Les nations, entre disparition et renaissance

Eric Anceau - Livre nation

À l’heure où l’Union européenne tente de relancer un projet commun à l’arrêt depuis dix ans, la pensée dominante valide la thèse du dépassement des nations. Mais s’achemine-t-on réellement vers une société post-nationale ? L’ouvrage collectif, Qu’est-ce qu’une nation en Europe ? (2018), dirigé par Éric Anceau et Henri Temple et publié par les presses universitaires de la Sorbonne revient sur les idées préconçues.

Pour beaucoup, ils sont déjà morts. Dépassés. Emportés par la globalisation, le projet fédératif européen et de nouveaux modes de vie nomades. Avec le tournant que constitue, au début des années 1990, la transformation de la Communauté économique européenne en Union européenne « la disparition des États-nations entre dans l’univers des possibles, suscitant un espoir chez certains intellectuels et une inquiétude chez d’autres », écrivent l’historien Éric Anceau et le philosophe Henri Temple en préambule de Qu’est-ce qu’une nation en Europe ?, un ouvrage qui rassemble les points de vue de douze universitaires. Ses riches développements posent parfaitement les termes de la problématique à laquelle est confronté l’attelage historique constitué par une nation consciente d’elle-même et décidant de son destin à travers la structure démocratique de l’État moderne. Malgré l’interdisciplinarité et la variété des contributeurs, l’inclination souverainiste des travaux apparaît très marquée et l’on pourra regretter l’absence de contradicteurs pour présenter les arguments favorables au dépassement des nations.

Le point de bascule

Eric Anceau - Livre nationIl appartenait d’abord aux auteurs de revenir sur la subtilité des liens entre un peuple, une nation, un territoire et un État. Le géographe Jean-Pierre Doumenge précise qu’un territoire dans lequel un peuple se meut devient le « réceptacle de la souveraineté » à partir du moment où un « contrôle exclusif à caractère public » y est exercé ; le peuple ainsi souverain se transforme dès lors en « nation ». La nation, détentrice de la souveraineté sur un territoire donné, l’exerce à travers l’État qui n’est autre, écrivait Adhémar Esmein, que « la personnification juridique d’une nation ». L’un ne va pas sans l’autre. Le grand juriste Léon Duguit postulait que « l’État ne peut exister que là où il y a nation » mais qu’en revanche « la nation peut subsister même quand l’État n’existe plus ou n’existe pas encore ». Le lecteur pénètre alors au cœur de la démonstration entreprise par l’ouvrage. L’absence de commémoration, en 2012, du 130e anniversaire de la célèbre conférence donnée en Sorbonne par Ernest Renan le 11 mars 1882, a motivé la rédaction de Qu’est-ce qu’une nation en Europe ? Oubli regrettable il est vrai quand on sait l’importance intellectuelle de cet événement. Renan, dans son exposé, adjoint à la conception objective de la nation, forgée par les philosophes allemands – une communauté ethnique, historique, linguistique et culturelle – pour lui donner la dimension volontariste et métaphysique qu’a retenu la tradition française. L’appartenance nationale s’exprime par le partage d’un destin commun.

Structurante pour l’homme vivant en société, la nation, cette « famille de familles », écrit Henri Temple, offre à l’individu une part de son identité : « Le ‘‘nous’’ élève le ‘‘moi’’. Le ‘‘moi’’ se réfère au ‘‘nous’’ quand il est en quête de lui-même. » Les ressemblances poussent à l’union, les dissemblances à la séparation, notait déjà Julien Benda sans son Discours à la nation européenne (1933). Le fait national relève en partie de l’artifice, travaillé par un ensemble de décisions politiques et l’historiographie officielle ; mais il répond aussi aux besoins de l’homme en société, ce qui en fait un processus historique long, abscons et in fine propice au vivre-ensemble. Et Henri Temple de rappeler que la lettre du droit international protège désormais les nations, aussi bien leur droit de s’affirmer politiquement que de préserver leur identité.

