Quel avenir pour la gauche ?

Simon Duquerroir est l’un des coordinateurs de la France insoumise (LFI) dans le XXe arrondissement ; Augustin Belloc est étudiant et responsable du pôle jeunesse de la Gauche républicaine et socialiste (GRS). Quant à Paul Puy, il est étudiant et militant au Parti socialiste (PS). Tous trois ont débattu pour Voix de l’Hexagone de quatre sujets majeurs à gauche : la question sociale, la laïcité, l’Union européenne et la souveraineté de la France, et l’écologie. Pourquoi et comment la gauche a-t-elle failli ? Comment réaffirmer l’attachement à nos principes républicains ? Quelle position adopter face au libre-échange consacré par l’UE ? Éléments de réponse.

Propos recueillis par Ella Micheletti.


Voix de l’Hexagone : L’un des principaux reproches formulés à l’égard de la gauche aujourd’hui est d’avoir abandonné depuis les années 1980 la lutte des classes au profit de la lutte pour les droits des minorités et d’être désormais déconnectée des aspirations populaires. Que répondez-vous à cela et comment renouer ce lien essentiel pour tout parti de gauche ? En tant que militant, quels sont les mouvements sociaux qui ont été les plus significatifs pour vous ces dernières années ?

Augustin Belloc (GRS) : Je comprends ce reproche que l’on adresse à la gauche. L’exemple de mon engagement personnel en témoigne puisque j’ai commencé à militer à gauche lors d’une lutte sociétale qui était le mariage pour tous. C’était mon premier combat politique. Et c’est une fois entré dans l’univers des partis politiques, dans les organes de gauche, que je me suis initié aux luttes sociales. Le vrai écueil rencontré sur notre chemin est la crainte, la peur absolue de la récupération. Si on veut pouvoir s’inscrire dans les mouvements sociaux, il faut qu’on le fasse sans passer pour des opportunistes, ce qui demande de la pédagogie. Par exemple, l’an dernier, pendant la lutte contre la réforme des retraites, on avait un stand avec mon parti, la Gauche républicaine et socialiste (GRS). Des discussions se déroulaient pour expliquer pourquoi, en tant que force politique, nous souhaitions être présents. Toutefois, le reproche que j’aurais pu formuler pour mon ancien parti, le PS, est qu’il ne s’inscrivait plus dans les grandes luttes sociales alors qu’il avait été le centre de la gauche pendant des décennies. Le quinquennat Hollande a fait du mal de ce point de vue là car les mouvements de lutte sociale s’opposaient au PS. Certes, il y avait les frondeurs dans les manifestations. J’en faisais partie, contre la loi Travail. Il faut donc aussi convaincre que si on accède au pouvoir, on ne fera pas la même politique. Il y a une certaine nécessité à montrer que la gauche n’était pas seulement celle de la loi Macron. Il y a le Parti de Gauche, le Parti communiste, LFI à partir de 2016, la GRS, Génération.s. Par ailleurs, et c’est un peu triste à constater, les partis politiques ne génèrent plus vraiment de mouvements sociaux. Quand ils lancent des appels à manifester, ils rassemblent peu de monde. Ce sont les appels spontanés qui fonctionnent. Il y a un besoin de s’inscrire dans le réel en ce qui concerne les luttes sociales, et non pas essayer de créer nous-mêmes le réel.

