« Ça m’gène de marcher dans la boue! »

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Nous sommes en 2019 après Jésus-Christ ; toute la Gaule est occupée par les néo-ruraux… Toute ? Non ! Car des petits villages peuplés d’irréductibles paysans résistent encore et toujours à l’envahisseur.

L’heure est grave et le problème ne saurait être traité à la légère. Là où l’on pensait que le dieu Individualix, poussé par les lumières du progrès et repoussant les démons des campagnes, avait vaincu les velléités paysannes, les cas de résistances se multiplient.

Tenez, depuis près de dix ans, un brave couple de retraités stéphanois, venu faire l’extrême honneur de s’installer sur les rudes terres auvergnates, plus précisément dans le Cantal (il y tombe parfois des mètres de neige !), tentait vainement de faire entendre raison à un agriculteur borné. La situation était pourtant simple : le nez raffiné du couple était victime d’une agression olfactive sans précédent, troublant le bon déroulement de leur paisible vie. L’agression était causée par un troupeau de ruminants sans gêne, du latin vacca, scientifiquement classé sous le nom de bos taurus. Ces derniers, à l’évidence bien peu conscients de leur odeur entêtante, ne pouvaient compter que sur leur propriétaire pour permettre, autant que faire se peut, aux bons voisins, de vivre normalement. L’agriculteur, dans sa ruse sournoise, a alors tenté d’acheter la paix sociale en éloignant ces animaux languissants à mille mètres de distance. Comme si un malheureux kilomètre pouvait suffire à chasser les odeurs pestilentielles d’une campagne définitivement en retard sur le reste du pays. Qui n’a jamais eu le plaisir d’aspirer à plein poumons le crachat exquis d’une ribambelle de voitures qui se suivent à la queue leu leu sur le quai Pompidou n’est pas français. Ou pas totalement, du moins.

Pour en revenir à cette affaire – qui n’en serait jamais devenue été une si ledit agriculteur n’avait été animé du plus flagrant égoïsme – tout s’est heureusement bien terminé pour nos chers retraités puisque l’agriculteur a été condamné à verser 8 000 euros d’amende. Devoir en arriver à des cas pareils, à tant de souffrances pour les plaignants d’une patience désintéressée, c’est à fendre le cœur. Bien sûr, l’amende n’a pas été très importante puisque l’accusé en était à son coup d’essai.

Comment ce jugement a-t-il été possible ? Eh bien, rappelons d’abord que la France est un pays démocratique et que ses tribunaux sont peuplés de juges remplis de sagesse, au contraire du vieux peuple, qui aurait tant besoin de quelques rappels civiques. Des juges biberonnés à l’hydromel de valeurs-phare de notre système juridictionnel : neutralité (du latin neuter) et impartialité (aequitas), dont on ne peut que se féliciter.

Rappelons aussi aux ennemis de la liberté individuelle et aux esprits obscurantistes, qui préfèrent entendre le grelot d’une Salers plutôt que la sonnerie émouvante et bienveillante des portes de métro qui se referment, que l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dispose que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ».

Rappelons enfin que la paysannerie française a quasiment disparu en un siècle. Quelle légitimité à continuer de chausser des bottes quand on devrait travailler pour obtenir les dernières Puma, autrement plus confortables ? Si la majorité de la population a fait le choix, il y a des décennies déjà, de « rentrer dans son HLM, manger des poulets aux hormones », la minorité rurale entend encore, de façon tout bonnement scandaleuse, faire entendre sa voix dans les campagnes abandonnées. Vides, désertes, sans un service public, tout juste un boulanger le dimanche. Et quand de bonnes âmes essaient de redonner vie à cette campagne hostile, engoncée dans une lenteur qui fait légion et dans son immémorialité obsolète, celle-ci ne fait absolument rien pour s’adapter.

Il est temps que géographes, sociologues et philosophes se penchent sur le concept de campagne mixte et citadine. Afin de contre-carrer l’extrémisme des ruraux récalcitrants, il apparaît urgent de proposer un plan d’action offensif. Dans un premier temps, la critique préventive sera notre amie. Pour cela, bon nombre de tabous devront être brisés et des solutions innovantes préconisées. Par exemple, les abeilles peuvent piquer ces enfants qu’on a arraché à la ville pour les mener à Tatatouine et ses 323 habitants. Et personne ne s’en offusque. Toutefois, les plaintes d’habitants contre les déjections répugnantes d’une ruche installée dans la commune de Pignols (encore les Auvergnats défroqués) ou celles des touristes contre le cri strident des cigales (de vraies castasfiores) ont permis un sursaut salutaire, bien que le maire, dans le premier cas, soit dans le camp des abeillophiles. Mais gare aux excès ! Si les pollens sont responsables de nombreuses allergies, les cyprès, les frênes et les bouleaux ne devront faire l’objet que d’une déforestation raisonnée (50% par an, remplacés des bonsaïs ficus inoffensifs) ou d’une délocalisation limitée (à une dizaine de kilomètres de distance de la première école primaire, pas plus). Dans un second temps, il ne faut pas hésiter à aller devant les tribunaux pour faire entendre la voie de la raison lorsque notre vie et notre confort sont affectés de manière intolérable. L’État de Droit est fait pour ça.

Le coq Maurice avait été autorisé, malheureusement, à pousser son cocorico. Sachons tirer des leçons de ses rébellions qui peuvent toujours dégénérer et subvertir la justice. Coqs et cigales ne doivent plus chanter demain.

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