« Le fait national relève en partie de l’artifice, travaillé par un ensemble de décisions politiques et l’historiographie officielle ; mais il répond aussi aux besoins de l’homme en société, ce qui en fait un processus historique long, abscons et in fine propice au vivre-ensemble »

Malgré la consécration du droit de chaque individu de vivre au sein d’une nation et le droit de celle-ci de se maintenir et de se développer, un processus de « dénationalisation » est engagé, principalement en Occident. Il est le fruit d’une conjonction de facteurs aussi bien démographiques (question migratoire), juridiques (construction européenne), idéologiques (la promotion par une grande part des élites du sans-frontiérisme et du déracinement) et bien entendu économiques (mondialisation). L’avènement de l’euro, cette monnaie unique devenu « un talisman, c’est-à-dire un objet qu’il est inconcevable de remettre en cause parce qu’il serait doté de pouvoirs magiques », selon la formule de l’économiste Jean-Claude Werrebrouck, a supprimé l’avantage que possédaient les États, grâce à leurs banques centrales, de s’endetter pour investir à la mesure de leurs besoins. Avec l’euro, l’État-providence se délite et les réformes structurelles imposées par la technostructure bruxelloise se succèdent. Jacques Sapir rappelle à son tour que l’euro, plébiscité par la France, s’intégrait dans une stratégie d’Europe-puissance qui ne faisait pas l’unanimité parmi les États-membres de l’Union. Dans une Europe prise en défaut, ni contrepoids face aux États-Unis, ni rempart contre les effets néfastes de la globalisation, la monnaie unique devient un handicap, privant les États de l’arme monétaire et exacerbant les déséquilibres entre les économies du continent. Mais les dirigeants politiques, a fortiori ceux de notre pays, ne conçoivent pas le démantèlement de l’euro, malgré son échec. « Il est impossible à une élite donnée d’admettre qu’elle s’est trompée de stratégie. Elle préfère s’enferrer toujours plus loin dans son erreur, déplore Jacques Sapir. Il faut donc, pour changer de politique, changer radicalement d’élite. »

La perte de la souveraineté monétaire n’est pas seule responsable de la fragilisation des États-nations sur le vieux continent. La contribution d’Olivier Gohin, professeur de droit public à l’Université Panthéon-Assas, pointe la structure juridique européenne, le rôle de la Cour de Luxembourg qui a imposé la suprématie du droit communautaire aux États, y compris sur leurs normes constitutionnelles, et la construction de ce « fédéralisme furtif » qui n’a jamais recherché l’assentiment des nations européennes elles-mêmes. « Comment s’étonner qu’une Europe construite sans les peuples et même contre eux soit aujourd’hui impopulaire ? » Question purement rhétorique… Olivier Gohin perçoit néanmoins que la réaction identitaire des nations au juridisme de l’UE, exprimée par les urnes, expose au danger de la xénophobie. Si s’installe cette opposition entre l’Europe et les nations, entre le juridique et le politique, il importe donc de ne pas s’enfermer dans un choix binaire. « Un juridique fédéralo-universaliste contre un politique nationalo-identitaire ? Non, il y a certainement la place pour une tierce solution, nationalo-universaliste, c’est-à-dire nationale quant à la compétence et universelle quant au fond. »

Eric Anceau-Henri Temple
Le philosophe Henri Temple et l’historien Éric Anceau.

Tous les auteurs de Qu’est-ce qu’une nation en Europe ? conviennent, chacun dans sa spécialité, que l’avenir des nations est incertain. Leur disparition, comme il en est de tout être vivant, avait été annoncée par Renan lui-même dans sa fameuse conférence de 1882. C’est aussi entre les murs de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, qu’Emmanuel Macron a prononcé un discours résolument orienté contre la persistance des États-nations pour louer la construction d’une Europe souveraine, post-nationale. Un long texte signé Pierre-André Taguieff – comme un « bonus » savoureux ajouté en fin d’ouvrage – analyse la rhétorique européiste du président français et en révèle méticuleusement les contradictions, le vide conceptuel et le caractère profondément utopiste. L’incantation reste impuissante à balayer le réel.

Quand bien même le modèle de l’État-nation est sérieusement remis en cause, son dépérissement ne se fait pas sans heurts et sans résistances. Le microcosme politico-médiatique considère à contre-sens de l’Histoire les succès électoraux de mouvements contestataires, de l’élection de Donald Trump au Brexit en passant par les « populismes » italien ou centre-européen. Or, l’incapacité des élites libérales et mondialistes à répondre aux angoisses des nations fragilisées laisserait penser, au contraire, que ces accidents apparents traduisent en réalité un autre schéma que celui, confortable, de la dilution des particularismes au sein du grand village mondial. Les États-nations ont atteint un point de bascule : ils peuvent disparaître ou au contraire se raffermir.

