La philosophie, victime collatérale du Covid

BHL Ce virus qui rend fou (1)

Bernard-Henri Lévy a peu goûté le confinement imposé pour contenir l’épidémie de Covid-19. Dans un essai bref, à paraître chez Grasset le 10 juin 2020, le « philosophe » dit tout le mal qu’il pense d’un tropisme hygiéniste qui l’empêche de vivre comme il l’entend.

Revoilà BHL. Ce virus qui rend fou, son dernier coup de gueule littéraire, sort bientôt en librairie et son auteur arpente déjà plateaux et studios. Toutes griffes dehors, il s’en prend aux mouvements de panique et de surprotection qu’il a observés, partout dans le monde, devant l’avancée de la pandémie. C’est un fait, le coronavirus a provoqué une surréaction internationale qui fait oublier que des peuples sont confrontés à des périls autrement plus sérieux. Guerres civiles, maladies hautement mortelles, violences ethniques ou religieuses, famines… C’est vrai aussi, pendant les trois à quatre derniers mois, l’entièreté de l’actualité a tourné autour du nouveau virus, en occultant le reste des événements géopolitiques de premier ordre sur la Planète. Philosophe de formation, BHL feint de découvrir la société du spectacle. Produit médiatique depuis quarante ans, il semble s’étonner des travers des médias… Avec sa grandiloquence coutumière, il s’échine, sur une centaine de pages, à brosser « le phénomène social » qui caractérise toute épidémie.

Le monde d’après, c’est Vichy

Bernard-Henri Lévy raffole des citations. Il en sert jusqu’à plus soif, comme si la pertinence d’un raisonnement se mesurait à la densité de ses références. Pascal, La Boétie, Canguilhem, Levinas, Sartre, Nietzche, Foucault, Heisenberg, Bachelard et tant d’autres, tous convoqués par l’auteur en recherche d’arguments d’autorité. Rien de plus redoutable cependant que la combinaison du name dropping et du bon vieux reductio ad hitlerium (ou, soyons précis, ad petainium), dont BHL use et abuse. Que lui évoquent le confinement et ce Paris partiellement vidé de ses habitants ? L’Occupation bien sûr, et en premier lieu le journal d’Ernst Jünger. À quoi fait écho le constat bienveillant d’une nature qui a tenté de reprendre ses droits avec la diminution des activités humaines ? Aux odieux commentaires d’écrivains un peu vichystes sur les bords. À un Giono émerveillé en juin 1940 dans la cour du Carrousel du Louvre, à Montherlant goûtant le calme de la province en cette année de défaite militaire, à Paul Morand heureux, dès 1941, de ne plus voir de réclames publicitaires. Malheur à celui qui aurait perçu du positif dans cette étrange période où la vie et l’économie ont été suspendues. Il est le fils insoupçonné du collaborateur d’hier. « Divine surprise », s’intitule même le deuxième chapitre de l’essai. Une allusion transparente et triviale au mot célèbre de Charles Maurras.

BHL
Bernard-Henri Lévy (réfléchissant)

L’auteur va plus loin. Espérer que la crise sanitaire qui frappe le monde conduise à un bouleversement profond des modes de vie, à une rupture sociale et écologique, à une prise de conscience salutaire de l’humanité relèverait de ces incantations eschatologiques proférées par une poignée d’extrémistes religieux en mal de rédemption. D’extrémistes religieux mais aussi, encore et toujours, de pétainistes. Il s’émeut donc de « ces appels au changement de cap, ce ruissellement de blâmes et d’incitations au ressaisissement, où il y avait l’écho des sermons qui, en 1940, disaient à la France qu’elle avait trop joui, trop profité, qu’elle était allée, comme disait Gide, ‘‘les yeux bandés à la défaite’’ et qu’il était temps de ‘‘tout changer’’ ! » Difficile d’être plus explicite. Qui mieux que les rouges-bruns pour incarner le prolongement de ces collabos de la honte ? Chaussé d’éléphantesques sabots, BHL dégaine contre ses adversaires habituels, ceux qui ont tenté selon-lui de « moraliser » l’épidémie, comme de bien entendu la gauche de la gauche et la droite de la droite dont les ténors « nous soûlèrent, encore et encore, avec leur fameux ‘‘jour d’après’’, cette version évangélique du Grand Soir, où rien ne devra plus recommencer comme avant et où seront ‘‘viralisés’’ les idéaux de solidarité-égalité-sobriété ». L’auteur de La Barbarie à visage humain en a gros.

« Rien de plus redoutable cependant que la combinaison du name dropping et du bon vieux reductio ad hitlerium (ou, soyons précis, ad petainium), dont BHL use et abuse. »

La révolte de BHL contre les prophètes de l’apocalypse, quand ce n’est pas contre ceux qui souhaitent en finir avec les conséquences désastreuses de la mondialisation, trouve son explication dans la seconde moitié de l’essai. Ce que déteste par-dessus tout le chroniqueur perpétuel du Point, ce sont les autres. Non pas les « Autres » lointains, qui, dans les bidonvilles ou sous les bombes, lui servent à illustrer de beaux reportages pour papier glacé. Mais les proches « autres », les voisins. Ces concitoyens auxquels il reproche, finalement, de ne pas vivre en BHL.

Ces confinés si laids

Dans l’introduction de Ce virus qui rend fou, l’essayiste se fend d’un hommage aux travailleurs en première ligne pendant la crise, saluant « l’éminente dignité d’un peuple d’humiliés (personnels soignants, caissières et caissiers, agriculteurs, transporteurs, éboueurs, livreurs…) qui sont apparus dans la lumière ». C’est beau. Mais c’est douteux, de la part d’un homme qui n’a cessé d’exprimer sa détestation de ces mêmes humiliés lorsqu’ils ont tenté, une année durant et de fluo vêtus, d’exprimer publiquement leur humiliation. BHL livre pleinement le fond de sa pensée quelques pages en aval : « On dira que, face à un épisode sanitaire dont les ressorts restent inconnus, il vaut mieux une blouse blanche qu’un gilet jaune. » Message bien reçu. Le travailleur au bas de l’échelle sociale a droit au respect de l’intellectuel lorsqu’il ne revendique rien et se contente de faire ce que la société de consommation attend de lui.

