« L’universalité a été portée par le souffle des Lumières » – Entretien avec le politologue Sami Naïr

Sami Naïr a été professeur de sciences politiques à l’université Paris-VIII. Ancien vice-président du Mouvement des citoyens et ex-secrétaire national du Mouvement républicain et citoyen de Jean-Pierre Chevènement, il a été, de 1997 à 1998 conseiller du ministre de l’Intérieur pour les questions d’intégration et de co-développement. Il a ensuite été nommé délégué interministériel au codéveloppement et aux migrations internationales. Député européen de 1999 à 2004, Conseiller d’Etat honoraire, il est actuellement membre du conseil d’administration de la fondation Res Publica. Spécialiste  de l’immigration, à laquelle il a consacré de nombreux essais (dont Le Regard des vainqueurs : les enjeux français de l’immigration et L’immigration est une chance. Entre la peur et la raison), Sami Naïr a accepté de répondre aux questions de Voix de l’Hexagone.

Propos recueillis par Ella Micheletti.


Voix de l’Hexagone : Quel regard portez-vous sur le traitement du thème de l’immigration dans le paysage politique et médiatique actuel ?

Sami Naïr : Comme dans beaucoup d’autres domaines, on a assisté à un fort durcissement, ces dernières années, sur les questions d’immigration. J’ai l’impression, —j’aimerais me tromper—, que s’est enracinée l’idée, bien au-delà des cercles traditionnellement hostiles aux immigrés, que l’immigration est en soi un danger pour le pays.

Sami Naïr

Nous avons essayé, dans les années 1980 et 1990, de créer les conditions d’un débat serein sur l’immigration, partant du principe qu’elle constitue une réalité historique qui traverse toutes les sociétés et qui a toujours existé, pour le meilleur souvent, dans la société française. Je crains qu’on ait échoué. La classe politique, comme les médias, ont eu sur ce plan un rôle dévastateur. La classe politique a pêché par incompétence et incapacité à voir loin, – incompétence à contrôler et gérer sur le court terme les migrations, incapacité à penser la signification historique des flux mondiaux de populations. Elle s’est complu en revanche à les instrumenter pour des dividendes électoraux douteux, rendant suspecte la convivialité entre citoyens et populations issues de l’immigration. Elle a aussi été incapable de créer les conditions sociales d’intégration des populations anciennes et nouvelles alors que nous savons tous que, majoritairement, il s’agit de français « comme les autres », et que, d’autre part, même si nous durcissions encore plus les conditions d’entrée sur le territoire, les migrations vont continuer.  Car c’est une réalité humaine conditionnée par l’économie mondiale, la proximité géographique, l’héritage de l’histoire, l’attrait culturel du Sud et de l’Est pour le Nord riche, libre, démocratique et qui vit dans des conditions de grande sécurité sociale et jouisseuse consommation, — la vie rêvée pour beaucoup, tout simplement. Que nous ayons échoué à acclimater une vision rationnelle et mesurée sur cette question, me paraît non seulement une victoire idéologique de la famille Le Pen et ses affidés, mais aussi une conséquence inquiétante de l’évolution en profondeur des mentalités dans le pays. Et la classe politique porte une grave responsabilité dans cette situation, bien qu’il ne faille pas généraliser – je pense à la manière dont Jean Pierre Chevènement avait adopté, en 1997, le triptyque salvateur sur l’immigration : contrôle aux frontières, intégration sociale et aide aux pays d’origine, mais il n’était pas Premier ministre … Faut-il se résigner à croire en l’adage que la nation n’a jamais que les élites qu’elle mérite ?

