Charles Péguy, entre socialisme et mystique

Peut-on se revendiquer de Charles Péguy aujourd’hui ou seul l’intéressé détenait-il le secret de cette ligne de pensée politique aux mille nuances ? A la fois poète aux vers empreints de charnélité, écrivain et essayiste enraciné, officier de réserve à la bravoure ultime, socialiste mystique dopé à l’amour de l’égalité, Péguy constitue toujours une formidable ressource pour penser un monde en quête de sens.


« Notre socialisme même, notre socialisme antécédent, à peine ai-je besoin de le dire, n’était nullement antifrançais, nullement antipatriotique, nullement anti-national. Il était essentiellement et rigoureusement, exactement international. Théoriquement il n’était nullement antinationaliste. Il était exactement internationaliste. Loin d’atténuer, loin d’effacer le peuple, au contraire il l’exaltait, il l’assainissait. Notre thèse était au contraire, et elle est encore, que c’est au contraire la bourgeoisie, le bourgeoisisme, le capitalisme bourgeois qui oblitère la nation et le peuple. »
Charles Péguy, Notre Jeunesse.

Le socialisme de Péguy est donc un universalisme. Mais Péguy a un pays, il pense en pays, d’abord le pays de France. Il est enraciné. Il ne connaît que des hommes incarnés, racinés dans « un espace du temps avec un clocher » dit-il. C’est l’exact contraire d’un universalisme abstrait, son universalisme est concret. Il n’est : ni un mondialisme, s’employant à effacer les frontières économiques des Nations ; ni un internationalisme antinational, s’employant à effacer les frontières des Nations sur le plan politique, et parfois sur tous les plans ; ni un nationalisme, visant à ne servir que les seuls intérêts nationaux et à imposer la politique française à des États étrangers, y compris sur les plans culturels et cultuels. Mais bien la défense de la Nation en tant que dualité d’un peuple et d’un État, en proposant ses retombées vertueuses de respect culturel et de sérénité cultuelle, notamment comme cap pour l’international.

Un internationalisme des Nations

Pour Péguy, les Patries ne doivent pas disparaître. Loin d’effacer le peuple, il le réorganise, loin d’effacer la Nation il l’exalte, il est international et non antinational.

Péguy a été un militant socialiste, mais d’un socialisme libertaire. Il est hostile à toute forme d’asservissement du singulier au collectif. Loin d’opprimer l’individu, la communauté doit, selon lui, permettre à ce dernier d’exister au mieux de ses possibilités. Ainsi, l’uniformité des âmes est un mal.

Il souhaite construire une « Cité Socialiste », une cité harmonieuse, opposée à la cité désharmonieuse. Dans la cité harmonieuse, les liens sociaux seront bien administrés alors que, dans la cité désharmonieuse, il y aura une mauvaise organisation des biens. Dans la cité harmonieuse les Nations, États et Patries ne doivent pas disparaître, bien au contraire. Les hommes aussi ne doivent pas devenir des rouages interchangeables d’un immense mécanisme, les hommes sont libres pas uniforme, les individus et collectivités seront divers. Péguy déteste l’uniformité il promeut la politique de la diversité.

Aussi il n’est pas, contrairement à ce qui a été souvent dit et répété à torts, à la fois un anticlérical et catholique en même temps, car pour Péguy, c’est une question politique et Péguy exècre la politique qui dénature la mystique.

Mystique d’abord catholique

Toute son œuvre, ses écrits sont traversés d’une profonde foi chrétienne qui ne se satisfaisait pas des conventions sociales de son époque, c’est fondamental pour comprendre son socialisme. Même si Péguy n’entamera sa reconversion au catholicisme qu’en 1908.

Péguy, est aussi et surtout avant tout un « mécontemporain » un antimoderne, c’est par son socialisme qu’il est antimoderne son socialisme est antimoderne. Mais pas un anti-Lumières, Péguy au contraire s’est toujours revendiqué de l’héritage des Lumières. En témoigne son républicanisme, son socialisme, lié plus que tout au projet républicain, à la mystique républicaine.

