« Fake State, Coronavirus et nous… » par Frédéric Farah

TRIBUNE – Frédéric Farah, économiste, enseignant à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris I) et chercheur affilié au centre de recherche Philosophie, Histoire et Analyse des Représentations Économiques (PHARE) porte un regard très critique sur la gestion de la crise sanitaire par l’État. Tout en s’alarmant d’une destruction sociale, psychologique et économique massive, il appelle à un nécessaire retour du Politique, de l’État et de la souveraineté.


XrFeYFSx_400x400Le déconfinement devrait commencer le 11 mai dans la confusion et l’impréparation… comme le confinement. Le virus circule toujours. Tests, masques et autres matériels sanitaires manquent ou restent insuffisants. Ces sept ou huit semaines, qu’ont-elles permis de mieux en termes de bien-être collectif ? Disons-le, rien ou presque. Le gouvernement prétend par sa mesure radicale avoir sauvé des vies humaines. Les chiffres mis en avant par sa propagande font l’objet de vives contestations.

Nos hôpitaux restent exsangues, nos soignants sont à bout de souffle, le revenu de notre Nation a entamé son grand recul. La France, qui souffrait jusque-là de la désertion des services publics, des effets de la libéralisation du marché du travail entamée depuis le début des années 1980, des petites payes, souffre encore davantage. Et l’addition de la crise qui va lui être présentée sous peu prendra le nom « d’efforts pour le bien de la Nation ».

Qu’est-ce que le confinement dans le fond ? D’abord l’aveu d’un État et de ceux qui le conduisent au sommet d’avoir précipité la Nation vers une étrange défaite en temps de paix. Le désarmement sanitaire, l’infection de l’hôpital par des logiques managériales, l’obsession comptable, ont placé notre système de santé dans l’incapacité d’affronter des situations inédites. Le pouvoir ignorant la colère hospitalière a répondu par son arme favorite à la grève des urgences et à la démission des directeurs hospitaliers : le mépris.

À l’heure des périls, notre système sanitaire à bout de souffle, pourtant animé par tant d’hommes et de femmes conscients de leur rôle et si courageux, a ployé sous l’effet des contaminations nombreuses dans les premiers temps de l’épidémie.

« C’est un corps social exsangue qui sort de ce confinement. Cette France moquée, appauvrie qui a servi de rempart pour la France des métropoles »

Le confinement est, non seulement un aveu, mais aussi une entreprise de limitation des libertés et d’infantilisation de la population. Le gouvernement est si fier de rappeler le nombre de contrôles, d’amendes, de gardes à vue et promet davantage pour empêcher les Français de circuler après le 11 mai, si les règles édictées n’étaient pas respectées.

Le confinement, comme arme de dernier recours aura été également une arme de destruction sociale, psychologique et économique massive.

Économiquement, l’impact du confinement est impressionnant, et ce n’est que le début. Mais l’économie n’est pas une entité abstraite, ce sont des hommes et des femmes qui travaillent, entreprennent, font vivre des familles, inventent un avenir, qui sont à la peine, qui s’inquiètent. Aujourd’hui, ils sont plus ou moins protégés par des dispositifs que l’État a déployés. Mais demain, la disparition d’entreprises, de restaurants, de cafés, de services et de bien des activités, sera sans pitié pour tant de ces hommes et de ces femmes.

C’est une arme de destruction sociale aussi pour tant de personnes mal logées, isolées, de familles en difficulté pour offrir un soutien scolaire à leurs enfants, pour des couples conduits à l’éloignement, à la séparation, pour des personnes âgées loin de leur proches.

Le corps social sort exsangue de ce confinement, sans compter ceux qui ont porté à bout de bras le semblant de normalité qui a prévalu pendant ces interminables semaines : caissiers, manutentionnaires, livreurs ubérisés, chauffeurs routiers, et j’en passe. Cette France moquée, appauvrie qui a servi de rempart pour la France des métropoles.

Le déconfinement ne s’annonce pas plus glorieux tant nous allons baigner dans une sorte d’état d’exception juridique et dans une léthargie économique, sans compter un climat social marqué du sceau de la méfiance et de l’inquiétude.

« Le confinement aura été une arme de destruction sociale aussi pour tant de personnes mal logées, isolées, de familles en difficulté pour offrir un soutien scolaire à leurs enfants, pour des couples conduits à l’éloignement, à la séparation, pour des personnes âgées loin de leur proches »

Nous avons donc vécu pendant huit semaines là où le fake state peut nous conduire, c’est-à-dire au pire. Jusqu’à l’épisode du coronavirus, l’illusion de normalité tenait encore. Pourquoi râler ? L’État redistribuait 31 % du PIB, nous restions la sixième puissance du monde, nos hôpitaux faisaient encore le boulot, nos universités dépecées assuraient les rentrées et réussissaient à accueillir des étudiants dans des conditions détestables, mais le corps professoral était au rendez-vous, de même pour l’école. Les enseignants étaient moqués et sanctionnés parfois pour ne pas mettre en musique la chanson Blanquer, mais ils faisaient eux aussi le travail. Le pouvoir pensait faire continuer le tout en réprimant brutalement les Gilets jaunes et ignorer les grèves. La mise au pas brutal de la société aux normes néolibérales et ordo-libérales se poursuivait à bon rythme.