Simon Duquerroir (LFI) : Je suis assez d’accord avec ce qui vient d’être dit. Je suis entré en 2016 à LFI en faisant le constat que la gauche de gouvernement avait complètement laissé tomber la question des classes. Cependant, je ne suis pas forcément d’accord pour opposer les luttes sociétales et sociales. Comme Augustin l’a dit, j’ai suivi un peu le même processus. Je me suis politisé grâce aux luttes sociétales, sur la défense des migrants et le combat anti-raciste. C’est ce qui m’a fait connaître les questions de classes. Par ailleurs, la crise des Gilets jaunes a constitué une phase compliquée au sein des partis de gauche. Nous avons mis longtemps à décider de les soutenir. C’est important de l’évoquer. Je pense par exemple à François Ruffin qui appelait, lui, à les rejoindre et qui avait une stratégie différente de certains leaders de la gauche, que ça soit au PS ou à LFI. Sa position était courageuse, il a bien fait. Je l’ai suivi à divers rassemblements de Gilets jaunes et il était très bien accueilli. D’autres diront que la stratégie de LFI a évolué sur ces questions depuis 2017. Ce qu’on nous reproche souvent, c’est de faire primer les luttes sociétales sur les luttes sociales. Je ne suis pas d’accord. Si le débat avec Georges Kuzmanovic a été une alerte pour certains, personnellement je pense que nous n’avons jamais changé de stratégie et que cette dernière peut payer. Si je rejoins Augustin sur la peur de la récupération, je trouve qu’on peut mener des batailles collectives au niveau local, nous arrivons à être acceptés par les collectifs, les habitants, des entreprises. Je songe à Biocoop qui mène une bataille importante. Quand on est implanté au niveau local, et qu’on parvient à établir une relation de confiance et non-trahison avec des camarades, il est possible de faire avancer les choses.

« La crise des Gilets jaunes a constitué une phase compliquée au sein des partis de gauche. Nous avons mis longtemps à décider de les soutenir. Je pense par exemple à François Ruffin qui appelait, lui, à les rejoindre et qui avait une stratégie différente de certains leaders de la gauche. Sa position était courageuse » (Simon Duquerroir, LFI)

Paul Puy (PS) : Je suis plutôt d’accord avec les critiques formulées car je me situe à l’aile gauche du PS. Il y avait une dérive de personnes qui, au sein du PS, n’étaient pas d’accord avec les ambitions économiques et idéologiques et qui ont voulu agiter les questions sociétales pour rassurer sur le fait qu’elles étaient bien de gauche sur certains aspects. Le problème est qu’il est difficile de déterminer ce qui est de gauche et ce qui ne l’est pas. Nous avons des visions parfois différentes alors qu’à droite, j’ai le sentiment que les militants vont plus facilement parvenir à s’unir car ils ont un même intérêt : celui de libérer les économies pour faire de l’argent. Or, quand on est de gauche aujourd’hui, on peut avoir des buts très divers. Ça peut être la fin de la société de classes ou la pérennisation d’une société avec tout de même des classes. Je rejoins Simon sur le fait que les luttes de classe et les luttes sociétales peuvent converger. C’est le cas du féminisme : il s’agit d’un but sociétal car les femmes sont très loin d’être à égalité vis-à-vis des hommes. Toutefois, c’est aussi une question de lutte des classes. C’est pourquoi il ne faut pas opposer luttes sociales et sociétales. Néanmoins, je pense que ces dernières ont pu être instrumentalisées pour des motifs électoralistes. Nous tentons aujourd’hui de déterminer ce qu’est le nouveau Parti socialiste. Le fait que l’on ait mis l’accent sur les luttes sociétales au détriment des questions économiques a contribué à produire un flou important. Il y a un manque de confiance envers les forces politiques. Mais c’est de notre faute en grande partie. Quand François Hollande été élu, le programme a été respecté a minima mais des mesures qui n’étaient pas comprises dedans ont aussi été mises en œuvre, ce qui a accru la défiance de la population envers les partis de gauche. Ce qui m’attriste, c’est de voir où se place le vote des classes populaires : vers l’abstention et le FN. C’est bien que l’on a raté quelque chose. On doit faire une introspection. Je pense que nous avons été gazeux : il y a un manque d’union au sein de la gauche.