Péguy est l’héritier des Lumières. Un héritier qui voit l’histoire en monde, en ère et rejette le monde moderne, née selon lui aux alentours de 1880, 1881 quand la République devient républicaine. Non pas en 1789 qui n’est pour lui pas un moment de rupture, mais une dialectique qui se poursuit. L’irruption du monde moderne est concomitante également de manière plus progressive avec la déchristianisation. Pour le comprendre, Péguy nous l’explique par l’histoire de France. Il oppose Louis IX, un Saint, qui rend la justice à Philippe le Bel son petit-fils qui lui, administre, quantifie. Il représente un monde de l’efficacité qu’il exècre, qu’incarnera également plus tard Richelieu. Selon lui, l’avènement du monde moderne est l’avènement de Philippe le Bel contre saint Louis.

Il note : « Dans le régime bourgeois, le machinisme a toujours eu pour résultat d’augmenter les heures de travail directement ou indirectement. » On retrouve cette détestation du machinisme, de la société mécanique. 

Le socialisme de Péguy n’est cependant pas un rejet du christianisme, bien au contraire. Péguy s’efforcera de réunir les deux mystiques : chrétienne et socialiste puis chrétienne et républicaine et, par la suite, chrétienne, païenne, romaine, grecque, ce qui fait pour lui la « race française » (au sens de filiation). En outre, Péguy n’oppose pas les mystiques ; il les additionne. Il oppose ce qui est mystique et ce qu’il ne l’est pas, ainsi que la mystique à la politique. Un point qui contribuera à élargir le fossé entre lui et les socialistes classiques, parmi d’autres (à l’exemple de la guerre). C’est d’ailleurs ce dernier sujet qui entérinera sa rupture avec Jaurès.

Moment fondateur dans la conversion socialiste de Péguy : il devient dreyfusard et voit dans l’injustice faite à un capitaine juif un crime qui anéantit le pacte social. C’est de la que naît son socialisme, au cours de ses études. Dreyfusisme et socialisme vont de pair pour lui, il reprochera à Zola d’ailleurs de ne pas devenir socialiste, alors que cela s’imposait. Pour Péguy, le premier des devoir est de combattre la misère car la misère prive d’humanité, son socialisme est un socialisme patriotique et c’est seulement à partir des année 1908 qu’il se rapproche du catholicisme de nouveau, se reconvertit (bien qu’il n’utilise ce terme que pour parler du socialisme), et flirte avec le nationalisme.

Péguy socialiste

Durant sa jeunesse, il affirme ses convictions socialistes, selon une vision assez personnelle faite de rêve, de fraternité, de convictions tirées de sa culture chrétienne, culture chrétienne uniquement à l’époque, pas encore de foi chrétienne et ensuite de conviction personnelle. Péguy vient en effet d’une famille rurale, modeste, sa mère était rempailleuse de chaises, sa mère qui selon ses mots « rempaillais des chaises du même esprit et du même cœur, de la même main que ce peuple avait taillé ses cathédrales ». Comment ne pas voir Péguy, imaginer la cathédrale de Chartres où il effectuera plusieurs pèlerinages de 1912 à 1914. Son père lui était menuisier. C’est l’école républicaine et son professeur Monsieur Naudy, qui l’extirpera de sa condition et l’émancipera. Il est un fils de l’école républicaine. Un futur normalien qui comparaît l’ouverture de la déclinaison latine Rosa, Rosae, a un parterre de fleur qui ouvrît son âme d’enfants.

Son socialisme est également enraciné. Péguy – dont l’étymologie vient de paysans, mais il s’agit d’une image qu’il s’est formée – vient en réalité du monde des artisans. Paysan ou plutôt artisan originaire de la région d’Orléans, ville libéré par Jeanne d’Arc figure avec laquelle il personnifie la France, avait plus d’affection pour la Loire, la Lorraine, le Parisii, la Beauce et la Brie que pour Rome. Dans L’Argent il écrit : « Du peuple le plus laborieux de la terre et peut-être du seul peuple laborieux de la terre du seul peuple peut-être qui aimait le travail pour le travail et pour l’honneur. » Il aimait la terre, le peuple, pas les bourgeois disait-il mais le peuple, ce que plus personne selon lui ne comprenait ni ne connaissait. Il déplore un rapport authentique à la nature et au travail qui aurai disparu. L’époque des ouvriers qui allaient à l’usine en chantant et en sifflant.

