Marine Le Pen et la perspective élyséenne

Le Pen - Elysée

À l’occasion de sa déclaration de candidature très précoce, Marine Le Pen est virtuellement projetée dans le bureau de l’Élysée sur la couverture de L’Express du 23 janvier 2020 (n° 3677). Même improbable, l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite n’apparaît plus farfelue dans le contexte politique, social et culturel actuel.

LExpress - Le Pen« La fin du plafond de verre », titrait L’Express – sans point d’interrogation – la semaine dernière… L’analyse proposée par l’hebdomadaire détenu par Patrick Drahi était, hélas, aussi légère que le sujet sérieux. L’arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN, ex-Front national) inquiète encore mais l’effet repoussoir s’est érodé. Le journaliste Éric Mandonnet illustre la poussée de l’extrême droite et la banalisation de ses bons résultats électoraux avec les chiffres des derniers scrutins. Dans la droite ligne de la rhétorique de la majorité présidentielle, il pointe du doigt les coupables du désastre annoncé en 2022 : les abstentionnistes ! En en particulier « l’intelligentsia de gauche » qui ne fera plus barrage. « Selon un récent sondage, la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon décidés à prendre un bulletin au second tour choisiraient Marine Le Pen si elle se retrouvait face au sortant », se plait à souligner l’article sans citer précisément la source et la date de cette enquête d’opinion. Pas une fois non plus n’est examinée la corrélation entre l’essor observé du RN et les politiques ou stratégies menées par le gouvernement actuel. Si le scénario catastrophe se produit, tout s’expliquera donc par la bêtise des Français qui, comme les Américains avec le républicain Donald Trump et les Italiens avec l’alliance 5 Étoiles/Liga, auront préféré le simplisme des solutions populistes à la sagesse des technocrates. Que ni les modes de scrutin nationaux, ni l’histoire politique de tous ces partis ne soient comparables ne chiffonne L’Express outre-mesure. Pas davantage le magazine n’interroge le postulat de la « raison » économique que l’on prête à la dérégulation. Il ne fallait pas attendre de miracles.

La « vraie » normalisation

Lorsque Marine Le Pen a succédé à son père à la tête du Front national, sa volonté affichée d’en finir avec les aspects les plus gênants du vieil attirail de l’extrême droite a été perçue comme une normalisation cosmétique. Femme divorcée, frondeuse et encore jeune, Marine Le Pen a voulu changer le visage du parti. En travaillant les apparences, peut-être a-t-elle séduit, notamment à droite, des électeurs qui n’auraient jamais pu suivre le Menhir, antigaulliste historique et xénophobe assumé. Toutefois, en endossant la ligne économique privilégiée par Florian Philippot, vice-président responsable de la stratégie, le FN s’est aventuré sur le terrain miné du protectionnisme et de l’hostilité à la construction européenne… Marine Le Pen, dont l’accablante prestation lors du fameux débat d’entre-deux-tours en 2017 trahit l’insincérité du ralliement à la ligne sociale-souverainiste, a certainement compris que la victoire d’Emmanuel Macron tenait beaucoup au soutien massif des grandes fortunes, propriétaires de médias et indispensables mécènes des candidats néolibéraux de toutes les nuances.

« L’éditorial de L’Express signe un aveu : Marine Le Pen a perdu lors de la dernière présidentielle parce qu’elle n’était pas sérieuse… Pas sérieuse de vouloir abandonner l’euro. Pas sérieuse de proposer de revenir à la retraite à 60 ans. Pas sérieuse puisque non ralliée à la doxa économique des élites »

Aussi, la véritable normalisation du parti commence en réalité après l’élection de 2017 et le départ de Florian Philippot. Elle ne réside pas dans le lissage apparent du discours sur l’immigration mais sur la volonté de séduire les milieux économiques, des oligarques aux petits patrons, mais aussi les propriétaires de la classe moyenne et jusqu’aux fonctionnaires. L’éditorial d’Éric Chol dans L’Express signe un aveu : Marine Le Pen a perdu lors de la dernière présidentielle parce qu’elle n’était pas sérieuse… Pas sérieuse de vouloir abandonner l’euro. Pas sérieuse de proposer de revenir à la retraite à 60 ans « tout comme Jean-Luc Mélenchon », ne résiste pas à tacler l’éditorialiste… Pas sérieuse d’instaurer une prime sur les petits salaires financée en taxant les importations pour favoriser le pouvoir d’achat. Pas sérieuse puisque non ralliée à la doxa économique des élites. L’affaire est entendue. Pour un permanent de L’Express, pour un PDG de multinationale ou pour un expert économique habitué des plateaux-télé, le brevet de crédibilité se décerne à condition d’adhérer sans réserve au libre-échange, à la réduction des déficits publics et à l’abandon de la protection sociale. Pari engagé ? Dès le printemps 2019, la sortie de l’euro et de l’Union européenne est rayée du programme du RN[1]. Cet hiver, au cours du mouvement de contestation contre la réforme des retraites, Marine Le Pen se fait remarquer par une attaque en règle contre la CGT et son patron, Philippe Martinez[2], et par un appel au référendum de sortie la crise visant surtout à faire oublier un positionnement ambigu. Le recentrage du RN sur les questions économiques et sociales est encore en chantier, mais il avance… L’objectif : convaincre qu’une victoire de l’héritière Le Pen en 2022 ne fragilisera ni les échanges commerciaux, ni les investissements, ni la spéculation et que la dépense publique restera sous contrôle.