S.D. : Pour répondre à Paul, je pense que le terme « gauche » a été vidé de son sens pendant cinq ans. Aujourd’hui, il est important de ramener un nouveau sujet politique, le Peuple, au centre du débat et ne plus s’adresser à un peuple de gauche qui existe peut-être encore dans les centres urbains mais qui a été délaissé ailleurs ; les gens ne se reconnaissent plus forcément à gauche car ils ont cru voter à gauche à un moment donné et ont obtenu une politique de droite. Laisser de côté certains codes hérités de la gauche du passé peut nous faire du bien. Il faut recréer ce lien avec le peuple en changeant de stratégie et en voyant plus large que l’électorat de gauche dont on parlait il y a dix ans.

VdH : Plus que divisée, on tend souvent à dire que la gauche est fracturée sur le sujet de la laïcité alors même qu’elle affirme y être très attachée. Or, en dépit de l’abolition de la notion de blasphème depuis la loi de 1881 sur la liberté de la presse, la question de la sensibilité des croyants face à la liberté de caricaturer la religion resurgit dans le débat public. Défenseuse historique de la laïcité, quelle position la gauche doit-elle tenir dans ce débat ?

A.B. : Je milite à la GRS, un parti qui considère la laïcité comme une valeur fondamentale. Nous sommes républicains et attachés à la laïcité, non pas seulement en tant que corpus juridique de séparation de l’Église et de l’État et de liberté de conscience mais aussi en tant que philosophie qui prône la séparation absolue entre la vie privée et publique. Ainsi qu’une certaine forme d’anticléricalisme ! Ce n’est pas au clergé de faire la loi. Donc nous sommes très attachés à cela et nous apparaissons souvent comme des purs ou des gens qui voudraient préserver un talisman, comme des gardiens du temple sacré que serait devenue la laïcité. Ce n’est pas ce à quoi nous aspirons. On voit bien aujourd’hui que la laïcité est une question quotidienne et présente. Au-delà des symboles religieux, on note un retour en force du cléricalisme, de ceux qui appellent à se modérer, à refuser certaines caricatures au nom du respect des croyances. De même, des écoles confessionnelles progressent. Quelles que soient les confessions, cela menace ce fondement de notre République qui est l’union de tous derrière cette même République. Nous souhaiterions que la gauche réaffirme avec force ses principes laïques, sa croyance en l’égalité de tous et le fait que ce ne sont pas aux croyances de faire la loi. On fait face à une situation réelle, certains à gauche ont abandonné la laïcité en en donnant une définition bancale. Le PS, en ce moment, se fait le champion de la laïcité. J’en suis très content mais il ne faut pas croire que la gauche de la gauche n’est plus laïque et que la droite de la gauche l’est restée. C’est faux. Il y a un courant au PS qui a une définition biaisée de la laïcité, représenté par Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadenne. Et il y a, à la gauche de la gauche, la GRS et des gens à LFI (comme Adrien Quatennens par exemple) qui sont restés très laïques. Il n’y a pas de gauches irréconciliables sur la question laïque car on peut toujours discuter et nos divergences viennent d’appréciations différentes. Il existe un terrain d’entente. Il faut comprendre aussi que la question laïque est souvent utilisée pour masquer la question sociale. On aura tendance à invalider le jugement de telle personne dans une lutte sociale car on ressortira tel propos ou telle fréquentation qu’il a eu. Il ne faut pas faire de la laïcité un brevet de morale. Pour rappeler notre attachement à la laïcité et, pour ma part à l’anticléricalisme aussi, il faut qu’on discute pour arriver à un terrain d’entente commun, il ne faut pas s’envoyer des anathèmes. Je songe à Benoît Hamon ou Danièle Obono qui ont une conception de la laïcité assez éloignée de la mienne, mais qui se disent pourtant laïques aussi. On ne peut continuer de s’affronter sur ce sujet essentiel pour les Français.

