Marcel Gauchet : « La résurgence de l’État-nation peut devenir la matrice de la recomposition droite-gauche »

Historien, philosophe et ancien directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, Marcel Gauchet est notamment l’auteur du Désenchantement du monde (1985) et de Avènement de la démocratie (quatre tomes, 2007-2017). Il a publié au mois d’octobre 2021 La droite et la Gauche. Histoire et destin (Paris, Gallimard, coll. « Le Débat ») et Macron, les leçons d’un échec : Comprendre le malheur français II (Paris, Stock). Voix de l’Hexagone l’a rencontré, à trois mois de l’élections présidentielle, pour aborder l’évolution du clivage-gauche et les perspectives des forces en présence dans le paysage politique français.

Propos recueillis par Ella Micheletti et Pierre-Henri Paulet.


Voix de l’Hexagone : Vous venez de faire paraître concomitamment une réédition augmentée de votre texte La Droite et la Gauche. Histoire et Destin publié pour la première fois en 1993, et une suite de vos entretiens avec François Azouvi et Éric Conan, sous le titre Macron, les leçons d’un échec. Il est difficile de ne pas tirer un trait d’union entre ces deux ouvrages. Estimez-vous qu’il était temps de se repencher sur la dialectique droite-gauche cinq ans après le triomphe du « et de droite et de gauche » d’Emmanuel Macron ?

Marcel Gauchet : Ce qui justifie d’associer ces deux livres, dans mon esprit, c’est le fait que l’élection d’Emmanuel Macron, quoi qu’il arrive, aura représenté une date dans l’histoire de cette opposition droite-gauche. Le général De Gaulle se voulait certes « au-dessus des partis », mais son parti incarnait clairement la droite, ne serait-ce que par son opposition virulente à la gauche. Emmanuel Macron assume l’existence du clivage tout en affichant l’ambition de l’enjamber. C’est une nouveauté qui traduit une évolution des identités politiques méritant d’être interrogée. Quelque chose s’est passé, le succès de la formule l’atteste, qu’il s’agit de comprendre. Macron ne se revendique pas du centre, Il admet l’existence d’une droite et d’une gauche, mais il en prend les deux termes, en se voulant non pas « ni de droite, ni de gauche » mais « et de droite et de gauche ». De ce point de vue-là, il y avait lieu de se demander ce qui avait rendu possible l’acceptation par une part majoritaire du corps électoral français de cette manière de mettre à distance, sans le nier, le clivage droite-gauche. Et puis il y avait lieu, parallèlement, d’examiner la politique réellement menée pour voir ce que cette intention donnait en pratique.

VdH : Ceux qui s’étaient prétendus « ni droite, ni gauche » au XXe siècle étaient les fascistes. Le macronisme, à la différence, se présente donc comme étant « et de droite et de gauche ».

M.G. : Oui. Mais on oublie en général de rappeler que ce ne sont pas seulement les fascistes qui parlaient du « ni droite, ni gauche ». Les communistes ont tenu un discours similaire avant même l’apparition du fascisme. Au lendemain de la Grande Guerre, quand le Parti communiste se constitue lors du congrès de Tours, il récuse l’opposition droite-gauche, laquelle reflète pour lui la politique bourgeoise. Les communistes y voient une mystification, une opposition factice pour gérer des composantes diverses d’une même politique favorable à la classe dominante. Par la suite, ils ont non seulement évolué en intégrant le clivage droite-gauche, mais s’en sont même fait les hérauts en se désignant comme la vraie gauche face à la droite du grand capital.

VdH : Le macronisme n’a-t-il pas voulu réduire ce qui semblait être un paradoxe : la persistance d’un référentiel gauche-droite comme outil d’analyse et de projection politique alors, pourtant, que le pays se gouverne au centre et que la présidentielle se gagne au centre ?

M. G. : Au fond, on pourrait dire qu’Emmanuel Macron a tout simplement rompu avec ce qui était devenu un mensonge du système de la Ve République. En dépit des intentions de son fondateur, cette République avait évolué dans le sens d’un régime de partis binaire, admirablement fait pour entretenir un clivage droite gauche tranché. Dans un régime parlementaire classique, des coalitions peuvent se former pour réaliser des compromis en amont des politiques menées. Dans le système politique français, le jeu opposition-majorité est exclusif. C’est la personnalité du président de la République qui détermine l’orientation politique. Mais en réalité, dès le moment des élections, chaque camp est contraint de se rapprocher du centre pour obtenir une majorité d’électeurs. Et ensuite, un président de droite ou un président de gauche sont conduits à mener une politique hypocrite, réellement une politique au centre pour tenir compte de l’existence de la minorité. Il y a donc un non-dit, avec l’existence d’un compromis qui ne dit pas son nom. Certains ont revendiqué l’ « ouverture » avec la nomination de ministres qui étaient là pour incarner ce compromis central. Quand cette ouverture n’était pas revendiquée, elle était tout de même pratiquée ! Ce système était de nature à créer de la confusion dans les esprits, en suscitant des ailes dures à droite et à gauche qui s’indignaient de ces concessions à l’adversaire. Les « frondeurs » de François Hollande en ont donné l’illustration caricaturale. Macron a joué cartes sur table en disant tout haut ce que les autres faisaient tout bas ! Il a, d’une certaine manière, contribué à faire admettre la vérité sur le fonctionnement de nos institutions.