« Le modèle républicain français est seul capable d’intégrer, du moins en France, ce que l’on appelle par euphémisme la ‘diversité’. Le modèle anglo-saxon différentialiste est un modèle tautologique qui exclut, sépare au lieu d’unir, sous le prétexte paradoxal de respecter la différence« 

Quant aux médias, ils fonctionnent sur le temps court, ils ont besoin du scandale et des conflits pour alimenter leurs machines à vendre de l’hystérie. Là aussi il ne faut pas généraliser, mais si certains se sont tenus à une position relativement objective, traitant la question avec nuances, d’autres ont contribué puissamment à cette régression culturelle en profondeur dont je parlais plus haut, tant et si bien qu’on entend aujourd’hui des propos sur les ondes que ne démentirait pas le Jean-Marie Le Pen des années 1980 à 2000. C’est une étrange et inquiétante dérive.

VdH : Les termes d’ « universalisme » et de « République » sont victimes de récupérations multiples. Quelles pourraient être les clés pour les resubstantialiser ? Comment peut-on en faire à nouveau des horizons émancipateurs pour tous les individus ?

S.N. : La question est importante, elle ne se pose pas de manière abstraite mais concrète. L’universalité a été portée par le souffle des Lumières françaises, avant d’être exportée à l’échelle planétaire. C’est le grand apport de la France à l’humanité éclairée. Cela ne s’est pas fait au bout des armes de Napoléon mais à travers l’éducation à la raison et au savoir tout au long du XIXe siècle. L’universalité, qui faisait de l’humanité de tout homme (on dira « personne humaine » aujourd’hui) le critère premier et indépassable de sa condition, aboutissait, à travers le discours de l’État républicain émancipateur, à la notion d’un citoyen abstrait, essentiellement défini par sa nature politique ; quant à l’existence concrète, pratique, du sujet privé, elle ne correspond pas nécessairement à sa dimension citoyenne abstraite. C’est là une tension qui est au cœur de la conception républicaine du lien social et par suite de la conception universaliste au sens français du terme. Cela a été posé ainsi dès le début, et notamment au XIXe siècle. C’est un modèle de lien social exigeant, qui met au-dessus de la particularité individuelle la notion d’intérêt général et surtout d’égalité entre les citoyens.

La République a-t-elle été toujours à la hauteur de cette vision ? On ne peut répondre à cette question qu’en la confrontant à l’histoire même de la France depuis deux siècles. Or cette histoire est faite, comme partout, d’ombres et de lumières. La colonisation qui, dans son essence, est un mécanisme de domination impérialiste, s’est présentée comme une forme d’exportation, par les armes, de cette universalité ; on sait comment l’aventure s’est terminée. Mais cela disqualifie-t-il pour autant la vérité du discours universaliste français ? Bien sûr que non. La colonisation a cependant laissé des traces extrêmement profondes sur les populations colonisées. Elles ont d’emblée entendu le discours républicain français comme un masque dissimulant le dur asservissement qu’elles subissaient durant la colonisation. Ainsi, par exemple, la laïcité, qui est une idée tout simplement géniale, a été, au Maghreb, d’emblée discréditée parce qu’elle sortait de la bouche du colonisateur ; son universalité non seulement a été sciée à la racine, mais a aussi fait place à une revitalisation de l’islam comme identité-refuge parmi les populations colonisées, — islam qui était pourtant, comme l’a remarquablement démontré Jacques Berque, en déclin au XIX siècle.

Reste qu’aujourd’hui le modèle républicain français est seul capable d’intégrer, du moins en France, ce que l’on appelle par euphémisme la « diversité ». Le modèle anglo-saxon « différentialiste » est un modèle tautologique qui exclut, sépare au lieu d’unir, sous le prétexte paradoxal de respecter la différence. C’est une forme de lien social raciste au nom du respect de la « race » de l’autre ; il accepte l’idée de race comme substrat du lien interpersonnel quand on sait que ce n’est là qu’une notion idéologique sans contenu scientifique démontré et qui a des conséquences dévastatrices sur le plan des préjugés. Elle ouvre par ailleurs inévitablement la voie à une conception durement hiérarchique de la stratification sociale antagonique à l’idée d’égalité de tous les êtres humains. C’est une philosophie sociale radicalement opposée à l’universalisme républicain. À la fin des années 1970, ce discours différentialiste était porté, brillamment d’ailleurs, par Alain de Benoist. De là à en déduire que le brassage des populations est dénaturant, néfaste à la préservation de soi, il n’y avait qu’un pas.  