« Nous sommes républicains et attachés à la laïcité, non pas seulement en tant que corpus juridique de séparation de l’Église et de l’État et de liberté de conscience mais aussi en tant que philosophie qui prône la séparation absolue entre la vie privée et publique. Ce n’est pas au clergé de faire la loi » (Augustin Belloc, GRS)

S.D. : Je pense, et cela est récurent, que LFI est jetée au lion, par les médias et par d’autres camarades alors qu’on est censé partager des idées communes. Depuis la rentrée, je note qu’Olivier Faure ou des élus d’EELV n’ont de cesse de nous traiter d’islamo-gauchistes à cause de cette marche contre la xénophobie du 10 novembre 2019. Or, la CGT et la FSU ont appelé à y participer, je le rappelle. Tous les partis, sauf le PS, s’y sont rendus…

A.B. : Non, non, non ! La GRS n’y était pas ! Et elle a longuement expliqué pourquoi elle regrettait que des partis de gauche y soient présents…

S.D. : De mon côté, j’ai regretté que toute la gauche n’y soit pas allée unie. Je me suis rendu à des manifestations où je ne partageais pas toujours les idées de tous. Par exemple, j’ai participé à la manifestation en hommage à Mireille Knoll où se trouvait la Ligue de défense juive. J’y suis allé pour dire que la République ne pouvait pas être attaquée ainsi. À la suite de l’attaque d’une mosquée par un ancien membre du Rassemblement national, je considérais qu’il était logique que les militants de gauche, en faveur de l’émancipation et contre le racisme, se rendent à cette marche. Ces attaques sont proférées par toute une partie de la gauche très amie avec le Printemps républicain. Cela révèle véritablement une obsession de l’Islam. Il n’est pas tolérable d’utiliser la laïcité pour attaquer les musulmans. Il faut le dire pourtant : en un an, les actes anti-musulmans ont augmenté de 52 %. Le Rassemblement national et le gouvernement se sont frottés les mains, eux, car ils se positionnaient comme remparts laïques. On se fait critiquer quand on le dit. Toutefois, on ne choisira pas entre la laïcité et la lutte contre les actes anti-musulmans. Nous continuerons de nous rendre dans des rassemblements, au nom de ces deux idéaux.

VdH : Juste avant de donner la parole à Paul, je souhaitais rebondir sur ce qui a été dit concernant la manifestation du 10 novembre 2019. Vous évoquiez l’appel de la CGT mais, parmi les mouvements à l’initiative de cette marche figurait surtout le très critiqué Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), aujourd’hui dissous. C’est une des raisons qui a profondément gêné certains mouvements de gauche, plus que le principe même d’une manifestation.

A.B. : Le CCIF était en effet l’un des problèmes ; le concept galvaudé d’islamophobie en était aussi un autre…

S.D. : Oui mais le mot islamophobie est utilisé pour évoquer aussi le racisme anti-musulmans, justement. C’est un terme usité.

A.B. : Mais le racisme est contre l’origine ethnique ! On ne peut pas mélanger tous les termes. Celui d’islamophobie est utilisé pour faire taire Charlie Hebdo. Et le CCIF a participé à la cabale contre Samuel Paty. Et pourtant, LFI est allée manifester à l’appel du CCIF, le 10 novembre 2019. Le CCIF ne fait pas de l’anti-racisme mais un travail de cabale.