Péguy parle également sous ces termes de la concurrence dans La Cité Socialiste : « La concurrence sera supprimée. Or, elle est mauvaise. Il semble à première vue qu’elle ait de bons effets dans la société présente, mais ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux maux qu’elle a commencée par causer elle-même. La concurrence est mauvaise en son principe : il est mauvais que les hommes travaillent les uns contre les autres, les hommes doivent travailler les uns avec les autres. »

Il nous dit également que les Hommes subissent toujours le règne inexpiable de l’argent et des servitudes économiques.

En février 1897, il écrit son premier article dans La Revue Socialiste. Mais comme précédemment dit, son socialisme est libertaire, ce n’est pas un programme politique, et encore moins un programme de parti. Péguy hait les partis, les jeux politiciens, toute sa vie il les combattra. Dans Notre Jeunesse il écrit :

« Il faut bien penser qu’il n’y avait rien de commun entre le socialisme d’alors, notre socialisme, et ce que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom. Ici encore la politique a fait son œuvre, et nulle part autant qu’ici la politique n’a défait, dénaturé la mystique ». Pour lui la politique détruit, dénature la mystique, la défait.

« La concurrence sera supprimée. Or, elle est mauvaise. Il semble à première vue qu’elle ait de bons effets dans la société présente, mais ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux maux qu’elle a commencée par causer elle-même.«  (Péguy, La Cité socialiste)

Il a vécu dans une période troublée pour les partis de gauche, faite des désunions entre Guesdes et Jaurès, socialistes et radicaux qu’il exècre, accusant Jaurès d’être un radical. Puis d’union en 1905 avec la création de la SFIO. Il ne rentrera jamais dans un parti, pas même dans celui-ci. Car pour lui l’unité amène l’uniformité. Toute la question du socialisme de Péguy consiste dans les moyens de sa mise en œuvre. Il reprochera aux socialistes leur pacifisme dans une période de regain de conflit avec l’Allemagne et leur anticléricalisme. Lui voulait réunir les deux France, celle de la Révolution et celle de l’Ancien Régime ;  la mystique catholique et la mystique Républicaine en cette République, notre Royaume de France.

Son socialisme ne relève pas d’une idéologie fondée sur le marxisme non plus car, pour lui, le socialisme est un idéal, un idéal rêvé de société, d’amour, et d’égalité entre les hommes comme il eut souci de tenir ensemble sa foi politique et sa foi religieuse. Le socialisme doit libérer les individus du joug économique qui les empêche d’être eux-mêmes. Il ne doit en aucun cas les aliéner à un système de pensée, une idéologie, un parti qui uniformise, donc aliène. « Aliéner », ironie du sort, est un terme marxiste. On peut rapprocher sa vision des partis à celle de Simone Weil, de qui il est proche sur de nombreux points comme sur l’enracinement.

Dans une volonté de ne pas séparer son baptême de sa culture, il n’est pas baptisé et ne fera pas baptiser ses propres enfants. De même, il ne se mariera pas à l’Église, sa femme étant une républicaine révolutionnaire d’une famille de communards. De l’Église, il attaque l’autoritarisme et l’orientation bourgeoise. On retrouve encore et toujours cet amour de la liberté et cette détestation du bourgeois.

Péguy est à la fois un socialiste en guerre contre les socialistes et un catholique en guerre contre l’Église.

Un libertaire qui a l’art de dénoncer les torts de son propre camp.