Mais cette illusion de normalité a volé en éclats, car un virus comme il en existe tant a jeté la lumière crue sur le fake state.

Le fake state, c’est la situation d’impuissance volontaire dans lequel l’État s’est placé. Impuissance dont les manifestations n’ont eu de cesse de nous interpeller, rappelons par exemple, l’incapacité de l’État à prendre en charge les travaux de rénovation de Notre-Dame-de-Paris, appelant aux donations privées.

L’État s’est dépouillé des attributs de sa puissance : abandon de sa monnaie, budget noyé dans la contrainte européenne, fin de toute politique industrielle, de toute politique commerciale, soumission de notre ordre juridique à l’ordre européen.

Le fake state a livré la nation aux vents mauvais de la mondialisation et de sa terrible filiale, l’Union européenne. Comment une décision aussi scandaleuse que la libre-circulation des capitaux a-t-elle pu devenir une chose aussi incontestable ? Comment peut on défendre l’Union européenne lorsqu’il existe en son sein de puissants paradis fiscaux ? La liste serait longue et la colère inextinguible. Et pour nous, elle le sera.

La souveraineté se fonde aussi sur un pacte : l’obéissance contre la sécurité. Le pouvoir fake veut être obéi alors qu’il place le corps social dans l’insécurité sociale, économique et sanitaire.

« L’État s’est dépouillé des attributs de sa puissance : abandon de sa monnaie, budget noyé dans la contrainte européenne, fin de toute politique industrielle et commerciale, soumission de notre ordre juridique à l’ordre européen »

Le fake state, c’est donc aussi l’autre nom de la crise démocratique d’un pouvoir décrédibilisé et qui a fait par le biais de son inénarrable porte-parole du mensonge un principe d’action pour couvrir l’impéritie étatique. La représentation nationale a cessé d’exercer le moindre contrepoids à l’exécutif ; elle est une chambre d’enregistrement animée par une majorité pléthorique soucieuse d’exprimer sa fidélité à leur chef.

La France n’est pas par nature en déclin, ce sont ses élites situées au sommet de l’État qui la précipitent dans cette direction. Ces dernières ont promu des projets qui l’ont affaiblie et qui la placent dans une situation préoccupante pour envisager l’avenir.

Ces projets, nous les connaissons : la promotion à tout crin de la mondialisation, du libre-échange, de la libre-circulation des capitaux, de l’Acte unique, de l’Euro. Mais d’autres projets encore, comme celui d’avoir voulu conduire une politique économique non seulement soumise au marché mais orientée par ce dernier.

La politique économique s’est traduite aussi par l’importation dans les services publics de l’État, dans les entreprises publiques de méthodes managériales comme le new public management qui ont très largement transformé l’action de ces institutions, les imaginant bien souvent comme des activités marchandes…

C’est donc un État procédurier, sans imagination, enfermé dans des routines marchandes, appauvri, incapable de gouverner qui est apparu lors de cette crise dont nous ne voyons que les débuts. Nous citoyens, devons imaginer ensemble et loin de cet appareil étatique, la reprise en main de notre destin. La tâche sera rude tant il y a à faire, tant il sera difficile de rassembler un corps social lacéré par les inégalités et la légitime méfiance.

« La souveraineté se fonde aussi sur un pacte, l’obéissance contre la sécurité. Le pouvoir fake veut être obéi alors qu’il place le corps social dans l’insécurité sociale, économique et sanitaire »

Aujourd’hui notre Nation comme continuité historique, comme corps politique est entrée en eaux troubles. Le chantier pour la sauver, la projeter vers un avenir meilleur est immense. Nous savons que retrouver notre souveraineté tant interne qu’externe sera long et ardu. Mais c’est la seule voie possible. Du côté de l’Union européenne, dans la forme et les principes qui la commandent, il n’y a rien à attendre.

La colère me semble être le sentiment dominant et cela est légitime. Puisse-t-elle se transformer en un élan démocratique pour inventer un autre demain.

Conscient de la faiblesse de nos mots et face aux dangers nombreux qui nous attendent, le vertige nous saisit soudainement.


La rubrique « Tribunes » est ouverte aux contributeurs extérieurs. Son contenu n’engage pas la rédaction de Voix de l’Hexagone.

Photo de couverture : prostooleh (fr.freepik.com)

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