Cependant, la question cruciale qui se pose est de savoir comment, à l’intérieur du modèle républicain, on peut à la fois défendre l’universalité comme condition sine qua non de la citoyenneté et, d’autre part, la singularité des individus dans cet espace commun qu’est la Nation. Souvent, nous avons affaire à des populations immigrées qui n’ont pas bénéficié ou ne sont pas porteuses du modèle républicain tel qu’il nous a été transmis par l’école républicaine. Ce sont des populations nouvellement arrivées, habitées par une autre culture identitaire de soi et de leur rapport aux autres et qui, parfois, ne dissocient pas l’espace privé de l’espace public.

Mais au lieu de traiter cette question de manière nuancée, rationnelle, on a assisté à l’avènement, dans les années 2000 et 2010, d’un discours qui brutalise systématiquement ces populations et leur enjoint de crier leur adhésion au modèle républicain. C’est le meilleur moyen de les raidir alors qu’elles sont destinées, par le fait même de vivre et de se socialiser en France, à entrer nécessairement dans le moule républicain. Pour intégrer et assimiler la culture, les normes et valeurs de la société d’accueil, encore fallait-il que la dignité et l’héritage confessionnel des migrants fussent respectés. Il ne s’est trouvé personne parmi les politiques pour construire ce pont, cette vision mesurée de la dialectique dans l’ « entre-nous. » En revanche, on n’a entendu, surtout après l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, en 2007, que des vociférations sur cette question.  Or, quand la brutalité de l’injonction devient intolérable, se construisent inévitablement des contre-identités de toutes natures, confessionnelles, ethniques, politiques. C’est une sorte de retournement dialectique, qui conduit des gens qui n’ont pas ou peu accédé à la culture républicaine, à se replier sur des comportements identitaires à leurs tours antirépublicains. Cercle vicieux de rétroalimentations infinies qui font des victimes de l’ethnicisation des rapports sociaux des défenseurs de l’ethnicité, par retournement de stigmate. Je ne cherche pas à savoir de qui est la faute, je me limite seulement à constater une situation devenue incontrôlable.

Pensez, par exemple, aux Indigènes de la République, qui prétendent être traités comme des « Indigènes » par la République.  Pour légitime que soit la colère et même la rage de ces citoyens devant la brutalité de la société à leur égard et des graves souffrances que leurs récits de vie égrènent, ce discours est pourtant aussi différentialiste que la rhétorique d’exclusion différentialiste qu’il prétend combattre. Il est d’ailleurs basé sur une bévue nominaliste qui amuserait si elle n’était si dramatique, car les « indigènes » stricto sensu, ce ne sont pas les descendants d’immigrés, mais, en l’occurrence, bien les populations de souche française …  Ces deux visions – les différencialisants et les différencialisés qui retournent le stigmate – se nourrissent donc mutuellement et rendent impossible toute forme de cohésion sociale et identitaire commune, parce qu’en dehors d’une prétendue défense-reconnaissance de leur « ethnicité » propre, ils ne portent aucun horizon de vie en commun au-delà du nombrilisme ethnique affirmé ou revendiqué. C’est le monde de la séparation, contre lequel le grand Nelson Mandela s’est battu tout au long de son calvaire.

Aujourd’hui, en France, il y a bien sûr des responsables politiques qui se sont spécialisés dans ce marché des confusions. Certaines notions utilisées, comme l’« islamo-gauchisme » par exemple, feraient rire si elles n’impliquaient des enjeux humains, moraux et culturels graves. Nous assistons à une espèce de contamination, de pollution du système politico-culturel français par des groupes dont l’intérêt réel n’est pas de résoudre les questions auxquelles se trouve confrontée la France mais de défendre leurs positions de pouvoir, en jouant sur la démagogie et les préjugés dominants. Il y a eu un christianisme gauchiste (rappelons-nous du père Georges Montaron et de sa revue, Témoignage chrétien, dans les années 70 : fallait-il l’interdire ?), il y a, aujourd’hui, un christianisme d’extrême droite aussi, un socialisme chrétien, un islamo-républicanisme progressiste : faut-il persécuter et interdire tous ces ismes ? L’état d’esprit dominant en France est devenu vraiment inquiétant…Rien n’est pire que la police de la pensée, car elle témoigne toujours d’une incapacité à assumer le débat d’idées. Voltaire ne disait-il pas au fanatique religieux : « Je suis radicalement contre tes idées, mais je mourrais pour que tu aies le droit de les exprimer » ?