La force de l’ouvrage ici commenté est de sonder le phénomène national dans toute sa profondeur, seule manière de comprendre pourquoi les nations ne sont pas aisément réductibles.

« Les ‘petites’ nations qui réclament leur propre État souverain s’inscrivent dans un véritable mouvement de ‘re-nationalisation’. Le verni de la culture anglo-saxonne de masse et la mondialisation économique n’ont fait que renforcer les particularismes »

Une construction complexe

Dans l’Europe édifiée à partir du traité de Westphalie (1648), l’affirmation des nations a entraîné celle des États. À travers plusieurs contributions passionnantes, Qu’est-ce qu’une nation en Europe ? nous rappelle que le schéma amenant vers la souveraineté nationale n’est pas unique. En France, même si un sentiment national commence à se diffuser au moment de la bataille de Bouvines (1214), la construction d’une nation française, transcendant les particularismes locaux, ne sera parachevée qu’après la Révolution française, alors que l’État est lui-même déjà édifié. L’historien britannique Robert Tombs souligne que le Royaume-Uni constitue un assemblage de trois nations (anglaise, galloise, écossaise) et d’une fraction d’une quatrième (irlandaise), cimenté lui-même par un nationalisme britannique. L’autonomie accrue des nations au sein de la communauté, allant dans le cas de l’Écosse jusqu’au désir d’indépendance, témoigne de la fragilisation de la grande « nation » britannique. Le cas espagnol possède quelques similitudes. Hélène Dewaele Valderrabano parle « d’invertébration » de l’Espagne pour désigner le manque d’attraction du nationalisme espagnol à partir du cœur historique Aragon-Castille face à la vitalité des nationalismes périphériques (basque, catalan…), alimentés par les guerres civiles et la dictature franquiste. La difficulté pour la Roumanie d’exister, aux yeux des grandes puissances mondiales des XIXe et XXe siècles, en tant que nation souveraine, conduisit l’élite politique à renforcer l’État en interne (acquisitions territoriales, marqueurs identitaires ethniques et religieux, institutions…) pour obtenir tardivement une reconnaissance externe, analyse Silvia Marton. Enfin, la spécialiste de la Russie Françoise Thom aborde le manque d’adhésion de ce pays au concept d’État-nation. La Russie, hantée par l’idée impériale, sait se définir en termes d’espace d’influence plutôt que de frontières fixes, et comme ensemble culturel plutôt que comme peuple mono-ethnique. Cet « eurasisme » de la puissance-continent russe s’exprime ainsi chez un idéologue comme Alexandre Douguine : « Privés d’empire, les Russes perdent leur identité et disparaissent en tant que nation. »

catalogne
La récente crise catalane illustre la réaffirmation des nations.

La lecture attentive de ces expériences historiques invite à conclure que si la coïncidence parfaite entre l’État et la nation n’est pas une constante, la réalité du sentiment d’appartenance des communautés humaines à des nations identifiées par la culture, l’histoire, souvent par la langue, parfois par la religion ne cesse de s’exprimer politiquement. Les séparatismes catalans, écossais ou encore flamands fragilisent les vieux États tout en offrant un cinglant désaveu à l’idée qu’une « nation européenne » est en construction. Ces « petites » nations qui réclament leur propre État souverain s’inscrivent dans un véritable mouvement de « re-nationalisation ». Le vernis de la culture anglo-saxonne de masse et la mondialisation économique n’ont fait que renforcer les particularismes. Les États-Unis, jeune nation s’il en est, se tournent eux-mêmes vers le protectionnisme économique. À partir de cet exemple américain à l’ère Trump, les historiens Éric Anceau et Pascal Cauchy concluent l’ouvrage en abondant l’idée d’un retour des nations : « Si la jeune société née du déracinement et reposant sur l’ ‘‘entre-soi’’ de la première puissance mondiale en vient à repousser ce qui relevait de l’évidence, pour beaucoup d’‘‘observateurs éclairés’’ il est plus que probable que les nations européennes, issues d’une longue histoire, n’acceptent pas non plus cette évolution. »


Référence : Éric Anceau, Henri Temple (dir.), Qu’est-ce qu’une nation en Europe ?, Paris, Sorbonne Université Presses, 2018, 332 pages. Prix éditeur : 8,90 EUR.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s