Finalement en guerre contre les institutions

En politique, après sa conversion, au socialisme (le mot conversion prend tout son sens ici). Péguy soutient longtemps Jean Jaurès, avant qu’il n’en vienne à considérer ce dernier, à cause de son pacifisme – avec comme paroxysme le débat sur la loi de trois ans de service militaire – comme un traître à la nation. De son côté, Péguy partira la fleur au fusil en août 1914 à la guerre et sera tué d’une balle allemande en plein front un mois plus tard, le 5 septembre, entre les villages de Chauconin-Neufmontier et Villeroy près de Meaux en Seine-et-Marne, au milieu des épis mûrs et des blés moissonnés. Il retournera ainsi à la terre charnelle dans une juste guerre, durant la victorieuse première bataille de la Marne. Ironiquement mort en plein cœur de la Brie champenoise, ce pays de France qu’il aimait tant. Mais Péguy s’opposera à Jaurès également pour sa vision du socialisme : car pour le premier, « le parti politique socialiste est entièrement composé de bourgeois intellectuels. Ce sont eux qui ont inventé le sabotage et la double désertion, la désertion du travail, la désertion de l’outil. Pour ne point parler ici de la désertion militaire. […] Ce sont eux qui ont fait croire au peuple que c’était cela le socialisme et que c’était cela la révolution » (L’Argent).

Péguy est lui-même militant et j’insiste sur le militant, révolutionnaire dans sa jeunesse animée d’un destin, un apôtre révolutionnaire essayant de convertir le plus grand nombre à ses idéaux.

Péguy est un anti-nihiliste, un empêcheur de penser en rond, pour ne pas être dans le règne du rien il faut être dans celui de la mystique de l’incarnation de la transcendance de l’enracinement.

Péguy combat pour la justice il n’aime pas être du côté des vainqueurs, problème qui va se poser au moment de la victoire dans l’affaire Dreyfus. Il reproche aux socialistes d’avoir fondé un parti avant une cité et un monde socialiste et donc d’avoir servi leurs propres intérêts politiciens et s’être servi de l’affaire Dreyfus à leur propre fin.

« Le socialisme est un idéal, un idéal rêvé de société, d’amour, et d’égalité entre les hommes comme il eut souci de tenir ensemble sa foi politique et sa foi religieuse. Le socialisme doit libérer les individus du joug économique qui les empêche d’être eux-mêmes. »

Péguy va même ici beaucoup plus loin contre son ancien camarade Jaurès : il écrit dans Le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos. »

Péguy se sépare alors peu à peu de la gauche parlementaire traditionnelle, puis totalement.

Coupable de trahir ses idéaux de justice et de vérité, Péguy en viendra à rejoindre les rangs des nationalistes qui jugent inévitable une nouvelle guerre. La propagande vichyste ensuite récupérera la figure de l’écrivain – un contre-sens historique – alors que celui-ci faisait en somme preuve de clairvoyance.

Le socialisme de Péguy reste plus qu’actuel ; il voit la lutte économique contre la misère comme une condition nécessaire à la liberté des âmes. C’est pourquoi il écrit dans L’Argent : « On ne parle aujourd’hui que de l’égalité, et nous vivons dans la plus monstrueuse inégalité économique que l’on est jamais vue dans l’histoire du monde […] Voler les pauvres c’est voler deux fois. »

Pour Péguy, le premier devoir, l’ante devoir – il en fait un impératif catégorique hériter de Kant, et par là des Lumières – est d’arracher l’homme à sa misère pour retrouver son humanité, avant même de fonder une cité.

Péguy a vécu toute sa vie en socialiste.

Un socialisme particulier, à la française, proche du peuple, de la terre, aucunement proche des partis et du marxisme. Un socialisme antiprogressiste sans lutte de classe traditionnelle. Il est devenu socialiste en lisant Michelet et Edgar Quinet mais Marx n’est pas présent, pas de matérialisme historique. Il est à rapprocher du socialisme proudhonien. C’est aussi un socialisme idéaliste kantien, abstrait, démonstratif, charnel. Péguy déteste en effet le monde sociométrique mathématique, le règne de la quantité, le livret d’épargne qui a remplacé selon lui les Évangiles.

Antimoderne, mystique, pas politique. Moral, sans être moraliste. Là où tout commence en mystique et finit en politique. Hétérodoxe et à la fois traditionnel. Inclassable. En un mot péguiste.

Auteur : Gurvan Judas

Étudiant en Histoire à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Militant à la Gauche Républicaine et Socialiste, Référent Programme à Resilience Commune et rédacteur Aux Temps des Ruptures. Passionné par l'Histoire, la littérature, les idées en politique. Jeune breton d'origine et de coeur historien en herbe et plus grand fan du Général De Gaulle vivant.

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