Pour moi, la question républicaine est incontournable parce qu’il n’y a pas d’autre modèle d’intégration concevable pour la France telle qu’elle s’est historiquement construite. Je ne suis nullement convaincu par ces chercheurs en sciences sociales qui tentent péniblement, force statistiques à l’appui, de nous démontrer que le modèle républicain est mort sous les coups de boutoir de l’américanisation de la société ou, plus ridiculement, en raison désormais de l’existence d’une minorité « arabo-musulmane » de plus en plus en plus nombreuse et en substance imperméable à la république. Ces chercheurs, je pense entre autres à l’essai, par ailleurs intéressant, de Jérôme Fourquet : L’archipel français— devraient, me semble-t-il, au lieu de se focaliser seulement sur les virages d’opinions et les sondages, penser en même temps les permanences et les structures mentales profondes en s’inspirant de Fernand Braudel… C’est Yves Lacoste qui avait poussé, dans les années 80 et 90 du siècle passé,  à rechercher les évolutions de la société française au-delà des simples déterminations de classe, surtout dans ses analyses de l’implantation de l’extrême droite dans le sud-ouest de la France et dans son essai : Vive la Nation, mais lui, grand historien-géographe, ne se laissait pas aller à des conclusions aussi hâtives…On ne défait pas une nation comme la France, dont la profondeur historique est millénaire, à coups de sondages et statistiques souvent surinterprétées.

VdH : Reste que, conséquence des migrations,  les mutations de structure de la population française sont indéniables et qu’elles posent un double défi : comment les définir ? Comment « faire république » aujourd’hui ?

S.N. : Ma thèse, que je ne puis développer ici, est que la France n’est pas « multiculturelle », mais multiethnique (comme elle l’a toujours été et pour autant qu’on donne à ce concept une définition relative qui n’ait rien à voir avec la « race »), mais est devenue encore plus multiconfessionnelle (elle l’était déjà avec le christianisme multiple, le judaïsme et d’autres confessions minoritaires) en raison de l’émergence de l’Islam français. Pour qu’elle soit multiculturelle, encore faudrait-il que les musulmans français fussent porteurs d’une culture spécifique et nettement différenciée de la culture dominante française, or ce n’est pas le cas. L’islam français est linguistiquement et, du point de vue de ses catégories mentales profondes, fabriqué en France, du moins pour ce qui concerne les nouvelles générations. C’est précisément pourquoi l’Etat a tout à fait raison d’une part de vouloir à la fois institutionnaliser cet islam spécifiquement français, l’encadrer dans la culture laïque et, d’autre part, s’opposer à ce que des puissances étrangères puissent l’influencer. Je pense ici au grand penseur musulman et moderniste tunisien, Yahd Ben Achor, qui écrivait, il y a quelques années, que le salut de l’islam sunnite, aujourd’hui plongé dans une grande régression culturelle, pourrait peut-être venir de l’islam français, pour autant que celui-ci fût authentiquement français, c’est-à-dire laïc.

