d’office les partis traditionnels qui l’ont si largement nourrie, LREM a réussi son pari, bien aidée par des éditorialistes que la dialectique macroniste séduit par sa simplification médiagénique des enjeux. Quoi qu’on pense du clivage droite/gauche et de ses limites philosophiques, il était dépourvu de tout caractère moral et portait en lui l’affrontement de courants idéologiques forgés par l’histoire. Parler de lutte des progressistes contre les populistes (ou nationalistes) est une dialectique délibérément biaisée qui évacue la bataille des idées pour faire triompher le jugement de valeurs.

« Une authentique bipolarisation implique que l’un et l’autre des camps puissent l’emporter pour assurer l’alternance… Valider le nouveau clivage, c’est appuyer la possibilité que l’extrême-droite devienne une solution pertinente contre l’attelage néolibéral »

Parce qu’il n’est pas raisonnable d’être contre le progrès, les partisans d’Emmanuel Macron ont à peine attendu les résultats définitifs des élections pour lancer une offensive agressive sur les débris de l’opposition. Le PS « aspiré » en grande partie par LREM, il s’agit désormais de piller ce qui reste de LR. Le nouvel eurodéputé marcheur Gilles Boyer a annoncé la couleur, déclarant sur Europe 1 qu’en 2020, les maires élus sans le soutien de LREM ou du MoDem seraient considérés comme des « ennemis du président de la République » (sic). Sébastien Lecornu lui a emboîté le pas dans le JDD du 2 mai 2019. Le ministre des Collectivités territoriales a lancé un appel aux maires LR les enjoignant à quitter ce parti pour venir gonfler les rangs de LREM, toujours sous prétexte de faire face aux populistes…

En quelques heures, un récit officiel a repeint en doré les résultats des élections européennes : les progressistes auraient gagné et posséderaient seuls la légitimité pour présider à la destinée de la France, sinon de l’Europe face aux dangereux nationalistes incarnés dans notre pays par le RN. Serait-ce là une nouvelle bipolarisation désormais bien installée, ainsi que nous la vendent de conserve Édouard Philippe et Emmanuel Macron en commentaire de ces européennes ? Ceux qui en tirent aujourd’hui avantage ne semblent pas se soucier du danger qu’elle sous-tend. La finalité du macronisme n’est pas la bipolarisation mais le modèle du parti unique dans une démocratie devenue purement procédurale. Une authentique bipolarisation implique que l’un et l’autre des camps puissent l’emporter pour assurer l’alternance… Valider sérieusement le nouveau clivage revient à appuyer la possibilité que l’extrême-droite soit une solution pertinente contre l’attelage néolibéral. La banalisation de la position de force du RN avec comme corollaire sa reconnaissance comme meilleur opposant est le prix que LREM accepte de faire payer à la France pour se maintenir au pouvoir de longues années.

Le vote des Français, le 26 mai 2019, n’aura donc infligé qu’une étrange défaite à la majorité. Une défaite interprétée comme une victoire. Un jeu tacticien entre deux forces politiques incapables de peser chacune au-delà de 20 % du corps électoral s’est installé. Si l’alliance objective LREM-RN évolue en véritable bipolarisation, elle offrira à l’extrême droite une voie royale pour conquérir le pouvoir. La vraie défaite, celle du pays, est encore en germe.


Notes :
[1] IFOP, Sondage : « Européennes 2019 : profil des électeurs et clefs du scrutin », 27 mai 2019.

Auteur : Gabriel Bernardon

Geek qui se soigne. Attraction-répulsion pour la politique. J'aurais voulu être un poète.

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