Adversaire désignée, adversaire légitimée

Une chose est sûre : Le Pen est bien l’adversaire qu’Emmanuel Macron souhaite affronter en 2022. Le chef de l’État n’a cessé de théoriser son opposition à la présidente du RN pour mieux maintenir la tête sous l’eau des partis traditionnels, toujours incapables de se relever de l’humiliante déroute de 2017. Il entend s’offrir une adversaire qu’il jauge aisée à vaincre sur le mot d’ordre : « la République en péril ». En installant l’antagonisme LREM/FN, les macronistes et la plupart des médias qui s’en font les relais contribuent à crédibiliser l’idée que Marine Le Pen est l’échappatoire de ceux qui voudront rejeter le Président en exercice. La nature ayant horreur du vide, l’alternance extrême centre[3]/extrême droite se substitue temporairement à l’alternance droite/gauche et rend, dans le tréfonds des consciences, une victoire du RN admissible…. D’abord admissible, puis progressivement acceptable.

« Pour Macron, après un an de crise aiguë dans le pays, se revendiquer du parti de la concorde et du progrès ne sera pas la moindre des gageüres »

Le jeu joué par le pouvoir en place est d’autant plus dangereux que ce qui rendait sulfureuse l’extrême droite s’est aussi banalisé. En comparaison de l’atmosphère du début des années 2000, quand l’onde de « choc » du second tour Chirac/Le Pen a traversé le pays, il existe aujourd’hui une plus grande acceptation dans l’opinion d’une rhétorique offensive sur l’immigration, l’insécurité et le maintien de l’ordre. Les présidences Sarkozy et Hollande auront permis de lever les tabous sur les contrôles aux frontières et d’assumer un durcissement de la législation pénale pour lutter contre la délinquance quotidienne ou le terrorisme. Le quinquennat d’Emmanuel Macron va beaucoup plus loin en fermant les yeux sur les brutalités policières utilisées aux fins de dissuader l’exercice du droit de manifester et en rognant régulièrement sur les libertés publiques[4]. Et après un an de crise aiguë dans le pays (63 week-ends de Gilets jaunes, une grève de sept semaines et une exaspération croissante qui touche, un à un, tous les corps professionnels), se revendiquer du parti de la concorde et du progrès ne sera pas la moindre des gageüres. Difficile enfin pour Macron de faire valoir face à Le Pen une droiture et une éthique en politique quand chaque semaine apporte son lot nouveau de soupçons de corruption ou de mises en examen impliquant des personnalités de la majorité.

Le dégagisme (suite)

Le risque de voir Marine Le Pen entrer à l’Élysée se nourrit aussi de l’attitude des électeurs. Les analystes de L’Express soulignent évidemment avec raison que l’abstention sera déterminante pour permettre une victoire à l’arrachée, au deuxième tour, de la candidate RN. Il s’agit là de pures mathématiques. Mais blâmer moralement les futurs abstentionnistes et les tenir responsables de ce résultat, le cas échéant, occulte confortablement la responsabilité de la majorité sortante. Est escamotée la question sous-jacente : pourquoi l’électeur de gauche qui a fait barrage à Le Pen en 2017 ne récidive pas en 2022 ? Y répondre autrement qu’en fustigeant la gauche mélenchoniste, comme le fait l’hebdomadaire, conduirait à admettre l’échec patent de la synthèse macronienne, présentée en 2017 comme seul bouclier contre le RN.

Duel Macron-Le Pen
M. Le Pen et E. Macron en route pour un match-retour en 2022.

La victoire de Marine Le Pen soulignerait férocement l’incapacité du prétendu « Président-Philosophe », selon l’expression de l’hagiographe Brice Couturier, à apaiser les tensions et à réunir les Français. Elle sanctionnerait une arrogance ancrée et une incapacité d’autocritique que même les plus énamourés des éditorialistes déplorent chez Emmanuel Macron. Elle validerait la grille de lecture d’un Jérôme Sainte-Marie, théoricien de l’affrontement du bloc élitaire contre le bloc populaire, lui aussi largement pris pour cible dans le dernier numéro de L’Express[5]. Enfin, elle signifierait que le dégagisme amorcé en 2017 se s’achèvera pas avec Emmanuel Macron – pas plus qu’avec Marine Le Pen d’ailleurs – mais se poursuivra jusqu’au dénouement de la très longue crise de la représentation que traverse la France depuis le début des années 1990, crise en réalité des déséquilibres de la Ve République. Ce n’est plus une vue de l’esprit, l’extrême droite peut gravir la plus haute marche à très court terme. Mais à qui la faute ?


Notes :
[1] Maxence Lembrecq, « Européennes : Marine Le Pen renonce officiellement au Frexit dans son projet », franceinter.fr, 15 avril 2019.
[2] Pierre Lepelletier, « Pour Marine Le Pen, ‘‘on a toutes les raisons de détester la CGT et Philippe Martinez’’ », lefigaro.fr, 14 janvier 2020.
[3] L’expression est parfois attribuée à Jacques Julliard. L’historien Pierre Serna a consacré à ce concept d’un centre autoritaire un ouvrage fort intéressant : L’Extrême centre ou le poison français (1789-2019), Champ Vallon, 2019.
[4] Loi antiterroriste, loi anticasseurs, loi anti-Fake News… Lire François Sureau, Sans la liberté, Gallimard, coll. « Tract », 2019.
[5] Auteur de l’essai Bloc contre Bloc (Éd. du Cerf, 2019), le sondeur Jérôme Sainte-Marie a étudié les nouveaux antagonismes de classe à partir, notamment, de la crise des Gilets jaunes. Dans le même numéro de L’Express (3677) Camille Vigogne Le Coat se plait à souligner ses liens avec des personnalités de droite ou d’extrême droite… et évite de s’attarder avec ceux, tout aussi nombreux, qu’il entretient à gauche.

Auteur : Gabriel Bernardon

Geek qui se soigne. Attraction-répulsion pour la politique. J'aurais voulu être un poète.

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