De l’or et du sang

Éditorial d’avril 2020

Ella photo édito26 février 1912, 27 février 1912, 28 février 1912… Les jours s’égrènent lentement, un pas de plus vers une mort quasi certaine. Ces jours-là, comme les précédents, des milliers de bras paralysés par le froid s’échinent sur les rives de la Léna. Des pères, des fils, des maris, des milliers de visages transis par le vent glacial de Sibérie qui recueillent de l’or à foison près de la ville de Bodaïbo, sans en tirer le moindre bénéfice. La matière précieuse effleure leurs mains gercées et passe sous leur regard résigné. Cet or assure des millions de bénéfices à l’État mais aussi à des actionnaires britanniques ou russes. C’est pour eux que les mineurs travaillent quinze à seize heures par jour avec pour contrepartie des salaires de misère, bien souvent ponctués d’amendes. Les accidents sont nombreux, les morts remplacés. Les (sur)vivants, interchangeables, forment une réserve de chair humaine corvéable à merci… Jusqu’à ce 29 février 1912.

Ce jour-là, des milliers de poings paralysés par le froid se lèvent, les colères enfouies explosent, les esprits s’échauffent et refusent une soumission parfaite et éternelle. Comme sur le cuirassé Potemkine sept ans auparavant, c’est la question de la nourriture qui met le feu aux poudres. La viande avariée de trop. Comme le disait justement Montherlant dans ses Carnets : « L’être humain est la proie de trois maladies chroniques et inguérissables : le besoin de nourriture, le besoin de sommeil et le besoin d’égards. » Les mineurs de Léna éprouvent ces trois manques et entendent bien le faire savoir.

C’est un coup de sang, une pulsion de colère, un feu qui s’embrase, une grève qui est déclarée spontanément. Le 4 mars, les mineurs exposent à la Compagnie des mines d’or une liste de revendications. Augmentation du salaire de 30 % : refusée. Amélioration de la nourriture : refusée. Journée de travail de huit heures : refusée. Tels des cloportes insignifiants, les ouvriers sont renvoyés d’un revers de bras.

Comme ces demandes apparaissent aussi légitimes qu’évidentes aujourd’hui ! Les leaders (Batachev, Tcherepakhine, Zelionko, Lebedev…) ne lâchent rien. La gronde s’exacerbe. Fin mars, 6 000 mineurs sont en grève et refusent de reprendre le travail. Dans la nuit du 16 au 17 avril 1912, les meneurs sont interpellés, provoquant dès le lendemain une formidable levée de boucliers.

Et qui peut arrêter des corps martyrisés et des cœurs enflammés qui n’ont plus rien à perdre ? Plus de 2 000 mineurs marchent en direction de la mine d’or de Nadejdinski pour déposer une plainte. L’armée tsariste envoyée est dirigée par le capitaine Trechtchenko, lequel donne l’ordre de tirer sur la foule. Un carnage, une « boucherie héroïque ». Un, dix, cent, deux-cent cinquante : les corps tombent lourdement. La poudreuse immaculée se teinte peu à peu de rouge ; chaque homme joue sa peau au hasard d’une trajectoire de balle. Une vie sauve pour une vie enlevée, « un soleil couleur de sang […] dans la tête »[1].

À la suite de ce massacre, une saine contagion ne tarde pas à prendre et des mouvements de grève éclatent un peu partout en Russie. Le 1er mai 1912, une manifestation massive a lieu, prouvant, une fois de plus en l’espace de quelques années, que le destin du pays était sur le point de basculer.

Dans ce premier éditorial, Voix de l’Hexagone tenait à rendre hommage aux mineurs du massacre de la Léna le 17 avril 1912 du calendrier grégorien, un événement qui tend à s’effacer de nos mémoires, et plus largement aux luttes sociales. Nous publierons désormais un éditorial mensuel.


[1] Mikhaïl Boulgakov, Endiablade.

 

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s