Biélorussie : Loukachenko touché, mais pas coulé

Réélu officiellement avec 80 % des suffrages au terme d’un scrutin contesté par l’opposition et par les observateurs internationaux, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a fait le choix de réprimer la contestation dans les rues de Minsk. Mais le « dernier dictateur d’Europe » possède-t-il encore les moyens politiques de rester à la tête de son pays ?

Indépendante depuis 1991, la République de Biélorussie est présidée depuis 1994 par le même homme, Alexandre Loukachenko, réélu le 9 août 2020 à l’âge de 66 ans pour un sixième mandat. Entre son avènement à la tête du pays et la récente élection, massivement frauduleuse, cet ancien gestionnaire de sovkhoze a considérablement accru son pouvoir et ôté toute force de frappe à l’opposition. Il a révisé la Constitution par référendum en 2004 pour lever la limitation du nombre de mandats présidentiels, interdit les ONG, placé sous contrôle les médias et les syndicats, poussé à l’exil ou emprisonné les opposants politiques, quand il n’a pas recouru purement et simplement à l’enlèvement et à l’assassinat ciblé. Ainsi, lors des élections législatives de 2019, nul adversaire du président n’est parvenu à décrocher un siège à la chambre des représentants. Dans ce contexte, le courage de Svetlana Tsikhanovskaïa, 37 ans, qui a défié le chef de l’État dans les urnes dimanche dernier, est loué à raison. La jeune femme a été autorisée à faire campagne par la commission électorale centrale une fois les opposants les plus dangereux, Viktor Babaryko et Valery Tsepkalo, artificiellement écartés, le premier placé en détention au prétexte de délit financier, le second déclaré en incapacité de concourir (invalidation en grand nombre de ses parrainages électoraux).

Une opposition peu structurée

Épouse de Serguei Tsikhanovski, un bloggeur arrêté en mai 2020 par les autorités, Svetlana Tsikhanovskaïa a tenté de fédérer les anti-Loukachenko en quelques semaines, symboliquement soutenue par le prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch. L’intérêt que ses meetings ont suscité auprès des électeurs biélorusses a contribué à en faire l’égérie d’une révolution embryonnaire aux yeux des médias européens. Les 10 % de voix qu’elle a récoltés, selon les résultats officiels et vraisemblablement falsifiés, n’ont aucune signification au regard de l’élan démocratique qu’elle a suscité au sein de la population. Dès le vote passé, Svetlana Tsikhanovskaïa a opté pour l’asile politique en Lituanie, où elle a rejoint ses enfants. Une nécessité pour sa sécurité et la meilleure manière, peut-être, de mener combat à distance. Toute la semaine et ce week-end encore, des manifestations pacifiques ont été organisées à son initiative dans la capitale, Minsk. Le gouvernement y a répondu par une répression sévère. Lundi, Alexander Taraikovsky, un simple manifestant, a été tué par la police près de la station de métro Pouchkinskaïa. Les hommages qui lui ont été rendus par les contestataires contribuent à esquisser une martyrologie qui ne peut que fragiliser le pouvoir autocratique.

« La colère aujourd’hui exprimée par le peuple biélorusse tient autant à la suffocation démocratique qu’il ressent depuis bien des années qu’à la légèreté avec laquelle le gouvernement a géré l’épidémie de covid-19, catalyseur inopiné de la révolte »

Preuve que l’inquiétude règne au sommet de l’État, Alexandre Loukachenko dit craindre que la Biélorussie connaisse une opération de déstabilisation occidentale semblable à la « Révolution orange » qui a traversé l’Ukraine en 2004. Pour l’heure, la violence policière l’emporte sur la rébellion. Malgré la belle campagne de Tsikhanovskaïa, l’opposition manque de personnalités structurantes, toutes « empêchées » par la force, et de la certitude de pouvoir renverser la donne. Il n’y a qu’à rappeler le précédent de la présidentielle 2010. À l’issue de sa quatrième réélection, elle-aussi contestée, Loukachenko avait implacablement réduit au silence les manifestations citoyennes déclenchées le soir-même, tuant dans l’œuf toute possibilité de changement pendant la décennie à venir. Il n’est pas dit que l’actuelle vague de protestation ne connaisse le même sort même si son ampleur est inédite depuis l’indépendance de l’État. Il faut souligner enfin que la colère aujourd’hui exprimée par le peuple biélorusse tient autant à la suffocation démocratique qu’il ressent depuis bien des années qu’à la légèreté avec laquelle le gouvernement a géré l’épidémie de covid-19, catalyseur inopiné de la révolte.