P.P. : Il y a un sérieux problème avec cette question de la laïcité. Elle sert souvent de paravent. Du côté de la droite et de l’extrême-droite, on prône une « catho-laïcité », pour mieux s’attaquer aux musulmans. C’est une vision qui entend conserver une France d’origine. La laïcité se compose de plusieurs piliers : la liberté de conscience, autant des athées que des croyants, la non-participation de la religion dans l’appareil d’État et la non-participation de l’appareil d’État dans le religieux. Le second problème est la non-application de la laïcité. L’Alsace et la Moselle ne sont pas couvertes par la laïcité, ce qui est problématique lorsqu’on veut parler de laïcité à certaines parties de la population. On ne peut s’écarter des principes de base. Par ailleurs, on associe laïcité et République alors que dans cette dernière il n’y a pas que la laïcité. Parmi les terroristes, qui souvent sont nés et ont grandi en France, nombreux sont ceux qui se retournent contre la République. Il faut comprendre pourquoi, pour éviter que cela ne se reproduise. Normalement, la République est intimement liée à la volonté de faire accéder tout le monde au « possible ». Peu importe qui vous êtes en France, vous devez pouvoir mener la vie que vous voulez, accéder aux mêmes postes. Or, la promesse républicaine n’est pas tenue. Celui qui vit dans un quartier de Sevran n’a pas les chances de celui qui vit dans le VIe arrondissement. Ceux qui vivent dans les quartiers difficiles vont avoir du mal à comprendre pourquoi ils devraient s’attacher à la République. Il est difficile de faire aimer la République si celle-ci ne donne pas de preuves d’amour. Il faut donc avoir un peu de nuance sur ce sujet-là. Oui, la laïcité est peut-être un problème dans certains endroits mais elle n’est pas la seule cause.

VdH : Aujourd’hui, les partis de gauche semblent plutôt s’accorder sur le fait que l’Union européen, qui repose sur des principes de libre-échange et de concurrence libre et non faussée, empêche de mener une véritable politique sociale. Toutefois, ils restent divisés sur la relation à mener vis-à-vis de cette organisation supranationale (plan A, plan B, désobéissance, tentatives pour la faire muter de l’intérieur). Quel est votre point de vue sur la question ?

A.B. : Ma position sur l’Union européenne est claire. On nous l’a vendue comme notre seul et unique moyen de résister à la mondialisation. Il est évident aujourd’hui que l’institution qui nous met le plus en danger face à la mondialisation, c’est précisément l’UE. Elle nous empêche de nous protéger. Tous les pays, la Chine, les États-Unis, l’Inde, la Russie et maintenant le Royaume-Uni, toutes les grandes puissances ont des mécanismes de protection face à la mondialisation qui leur permettent de créer des champions nationaux et de mener des politiques industrielles et technologiques correctes. L’UE s’y oppose au nom du libre-échange et de la concurrence libre et non faussée. Elle va grever nos budgets à cause des déficits maximums autorisés. Nos dirigeants se plient aux règles de Bruxelles, sans réfléchir, sans rien faire. Les traités européens sont incompatibles avec une politique de gauche, dans l’intérêt de la France. Certains estiment qu’il faudrait donc sortir de l’UE pour mettre fin à ces traités. Toutefois, la sortie de l’UE, d’une part, effraie les gens. Je ne pense que ces derniers y soient favorables. On n’a pas le même rapport à l’UE qu’en Grande-Bretagne.

« Le bloc européen en soi aurait pu devenir tout ce dont on peut rêver. Mais ses dirigeants ont accru les inégalités sociales, les problèmes écologiques. La direction prise ne me convient pas. Comme la République, il faut que l’UE donne des preuves d’amour. Ce n’est pas le cas » (Paul Puy, PS)

D’autre part, cela n’est pas nécessaire. Aujourd’hui, l’Allemagne ne respecte pas toutes les dispositions des traités, sur plusieurs sujets ; elle prend ce dont elle a besoin de l’UE et ne respectent pas les dispositions qui ne lui conviennent pas. La ligne à tenir est celle-ci, je pense. Nous adoptons la politique que nous souhaitons : certaines dispositions de traités peuvent être respectées. Celles qui ne conviennent pas à la politique que l’on désire mener conformément aux intérêts de notre pays n’ont pas à être appliquées. Quelle sanction pourrait-il y avoir contre nous puisque la France est contributrice nette de l’UE ? Si la CJUE nous inflige une amende, nous pouvons suspendre nos paiements. Mais si la France se comporte de la façon que je viens de décrire, ce que je souhaite, alors cela va inévitablement entraîner une recomposition de l’UE. Cependant, nous n’avons pas besoin de soulever l’hypothèse d’un Frexit. Nous ne sommes pas prêts pour cela. Ne pas respecter les traités pousserait déjà à sortir de l’ordo-libéralisme, défendu par l’Allemagne et les pays du Nord.