Le second défi est de savoir comment mener à bien le combat de la citoyenneté républicaine du XXI siècle. Cela passe par une clarification des normes et valeurs de la république moderne, de la laïcité, de l’éducation, et de la nécessité impérative de lutter idéologiquement et politiquement contre toutes les formes d’intégrisme religieux. Nous devons bien sûr protéger les musulmans français, de même que tous les citoyens, de la contamination portée par l’islamisme politique. Celui-ci représente une grave menace contre la république. Mais cette lutte ne sera gagnée que si, entre autres, ceux qui se définissent musulmans et respectueux de la république, prennent aussi part au combat, comme leurs concitoyens juifs l’ont fait, avant eux, pour la défense de la laïcité. C’est leur devoir de citoyens, et le meilleur tribut qu’ils puissent rendre à leur confession et au pays dans lequel leur avenir se construit.

VdH : Comment jugez-vous certaines actions de l’État ces dernières décennies ? A-t-il failli dans sa politique d’intégration ? Le cas échéant, à quelles occasions ?

S.N. : L’État français a fait beaucoup pour réussir mais certains partis politiques ont aussi tout fait pour l’en empêcher. Dès que Nicolas Sarkozy est devenu président de la République, nous avons assisté à un déchaînement identitaire propulsé par l’État et qui a rendu impossible un débat sérieux. Cette politique néfaste entendait traiter la question migratoire non pas comme un défi social et même politique dans un esprit républicain, mais à partir d’une conception identitariste, essentialiste, de la France. Or, dès que vous posez les problèmes en termes identitaires, il n’y a pas de solutions, car il se trouvera toujours quelqu’un à l’intérieur du champ instable et souvent indéfini rationnellement de l’identité, pour vous doubler avec des positions maximalistes (l’un dira : « Ils ne sont pas assez Français, assez intégrés », l’autre affirmera, comme Valéry Giscard d’Estaing à la fin des années 1970 : « De toute façon, ils sont inassimilables. » alors que c’était lui qui ne s’était pas « assimilé » les valeurs de la république.) L’Etat porte, du moins durant la présidence de Nicolas Sarkozy, une lourde responsabilité dans cette affaire. Depuis, il y eu des tentatives d’affronter la question de l’intégration mais elles ont pâti des drames dont la France a souffert suite aux attentats terroristes au long des années 2010, et qui ont débouché sur l’horrible assassinat de Samuel Patty. Maintenant, tout se passe comme si la question de l’islam comme défi à la république s’était substituée à celle de l’intégration. Mais je note aussi qu’il n’y pas, pour le moins, d’hystérie chez Emmanuel Macron sur cette question, si ce n’est chez certains de ses ministres…

La question qui se pose aujourd’hui est à la fois culturelle et sociale. En fait les revendications identitaires qui se font jour participent de deux facteurs liés : d’une part, il existe paradoxalement une véritable intégration en valeurs (pour parler comme Jürgen Habermas) qui fait que les descendants français des immigrés étrangers sont par nécessité culturellement francisés mais, en raison du confessionnalisme implicite et objectif de la société française, sont vus encore comme des étrangers à cause de leurs prénoms et noms. Tous les enfants de l’immigration savent combien le nom et le prénom sont stigmatisants dans la culture spontanée commune. C’est un problème redoutable, qui tient au fait que l’image de soi de la société française reste entée sur le noyau dur chrétien-européen d’origine. C’est normal et c’est inévitable. Il ne sera pas facile de faire évoluer ce regard, mais une bonne éducation républicaine devrait en atténuer les effets de rejet ou de peur devant la montée de la diversité des populations.

« La France traverse une crise économico-sociale en continu […] depuis bientôt quatre décennies : fermeture d’usines, délocalisations des grandes entreprises vers l’étranger, chômage de masse, désagrégation des grands collectifs ouvriers…« 