L’ombre russe et l’ectoplasme européen

Bien que la Biélorussie, ancienne république soviétique, soit située au cœur de la zone d’influence diplomatique russe, les velléités d’émancipation de Loukachenko vis-à-vis du voisin oriental, perceptibles à partir de la crise ukrainienne de 2016, ont fini par agacer passablement Vladimir Poutine. Le mois dernier, l’arrestation sur le territoire biélorusse de trente-trois russes du groupe militaire privé « Wagner », soupçonnés par Minsk de préparation d’actes terroristes, a refroidi encore les relations entre les deux partenaires historiques. Mais il en faudrait davantage à Poutine pour délaisser l’intérêt qu’il porte à ce pays. Le renard du Kremlin sait que Loukachenko n’a pas d’autre choix, pour survivre politiquement, que de s’assurer de son soutien. Il sait aussi que le départ sous la contrainte du potentat détesté pourrait représenter une occasion en or de lui substituer un dirigeant plus conciliant, comme l’explique au Figaro l’historienne Galia Ackerman[1]. L’exemple ukrainien tend à démontrer par analogie qu’un Bélarus démocratique et libre de toute influence apparaît comme un vœu pieu, tout du moins à court ou moyen terme.

Svetlana Tsikhanovskaïa (au centre) lors d’une réunion publique (capture d’écran Euronews)

La situation dans ce pays frontalier de quelques 9,5 millions d’habitants a, bien sûr, fait réagir l’Union européenne. Les ministres des Affaires étrangères des Vingt-sept sont convenus de prendre des sanctions contre des personnalités du régime dont la liste sera publiée prochainement. Bruxelles ne ferait ainsi que remettre au goût du jour la politique hostile déjà à l’œuvre du début des années 2000 jusqu’en 2016. Celle-ci imposait à l’époque la suspension des visas d’environ deux cents citoyens biélorusses et un embargo sur les armes. Ces sanctions n’avaient eu, cependant, aucun impact sur la démocratisation locale et il y a fort à parier que leur rétablissement n’encouragera pas davantage Loukachenko à ouvrir les bras aux européens. L’Union européenne pourrait même faire l’économie d’une déclaration officielle. La presse grecque rapporte en effet qu’Athènes aurait opposé son veto à un texte commun sur la situation biélorusse pour répliquer au refus de l’Allemagne de condamner les manœuvres militaires de la Turquie en Méditerranée… Les divisions de plus en plus évidentes au sein de l’Union favorisent dès lors les initiatives diplomatiques indépendantes. Ces derniers jours, la Pologne, la Lettonie et la Lituanie ont proposé à la Biélorussie un plan de médiation, prévoyant notamment la création d’un « conseil national » pour régler la crise, initiative aussitôt rejetée par Loukachenko. Hier, un nouvel appel à la résolution du conflit interne a été formulé par les trois pays baltes, lesquels ont appelé directement à l’organisation d’élections transparentes.

« Les ministres des Affaires étrangères européens sont convenus de prendre des sanctions contre des personnalités du régime dont la liste sera publiée prochainement. Bruxelles ne ferait ainsi que remettre au goût du jour la politique hostile déjà à l’œuvre du début des années 2000 jusqu’en 2016 »

Repoussé vers son allié traditionnel russe par la stratégie oiseuse de ses voisins européens, et encore en capacité de réprimer les manifestations de ses opposants, le régime d’Alexandre Loukachenko vacille mais ne devrait pas s’effondrer dans l’immédiat. Se pose plutôt la question de la manière dont il saura sortir de l’impasse et regagner, à défaut de légalité, une légitimité pratiquement réduite à néant.


Note :
[1] Entretien avec Galia Ackerman réalisé par Aziliz Le Corre, « Quoi qu’il arrive, la Russie sortira gagnante de ce conflit », lefigaro.fr, 14 août 2020.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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