S.D. : Je savais qu’on allait se retrouver sur ce sujet. On observe bien l’impasse de l’Union européenne, y compris pendant l’épidémie. Quand l’Italie, l’Espagne, étaient touchées de plein fouet par le coronavirus, l’Allemagne, les Pays-Bas et les pays du Nord refusaient d’aider. Ce sont des médecins cubains et chinois qui sont venus au chevet de l’Italie. En temps de crise, l’UE n’est rien. Elle est seulement une union dévouée au marché unique, où les peuples sont soumis à la dictature des banques et de la finance. Son fonctionnement exclut bon nombre d’habitants. Et certaines réformes libérales, notamment celles qui concernent la SNCF, proviennent bien de l’UE. De plus, je pense que la France, qui est la deuxième puissance européenne, peut s’engager dans un rapport de force au sein de l’UE : elle pèse 22 milliards d’euros. La stratégie plan A/plan B peut fonctionner. Le plan A implique de renégocier les traités, notamment la fin du dumping, la fin de l’indépendance de la BCE. Si notre volonté n’est pas entendue, le peuple souverain en France pourra se prononcer sur le départ ou non de l’Union. Évidemment, des journalistes tentent de nous « emprisonner » en déclarant que nous voulons sortir de l’UE. C’est précisément parce que nous ne sommes pas « pour » cette sortie que nous proposons le plan A/plan B. On croit encore en une Union avec les peuples.

P.P. : Nous partageons tous le constat suivant : l’UE telle qu’elle est actuellement ne correspond pas à nos idéaux. Mais il faut recentrer un peu le débat. Je pense que ce sont les dirigeants de l’Union qui doivent être critiqués. Le bloc européen en soi aurait pu devenir tout ce dont on peut rêver. Pourquoi, aujourd’hui, tant de personnes la craignent-elle et désirent même la quitter ? Ses dirigeants ont accru les inégalités sociales, les problèmes écologiques. La direction prise ne me convient pas. Comme la République, il faut que l’UE donne des preuves d’amour. Ce n’est pas le cas. Elle doit nous donner envie d’y adhérer. En outre, on se décharge souvent sur l’UE. On parle de « Bruxelles » et non pas des dirigeants car il n’y a pas d’échelle politique au niveau de l’UE, ou alors elle est extrêmement mince. Le débat européen est absent, sauf lors des élections européennes une fois tous les cinq ans. On en parle peu en France alors que c’est fondamental. Sans l’UE, la France ne peut rien faire. Si nous mettons en place une politique de gauche et que le voisin met en place une politique de droite, alors les investisseurs risquent de se détourner de la France.

« Ma position sur l’Union européenne est claire. On nous l’a vendue comme notre seul et unique moyen de résister à la mondialisation. Il est évident aujourd’hui que l’institution qui nous met le plus en danger face à la mondialisation, c’est elle. Elle nous empêche de nous protéger » (Augustin Belloc)

Au niveau de la stratégie, je suis d’accord avec Simon, il faut un plan A/plan B sauf que le plan B n’est pas le bon. Ce n’est pas la menace d’une sortie qu’on doit présenter ; c’est celle d’une alliance, au sein de l’UE, avec des pays proches de nos idées, pour faire une UE plus proche de celle que l’on désire. On peut sortir ainsi par le haut du débat sur l’UE. Au fond, nous avons tous la même vision de ce que doit devenir l’Union européenne : une Union plus sociale, plus écologique et plus démocratique. Même le fait d’offrir la possibilité de sortir unilatéralement est problématique pour moi. Une Union de droite est préférable à une France de gauche toute seule. Nous n’y arriverions pas, nous aurions trop de concurrence.  La solution est vraiment de créer un espace politique européen, une discussion de fond sur ce doit devenir l’UE.