D’autre part, l’intégration sociale est bloquée en raison de la déstructuration du tissu socio-professionnel et de l’absence de mobilité sociale. Or, les enfants d’immigrés pâtissent plus que le reste de la population française de ce blocage de mobilité sociale, d’où souvent le repli identitaire.  En fait, la France traverse une crise économico-sociale en continu, bien que larvée, depuis bientôt quatre décennies. Fermeture d’usines, délocalisations des grandes entreprises vers l’étranger, chômage de masse, précarité devenue structurelle, désagrégation des grands collectifs ouvriers, déstructuration des couches moyennes, tout cela s’est produit durant ces décennies et continue de se manifester. Et l’immigration a même augmenté relativement, spécialement sous l’effet de l’institutionnalisation, en 1976, du regroupement familial. Au chômage, les immigrés ne pouvaient plus envoyer d’argent aux membres de leur famille restées au pays, donc ils les ont fait venir. D’où un changement de contenu sociologique et culturel de l’immigration dès le début des années 1980. Nous ne sommes plus en présence de travailleurs au sens traditionnel du terme qui, un jour ou l’autre, devraient retourner chez eux mais face à des personnes qui ont fait venir leurs familles (ce qui est par ailleurs tout à fait légitime), lesquelles sont destinées à devenir françaises. D’une immigration de travail nous sommes passés à une immigration de peuplement.

Même si je ne sous-estime nullement la détermination culturelle-identitaire, je reste convaincu que l’intégration dépend des conditions sociales et économiques. Si celles-ci sont ouvertes, l’intégration se fait en général sans bruit ; dans le cas contraire, la dissonance l’emporte. Or, la réalité est que, aujourd’hui, la France n’est plus en mesure de jouer sur ses fondamentaux, sur sa monnaie, sur son déficit, sur ses politiques publiques. Elle n’a, de fait, qu’une marge de manœuvre restreinte sur ses politiques publiques, car tout est placé sous le regard pénalisant de Bruxelles. C’est dire les défis en termes de cohésion sociale qui nous attendent…

VdH : Vous préférez utiliser le terme d’ « intégration » à celui d’ « assimilation ». Quelle en est la raison ?

S.N. : Quand je soutenais précédemment que les politiques et les médias n’avaient pas, en général, une vision raisonnée du problème, j’entendais que c’est parce que, le plus souvent, ils ne maîtrisaient pas ces concepts. Pierre Bourdieu disait justement que, dans le domaine de l’analyse, il faut savoir ce que parler veut dire. La notion d’assimilation est polluée en France pour deux raisons : d’une part parce qu’elle a été pour l’extérieur un instrument de domination culturelle, notamment sur les populations du Maghreb qui l’ont rejetée et qui ont malheureusement rejeté la laïcité qui va avec ; d’autre part, elle est défendue parfois par des gens qui témoignent d’une conception bêtement substantialiste de l’assimilation. Et en face, jouant du mécanisme primitif du retournement identitaire, d’autres rejettent, au nom de leur spécificité « culturelle » et religieuse, cette notion d’assimilation. C’est un vieux débat. Pour ma part, je suis pour l’assimilation aux valeurs de la république, mais je ne conçois pas d’imposer des normes identitaires-culturelles sur la vie privée des gens. Dans le domaine privé, le citoyen peut se comporter, vêtir, croire, comme il le veut : c’est sa liberté fondamentale dans la mesure où elle n’entache ni la liberté d’autrui ni les règles de la vie en commun dont l’Etat est garant. Nul besoin d’être grand lecteur de Montesquieu pour le comprendre ! Je suis contre le voile dans l’espace public, non par antiislamisme mais pour respecter la neutralité de cet espace public. Je ne suis pas pour que l’école, dont la mission est d’enseigner la raison et l’esprit critique, devienne le champ de foire des identités religieuses.

Les valeurs de la Républiques sont simples : la liberté, l’égalité, la fraternité, la neutralité de l’État, la citoyenneté politique. Si « assimilation » signifie s’assimiler à ces valeurs, je suis pour et considère même que c’est un grand progrès de l’esprit humain ! Mais ce n’est pas à l’État de dire ce que doit être la vie privée, pas plus que, du domaine privé, il n’est acceptable de chercher à miner la neutralité de l’État. Or, c’est précisément ce que veulent faire ceux qui prétendent introduire la religion, et ses signes, en son sein. On a raison de s’opposer au port du voile dans l’espace public, à l’école, dans les hôpitaux, etc. On a tort de persécuter celles qui portent le voile dans l’espace privé (bien que, personnellement, je n’aime pas la signification symbolique de ce morceau de tissu dans l’éternelle histoire de l’oppression des femmes.) L’interdiction du niqab dans l’espace public est d’un ordre encore plus légitime, car il attaque directement un des piliers fondamentaux de la vie démocratique : celui de la reconnaissance faciale, condition de l’état civil et de la sécurité des citoyens.  

