Tri Yann : ce n’est qu’un revoir !

Tri Yann (1)

À l’occasion de ses adieux au public, le doyen des groupes français toujours en activité a fait escale à la maison de la culture de Clermont-Ferrand le 15 février dernier. Après 50 ans de carrière, les trois Jean de Nantes demeurent les plus flamboyants ambassadeurs de la Bretagne sur la scène musicale française.

C’est en voulant lever un malentendu au sujet de son Kenavo Tour (littéralement, « tournée d’au revoir ») entamé en 2019 que Tri Yann a semé le doute plus encore. Pas question a priori pour les infatigables nantais, allègres septuagénaires, de renoncer à la musique qu’ils ont chevillée au corps. Le groupe devrait bien poursuivre son œuvre, mais en studio seulement. En revanche, ces quelques concerts à travers le pays – auxquels s’ajoutent deux dates en Allemagne à la fin du mois – mettront bien un point final aux spectacles. Autant dire que le rendez-vous est immanquable. Jean Chocun, Jean-Paul Corbineau et Jean-Louis Jossic connaissent sur le bout de leurs guitares la formule magique pour faire de la rencontre avec le public une parenthèse enchantée. Des costumes bigarrés, des contes et légendes fantasques et une générosité authentique sont les ornements d’un talent musical intact.

Coup dur

Le morceau choisi en ouverture du concert, « Far away from Skye », extrait du récent album La belle enchantée (2016), inflige un démenti à qui pense l’inspiration nécessairement émoussée après un demi-siècle au meilleur niveau. Avec la même puissance évocatrice, la même facilité à produire des mélodies accrocheuses qu’à ses lointains débuts, Tri Yann embarque tout un public dans un voyage baroque à travers sa propre histoire. Il ne manque pas grand-chose à la set list – si ce n’est peut-être un « Guerre guerre, vente vent » – pour contenter toutes les générations envoûtées depuis cinq décennies.

Tri Yann (2)
Blessé, Christophe Peloil a joué deux morceaux avant d’être transporté à l’hôpital. Il participera bien aux prochains concerts. (Photo E. Micheletti)

Aux côtés des trois fondateurs du groupe, les cinq autres musiciens présents sont des compagnons de route de longue date, à l’instar du batteur et guitariste Gérard Goron, membre à part de Tri Yann dès 1979. Las ! La soirée auvergnate des ménestrels bretons aura fait une victime… Le violoniste du groupe, Christophe Peloil devait chuter lourdement entre deux titres et se rompre la cheville, contraignant les pompiers à intervenir à même la scène où l’infortuné a tenté, malgré la douleur, d’assurer sa partition. Qu’à cela ne tienne : « Show must go on ! » prévient Jean-Louis Jossic. « Christophe a le cuir solide mais la cheville fragile » relève avec humour son compère Jean Chocun.

L’absence d’un instrument, aussi noble soit-il, est vite oubliée grâce à la cohésion parfaite que seules permettent une profonde complicité et l’honneur de servir un répertoire hors du commun.

Symbiose

Parce qu’il cultive un goût égal pour la musique traditionnelle celtique – son tout premier album Tri Yann an Naoned (1972) était exclusivement composé de chants bretons, vendéens, écossais ou irlandais réarrangés –  et pour les sonorités contemporaines, le groupe mélange les styles, les langues et les instruments, du dulcimer mis en valeur par « La découverte ou l’ignorance » (chantée au premier rappel) à la guitare électronique. La réussite d’une fusion pourtant risquée des époques et des registres tient à la création d’une identité musicale qui n’appartient qu’à Tri Yann et qui doit beaucoup aux harmonies vocales, sans aucune fausse note malgré les affronts de l’âge. Et que seraient « Pelot d’Hennebont », « Les Rives du Loch Lomond » ou « Si mort à mors » sans la voix aérienne de Jean-Paul Corbineau, l’interprète principal du groupe ? En communion avec un public si loin pourtant des vagues de l’Atlantique, Tri Yann fait fredonner l’hymne breton « Bro gozh ma zadoù » et applaudir le « Divent an dour ». Et en ces temps d’angoisse environnementale croissante, « Le soleil est noir », plainte sublime enregistrée au lendemain de la catastrophe de l’Amoco Cadix, raisonne avec une gravité inédite.

Au terme de deux heures et presque trente minutes d’un merveilleux récital, le groupe quitte la scène sur deux titres incontournables repris en chœur par le public, « Les filles des forges » et la « Jument de Michao », suivis d’un morceau de circonstance, « Je m’en vas», écrit en 2000 pour l’album Le Pélégrin… Le long pèlerinage des trois Jean va d’ailleurs se poursuivre quelques semaines encore, jusqu’au double-concert final du 28 mars 2019 à Nantes, là où tout a commencé, en 1969. Au terme de sa destinée mythique, à l’heure des adieux, Tri Yann aura offert à l’Hexagone d’intemporelles ritournelles et un supplément d’âme… bretonne !

Tri Yann (3)
De gauche à droite : Jean-Louis Jossic, Jean-Paul Corbineau, Jean Chocun. (Photo E. Micheletti)

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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