VdH. : L’écologie est un enjeu majeur pour notre futur commun. Jusqu’où doit-on aller dans la transition écologique et par quels moyens y parvenir ?

A.B. : Derrière le mot « écologie » se cachent plusieurs crises. Il y a d’abord la crise climatique, avec l’augmentation de la température sur terre en raison des émissions de gaz à effet de serre. Il y a ensuite la perte de biodiversité. Un nombre impressionnant d’espèces disparaît. On observe une baisse de fertilité des sols et de la qualité de l’air ainsi que des problèmes majeurs de pollution. Tous ces problèmes se recoupent. Par exemple, le réchauffement climatique entraîne la perte de biodiversité dans une certaine mesure mais pas que. Ils répondent aussi à diverses urgences : les principales sont la perte de biodiversité et le réchauffement climatique qui mettent en péril à moyen voire à court terme notre mode de vie. À partir de là, des décisions radicales s’imposent, comme la réduction drastique de nos émissions de CO2. Or, au niveau mondial, la majorité du CO2 est dû à la production d’électricité et de chaleur (25 %), à l’utilisation des sols, la foresterie et l’agriculture (24 %). Le reste se divise entre l’industrie (21 %), les transports (14 %), le ciment (6 %) et diverses productions restantes (10 %). La France, par son modèle nucléaire, contribue à cette réduction. Si l’on regarde la carte des émissions de CO2, nous sommes le pays européen, avec la Norvège et la Slovénie, à afficher le plus faible taux d’émission de CO2 grâce à ce modèle d’énergie décarbonnée. Certes, cela entraîne d’autres problèmes environnementaux, comme les déchets nucléaires. Mais la pollution due aux déchets nucléaires est minime (environ deux containers depuis les années 1970). À mes yeux, le nucléaire est un énorme atout pour avoir une énergie décarbonnée et s’en passer serait contre-productif. Il est impensable de fermer en urgence nos centrales nucléaires ou même de réaliser une transition par des énergies renouvelables qui sont très énergivores en ciment, en occupation des sols. Le problème du renouvelable est en effet qu’il implique une occupation des sols plus grande et donc entraîne une perte de biodiversité plus importante. Là-dessus, je n’engage cependant pas mon parti, je m’exprime personnellement. Il va falloir résoudre également ce problème au niveau global. Réindustrialiser la France, comme je le souhaite, semble productiviste à certains. Le PIB de la France augmenterait mais ce qu’on consomme aujourd’hui est produit en Chine avec des normes de production de CO2 qui sont bien inférieures à celles qui existeraient en France. La réindustrialisation doit se faire avec des normes environnementales qui permettraient de passer d’une production très riche en CO2 en Chine à une production décarbonnée en France.

« On observe bien l’impasse de l’Union européenne, y compris pendant l’épidémie. En temps de crise, elle n’est rien. Elle est une union dévouée au marché unique, où les peuples sont soumis à la dictature des banques et de la finance. Son fonctionnement exclut bon nombre d’habitants » (Simon Duquerroir)