Je reviens à une considération d’ordre général pour terminer : à mon avis, les enfants d’immigrés devraient profiter de la chance énorme qu’ils ont de pouvoir s’intégrer dans cette nation française, dans cette république française qui leur donne la possibilité d’être des citoyens à part entière, d’accéder au savoir, à la culture de la raison, à l’égalité des chances. Je connais peu de systèmes aussi intégrateurs et protecteurs socialement que le système républicain français. La République, il faut l’expliquer patiemment, est une chance.

VdH : Depuis quelques années, certaines études font état du nombre croissant de Français qui souhaitent juguler davantage les flux migratoires. S’agit-il d’un basculement historique de l’opinion ?

S.N. : D’abord, il n’est pas du tout dit que ces sondages correspondent à l’état d’esprit réel des Français mais probablement seulement à une situation momentanée, passagère (la preuve, c’est qu’ils sont facilement changeants !) mais non à une donnée profonde. La réalité, c’est que les flux migratoires légaux n’ont pas beaucoup augmenté ; ils ont même été tendanciellement stabilisés entre 200 000 et 300 000 entrées par an. Et les flux migratoires illégaux ont été dans l’ensemble contenus par l’Union européenne ; — c’est ce qui provoque d’ailleurs le caractère spectaculaire des actions désespérées des immigrés en mer, qui ne peuvent entrer qu’en appelant à l’indignation morale des associations européennes de solidarité et, heureusement, au respect de l’obligation de secours propre à l’Etat de droit.

« Ce n’est pas à l’État de dire ce que doit être la vie privée, pas plus que, du domaine privé, il n’est acceptable de chercher à miner la neutralité de l’État. Or, c’est précisément ce que veulent faire ceux qui prétendent introduire la religion, et ses signes, en son sein »

Mais si les flux en eux-mêmes ne se sont pas considérablement développés, en revanche, on assiste à l’émergence d’une visibilité plus grande de l’immigration. Les nouvelles immigrations sont des immigrations où on observe d’emblée l’appartenance communautaire. Elles arrivent dans un contexte de transition de l’identité française, elle-même captée dans les rets de la mondialisation. Je pense aux immigrations maghrébines et subsahariennes qui se sont développées ces vingt dernières années et qui ont tendance à exhiber leurs signes identitaires, avec le voile par exemple. Ce n’était pas le cas il y a trente ans.

L’immigration subsaharienne a en effet augmenté en Europe. Là encore, la couleur de la peau donne de la visibilité. Certes, cette immigration existait déjà en France mais à une échelle moindre, et elle était territorialisée en dehors des grandes villes. Grâce au regroupement familial, ces familles ont eu des enfants nés en France qui, contrairement à leurs parents, n’acceptent pas la marginalisation en dehors des centres. Ils demandent leur reconnaissance comme citoyens à part entière. On est donc confrontés à une situation complexe qu’il faut savoir traiter, sans politique comminatoire ni laxisme.

La montée des migrations subsahariennes vers l’Europe est par ailleurs inéluctable. Le bassin démographique africain, avec plus de 1,400 millions d’habitants, une population très jeune (73% ont entre 25 et 35 ans), et peu de marchés du travail intégrateurs, annonce de véritables déplacements de population, tant en Afrique qu’en dehors de ce continent. Ces migrations sont liées au développement des inégalités entre l’économie européenne et celles des sociétés d’origine et, en même temps, aux inégalités internes à ces sociétés. La vie dans certains pays africains est insupportable pour ceux qui, tout simplement, ne disposent de rien pour vivre. Au Maghreb ou en Afrique noire, il est de plus en plus difficile de s’intégrer aux systèmes sociaux, la part la plus importante des richesses étant confisquée par les élites économiques dirigeantes. Ceux qui pourraient s’intégrer et constituer la base d’une classe moyenne ou simplement salariée chez eux sont exclus. Ces pays subissent une désagrégation des couches moyennes beaucoup plus sévère qu’en Europe ; les conditions de vie aujourd’hui y sont pire que dans les dernières décennies du XX siècle.

