Vivement le reconfinement !

confinement

Quelle est cette impression mélancolique qui me hante en songeant à ces deux mois passés le nez derrière la fenêtre, à attendre chaque jour l’heure du bilan-covid et son avalanche de statistiques comparées ? À peine est-ce avouable, mais tout laisse à penser à de la nostalgie. Une honteuse et inconcevable nostalgie. Bien franchement, comment puis-je regretter ce temps de privation de liberté, d’allers-et-venues dans un trente mètres carrés avec pour horizon un immeuble gris en vis-à-vis et pour bande-originale les expérimentations vocales d’une voisine recalée trois fois (j’en connais désormais la raison) au casting de « La Nouvelle Star » ?

Il aurait pu s’agir d’une variante du syndrome de Stockholm si l’apparition télévisuelle de la barbe anarchique d’Édouard Philippe ou la seule pensée du regard délavé d’Emmanuel Macron ne suscitaient en moi autre chose qu’un ennui tenace.

Un psychanalyste du dimanche me répondrait peut-être que l’isolement dans l’exiguïté douillette et sécurisante d’un appartement ravivait un désir inconscient de retour au ventre maternel. Pourquoi pas, je ne suis pas fermé aux assertions parfaitement invérifiables des pseudo-sciences, surtout lorsqu’elles sont rigolotes.

Mais je crois la raison essentielle plus terre-à-terre : j’avais fini par prendre goût au confinement. Je me suis délecté du télétravail en slip, des visio-conférences depuis le canapé moelleux et autres appels professionnels clope au bec, sans la crainte du rappel au règlement. J’ai osé savourer la reconversion en épisodes Netflix du temps consacré ordinairement aux transports. J’ai pris plaisir à annoter des ouvrages déjà lus, sans doute à la va-vite et sans les avoir, alors, médités. Je me suis surpris à ne pas abuser de cette heure quotidienne permise pour une activité physique dont ma paresse m’épargne gentiment la tentation en temps normal. La qualité de mon sommeil s’est améliorée depuis que le frais divorcé qui partage mon palier n’est plus en mesure de me faire profiter, en stéréo, de l’aboutissement de ses rendez-vous Tinder.

Et puis j’assume avoir contribué à l’engraissement du Livret A, peu porté sur des achats en ligne de biens finalement dispensables. Quoi ? Je n’ai pas commandé le classique de la littérature guatémaltèque que je n’aurais de toute façon pas lu avant sept, dix ans ? Je ne me suis pas fait livrer une pizza dégueulasse à 23 heures pour me donner l’illusion que la vie se poursuivait normalement ? Je n’ai pas davantage tiré prétexte de ces heures interminables cloué à domicile pour m’équiper, enfin, d’une télé 75 pouces OLED pour visionner des matchs de Ligue 1 de toute façon annulés ? En effet ! J’ai même limité mes courses au strict minimum, calculant comme le Robinson d’Emmanuel Defoe ou de Daniel Macron (je mélange parfois les grands auteurs) ce qu’il me fallait de jambon et de fromage pour la semaine.

Je l’admets, j’ai trouvé douce et saine cette parcimonie en partie contrainte. Quitter quelques semaines le rôle de surconsommateur animé de désirs artificiellement créés est profondément revigorant ! J’ai cru comprendre que l’écosystème ne s’en portait pas plus mal.

Depuis le 11 mai, force est de constater que quelque chose s’est détraqué. Le bruit des moteurs électriques recouvre à nouveau les chants d’oiseaux qui avaient eu la prétention de croire que le règne humain touchait à sa fin. Cervelle de piaf. Des centaines de courageux joggeurs aperçus le long des trottoirs depuis la mi-mars, il n’en reste guère qu’une douzaine. Les chiens du retraité d’en face et de la jeune étudiante du dessous ont retrouvé un cycle gastrique normal, au point qu’une sortie quotidienne leur suffit désormais. Leurs propriétaires doivent être soulagés. Sur les trottoirs, les masques usagés s’amoncellent pour donner de l’ouvrage aux employés municipaux, signe que la civilisation – si je puis dire – est sortie de sa torpeur. Devant chez Zara, la file d’attente m’impressionne : je n’imaginais pas que mes concitoyens avaient usé à ce point leurs frusques en confinement.

Comme tant d’autres, j’ai repris le chemin du travail vêtu d’un costume me rappelant cruellement, au-dessous du nombril, juste au niveau de la taille, que deux mois à siroter de la bière devant la conférence vespérale du professeur Salomon se paient physiquement. Psychologiquement, encore davantage… J’en connais qui raffolent, pour s’épargner le burn out, des thalassos à Pâques, des retraites monacales et du farniente à Djerba. Ou plus modestement de longues randonnées en forêt. Déjà las du retour aux excès et à la frénésie de la vie parisienne, moi je ne dis qu’une chose : vivement le reconfinement !


Photo d’illustration : Dejan Krsmanovic

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