BHL Ce virus qui rend fou (2)BHL vilipende les médecins, ces Diafoirus empêtrés dans leurs querelles universitaires, qui ont pris le contrôle de l’épidémie au détriment du politique et de son pouvoir arbitral. La critique se défend bien. La réponse, un peu moins. Plutôt que de priver les populations de liberté, il fallait « faire autant qu’il était possible, le compte des vies que l’on sauvait en mettant le monde à l’arrêt et celles que l’on exposait ». Il fallait aussi « ouvrir un grand débat démocratique » et « entrer dans le détail, non de nos sympathiques utopies pour le monde d’après, mais des mesures à mettre en œuvre, ici, maintenant, concrètement, dans le monde pendant ». Jamais avare d’une contradiction, ni de deux, le penseur échevelé insiste dans le même texte sur l’incertitude scientifique caractéristique de cette épidémie – comment, dès lors, anticiper la gravité réelle de la pandémie pour conditionner le maintien des activités économiques ? – et ne cesse d’agonir ceux qui ont le malheur de défendre un point de vue autre que favorable à l’économie mondialisée – comment concevoir donc un grand débat démocratique sans confronter des idées ? Ah, la mondialisation ! Accusée d’avoir diffusée le mal extirpé du pauvre pangolin. Les épidémies ne ravageaient-elles pas la civilisation, déjà, dans l’Antiquité ? Très juste. Mais comparaison n’est pas raison. Citer par pédantisme Thucydide narrant la peste entre les murs d’Athènes, une pandémie qui s’étendit en plusieurs années sur une petite partie du monde (Afrique et Balkans pour l’essentiel) est-il pertinent pour exclure définitivement l’effet catalyseur de la propagation du Covid à tous les pays du globe, en quelques semaines, produit par la mondialisation ? Peut-il faire oublier que la délocalisation de la production de matériel sanitaire a privé les gouvernements de moyens d’affronter l’épidémie et que le confinement, honni par l’auteur, en résulte aussi ?

Plutôt que la paranoïa sanitaire, les dirigeants auraient été mieux avisés de penser davantage à la santé des affaires. Tout était préférable à ce maudit confinement qui a révélé le pire des individus. Quand il est excédé, BHL a une qualité rare, celle d’être parfaitement sincère. Aussi, ne cache-t-il pas son exécration de tous ceux qui ont eu le tort d’avouer que le confinement leur avait permis de se recentrer et de consacrer du temps à eux-mêmes. Partager l’expérience de son confinement à travers un apéro-zoom est le propre du sujet nombriliste. Et le nombriliste, BHL l’assimile sans complexe au personnage sartrien de M. Simonnot, « incarnation du salaud ». L’essayiste vomit sans vergogne le spectacle de Français repliés sur leur moi, qui provoquèrent des pénuries de denrées alimentaires plutôt que de se ruer sur des livres. Il nie aux journalistes le droit d’évoquer les chefs d’œuvres littéraires enfants de l’enfermement parce que le quidam confiné, lui, ne possède rien du génie de Sade, de Thomas Mann, de Proust ou d’Ezra Pound. Il enrage de penser à la vie étriquée du commun des mortels qui ne parcourt pas, comme lui, le monde à la recherche d’un génocide à filmer. Il se gausse de François, un pape, coupé des fidèles, et qui a tout oublié du baiser de François, le saint, aux lépreux. Il redoute enfin la pérennisation, au-delà de la crise sanitaire, des restrictions de libertés présentées comme temporaires. Difficile de lui donner tort sur ce point, au contraire. Il voit juste mais escamote un détail. Les atteintes aux libertés ne sont pas le seul fait de Xi ou d’Orbán. En France, elles sont l’œuvre consciente d’un gouvernement dont il loue l’action, mais sont critiquées par des partis dont il fustige le populisme.

« Partager l’expérience de son confinement à travers un apéro-zoom est le propre du sujet nombriliste. Et le nombriliste, BHL l’assimile sans complexe au personnage sartrien de M. Simonnot, ‘incarnation du salaud’. »

Au terme de son raisonnement, Bernard-Henri Lévy rappelle les valeurs qui sont les siennes et qu’ont porté les « Nouveaux philosophes », celles de la liberté contre le totalitarisme, celles que garantit un ordre mondial dominé par l’Amérique mais menacé aujourd’hui par l’impérialisme de la Chine. Alors le « philosophe » se fait un devoir de « résister » à ce « monde d’après », un monde où s’effondrent les États-Unis, progresse le protectionnisme et triomphent les doctrines hygiénistes et environnementalistes qui empêcheront l’infatigable globe-trotter de prendre son avion pour le golfe du Bengale. Confiné ou non, limiter ses déplacements c’est réduire sa liberté. L’essence de l’être, c’est d’être libre. L’oublier, c’est oublier l’héritage de la philosophie, CQFDise BHL. À la lecture de Ce virus qui rend fou, essai étique plus que d’éthique, on se demande qui porte le pire coup à la philosophie.


Référence : Bernard-Henri LÉVY, Ce Virus qui rend fou, Paris, Grasset, 2020, 112 pages. Prix éditeur : 8 euros.

 

Auteur : Gabriel Bernardon

Geek qui se soigne. Attraction-répulsion pour la politique. J'aurais voulu être un poète.

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