En conséquence, la demande migratoire continuera à croître. De nombreux migrants ne sont pas des réfugiés au sens classique, ce sont des migrants économiques fuyant la misère. Il faut donc trouver des accords avec les pays d’origine pour mettre en place des politiques communes qui permettent de stabiliser ces populations chez elles. La majorité de ceux qui partent ne le font pas par plaisir : ils ne peuvent faire autrement. Si on leur donne la possibilité de rester chez eux, par le développement économique et social, ils la saisiront, même si cela ne signifie pas ipso facto qu’ils n’auraient plus envie d’aller ailleurs. Nous savons bien que la corrélation entre développement et incitation à l’immigration n’est pas simple ni unidirectionnelle. Mais il n’existe aucune vision à l’échelle européenne, ni quant au développement du sud ni quand à la complexité du phénomène migratoire. Sur ces questions, la pensée technocratique dominante dans les institutions européennes est d’une pauvreté affligeante.

La question d’un Pacte migratoire promis par les diverses présidences de l’Union chaque semestre demeure encore dans les ténèbres. L’Union européenne est focalisée sur les pays de l’Est ; elle tourne le dos aux pays du sud. Cela se paie et se paiera cher. Dans tous les cas, sans une grande politique d’aide au développement, on ne résoudra pas le grand défi des migrations à venir.

VdH : La gauche n’a pas toujours été fâchée avec le concept de frontière, aujourd’hui tabou alors même qu’il inhérent à l’État-nation. Quelle en est, selon vous, la raison ?

S.N. : La question des frontières s’est posée en France en 1986 à partir de l’Acte unique. Il était clair qu’avec le marché unique surgirait inévitablement la question de l’abolition des frontières. Quand on efface les frontières économiques et qu’on permet la libre circulation des biens, des marchandises et des capitaux, on débouche nécessairement sur le traité de Maastricht qui ajoute la liberté de circulation des personnes. C’est logique et nécessaire.

La notion de frontières a été interrogée en termes abstraits par la gauche socialiste, qui était devenue « sans-frontiériste » par européisme. Construire l’Europe avec des frontières extérieures communes impliquait de biffer les frontières intérieures. Dans les années 2000 et 2010, on s’est interrogé sur les flux migratoires non communautaires, interrogation qui est devenue, après 2015, lancinante avec la vague de réfugiés fuyant la Syrie.

On sait dans quel désordre et avec quelle parcimonie la « grande Europe » a réagi devant cette catastrophe humanitaire. Mais l’Allemagne, qui souffre d’un sérieux problème de déficit démographique, s’est servi en passant, accueillant sans demander l’avis de personne plus de 800.000 personnes et, immédiatement après, refermant la porte en déplorant que personne ne respecte plus les accords de Schengen ! Depuis lors, des pays comme l’Espagne et la Grèce, qui contrôlent drastiquement les entrées, sont régulièrement submergés par les demandes d’asile, qu’elles accordent d’ailleurs parcimonieusement. D’autre part, après la crise financière de 2008-2015, les migrations internes à l’Union européenne elle-même ont été également découragées et une véritable renationalisation des politiques migratoires est apparue. Je ne sais comment va évoluer cette situation, mais ce qui me paraît certain, c’est que l’Europe a besoin d’une grande politique migratoire, qui devrait essentiellement se centrer sur la fixation des populations dans les pays d’origine. C’est, j’en suis conscient, plus facile à dire qu’à faire. Mais le dire, c’est au moins mettre le curseur au bon endroit.

Entretien réalisé le 9 juillet 2021.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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