S.D. : On s’est rendu compte que 10 % des plus riches de cette planète sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre. Nos divergences m’intéressent, s’agissant de cette question de l’écologie. On voit qu’une partie de la gauche, au sein d’Europe-Écologie-Les-Verts notamment, entend verdir le capitalisme. Nous, à LFI, on préfère dire : « Fin du mois, fin du monde, même combat. » Le libre-marché ne résoudra jamais le problème et l’écologie est incompatible avec l’économie de marché. Ceux qui le pensent ne le disent pas assez fort. Yannick Jadot est un libéral par exemple. Il a aussi voté « oui » au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen. Il est favorable à l’économie de marché. Mais il est, pour beaucoup de nos concitoyens, le représentant de l’écologie en France et je trouve ça dangereux. À LFI, nous sommes favorables à une planification écologique. Sans cela, il ne peut y avoir la bifurcation écologique que l’on souhaite mettre en place. Par ailleurs, on observe des divergences, à gauche, sur la question du CETA, du TAFTA, notamment au PS. Je me souviens qu’en 2017, le groupe GDR (Gauche démocrate et républicaine) à l’Assemblée nationale avait proposé une résolution pour organiser un référendum sur le CETA. Le bureau national du PS n’avait pas encore tranché la question et les députés n’étaient pas d’accord entre eux. Olivier Faure et d’autres avaient proposé de s’abstenir. Dans mes souvenirs, seuls 11 socialistes avaient voté en faveur d’un référendum. Quant au nucléaire, aujourd’hui, les deux tiers des réacteurs auront 40 ans en 2022. C’est donc une question de sécurité, surtout que l’on produit des déchets nucléaires dont on ne sait que faire et dont on ne connait pas les conséquences sur l’environnement. Nous sommes pour une sortie planifiée d’ici 2050 de l’énergie nucléaire, dans le but d’obtenir 100 % d’énergies renouvelables à cette même échéance. C’est une façon aussi de créer de l’emploi : il pourrait y avoir entre 900 000 et un million d’emplois créés avec cette transition.

« Nos dirigeants ne sont pas concernés par les soucis du quotidien. S’il y a une montée des eaux à côté de leur maison, ils vont déménager. Mais les populations les plus pauvres sont les premières touchées. La question écologique est donc un problème social et démocratique » (Paul Puy)

P.P. : Concernant le nucléaire, j’aimerais beaucoup apporter un avis tranché mais je ne suis pas assez expert de cette question. Je serais plutôt partisan de la position de Simon, c’est-à-dire favorable à une sortie du nucléaire. Toutefois, il s’agit d’une source d’énergie importante et il est difficile de trouver des alternatives aussi efficaces. Les énergies renouvelables ne sont pas forcément aussi performantes. Par ailleurs, je note que tout le monde devient écologiste ces derniers temps, même Marine le Pen avec son relocalisme. L’écologie est presque devenue à la mode. À gauche, on ne doit pas perdre le cap de ce qu’est la problématique écologiste. Une infime partie de la population mondiale est la cause des malheurs. Les plus riches consomment et polluent la planète et ce ne sont souvent pas eux qui en subissent les conséquences. On s’aperçoit qu’on a beaucoup exporté notre pollution, on a désindustrialisé la France et industrialisé la Chine ou l’Inde ou d’autres pays, pour qu’on puisse consommer. C’est « notre » pollution. La réindustrialisation n’est donc pas utopique. Ensuite, on peut s’interroger sur le manque d’action pratique : je le répète car ceux qui polluent ne sont pas impactés. Nos dirigeants ne sont pas concernés par les soucis du quotidien. S’il y a une montée des eaux à côté de leur maison, ils vont déménager. Mais les populations les plus pauvres sont les premières touchées. La question écologique est donc un problème social et démocratique. Il s’agit de trouver une juste répartition de nos ressources ; certains consomment trop et d’autres ne consomment pas. Tous ensemble, nous devons nous demander comment mieux consommer. Il y a deux solutions, le Plan mais également la régulation de la consommation, en fixant des limites : « Vous, pendant un an, vous avez le droit de consommer telle quantité. » On ne connait pas de limites aujourd’hui. Enfin, on ne peut résoudre la thématique écologique sans changer de modèle économique. Il faut définir une nouvelle idée du Progrès. Vouloir se concentrer constamment sur le PIB, pour n’importe quel sujet, n’est pas une solution souhaitable car sinon, on se dirige uniquement vers ce qui produit de la richesse mais non vers ce qui produit du bien-être. L’union de la gauche doit se faire sur ces questions écologiques et sociales, autour d’un programme commun. Dans la situation actuelle, on a un besoin de gauche mais la gauche n’est pas prête à être au pouvoir en France parce qu’elle n’est pas unie. On doit tous se mettre en ordre de bataille, pour gagner la prochaine présidentielle.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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