VdH : En 2019, Ismaël Émelien et David Amiel, deux conseillers du président de la République, ont publié l’essai Le Progrès ne tombe pas du ciel. Il s’agissait d’une tentative de théorisation d’un nouveau clivage entre les progressistes et les populistes. Indépendamment de la réussite ou de l’échec politique du quinquennat, ce clivage-là pouvait-il se substituer au vieux clivage droite-gauche, apparu à la Révolution et ancré dès la Restauration ?

M. G. : Non, je ne pense pas qu’il puisse s’y substituer. En revanche, conjoncturellement, il peut prendre beaucoup de place. Le problème posé par cette volonté de redéfinir le clivage correspond à une réalité du système politique à l’intérieur duquel nous évoluons. De fait, Emmanuel Macron a été élu avec des voix de droite et de gauche qui pouvaient se rassembler sous l’étiquette de « progressisme », mais avouez qu’il est curieux de mettre la droite parlementaire dans le camp d’un progressisme qui n’est pas vraiment sa revendication prioritaire ! De la même façon, le populisme représenté en premier lieu par le Front national – devenu Rassemblement national – est lui-même sujet à divisions, bien loin d’être homogène. Il existe aussi un populisme de gauche incarné et revendiqué par Jean-Luc Mélenchon, même si aujourd’hui les références à Chantal Mouffe et Hugo Chavez semblent être un peu laissées de côté à la France insoumise.

D’une part, on peut constater qu’il y a deux « populismes ». D’autre part, on peut dire qu’à l’intérieur du camp « progressiste », la présence d’une partie de la droite représente une anomalie. Nous avons donc un système fonctionnel qui semble figurer un « bloc bourgeois », droite et gauche confondues, contre un « bloc populaire », selon l’analyse de Jérôme Sainte-Marie. En réalité, ce clivage-là ne se substitue pas mais se superpose conjoncturellement à un clivage des identités de droite et de gauche qui demeure bel et bien puisqu’il traverse les deux camps !

VdH : La tentative de la majorité d’imposer ce nouveau clivage ne répond-t-elle pas à un impératif de la démocratie ? En voulant enjamber le clivage gauche-droite, les macronistes se privaient d’une opposition. Or, unanimité et démocratie ne sont pas vraiment compatibles…

M.G. : L’opposition populiste, que ce soit celle de gauche ou a fortiori celle de droite, est très mal représentée. Si les macronistes assumaient la logique qui sous-tend votre question, cela les conduirait à installer un système proportionnel qui permettrait de faire une place déterminante dans la vie parlementaire à cette opposition populiste qui n’a pas les moyens de jouer le rôle d’une véritable opposition.

« En réalité, le clivage progressistes-populistes ne se substitue pas mais se superpose à un clivage des identités de droite et de gauche qui demeure bel et bien puisqu’il traverse les deux camps ! »

VdH : Vous écrivez dans La Droite et la Gauche. Histoire et Destin, que nous avons assisté ces dernières décennies à la fin de ce phénomène de naissance des partis à la gauche de l’échiquier politique, qu’Albert Thibaudet avait qualifié de « sinistrisme ». Ne pourrait-on pas observer dans les années à venir à l’apparition d’une sorte de « dextrisme », dont les prémices sont le ralliement de la gauche et du centre aux positions qui étaient celles de la droite en matière économique et sur le régalien (sécurité et immigration essentiellement) et l’ébullition actuelle à la droite du RN, avec la naissance de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour ?

M. G. : On peut tenir pour acquise la fin du sinistrisme. C’est en soi un événement considérable, puisque cela met un terme à deux siècles d’histoire politique française. L’avenir reste ouvert, mais dans la conjoncture actuelle rien n’en indique qu’il réapparaisse, malgré la percée à l’extrême gauche d’une écologie politique qui a du mal à assumer cette identité puisque leur cause est, par essence, transpartisane si on la prend au sérieux. Et en effet, on observe une réorientation prononcée du corps électoral et des acteurs politiques vers la droite, au regard des critères généralement admis pour identifier celle-ci. Il s’agit d’une véritable inversion de tendance dont il faut chercher à comprendre les raisons. Ces dernières se résument, au fond, à une seule, qui peut devenir la matrice d’une recomposition future d’une droite et d’une gauche assez différentes de celles que nous connaissons : l’impact de la globalisation et, à l’intérieur de cette globalisation, la résurgence des États-nations. Il s’agit du phénomène mondial majeur du moment. Cela conduit à l’obligation d’assumer l’existence nationale comme étant le cœur de la vie publique et des politiques définissables dans une démocratie. La réhabilitation de l’État-nation implique la possibilité de contrôler un territoire, la capacité d’y maintenir l’ordre et d’y contrôler dans une certaine mesure les flux économiques et migratoires, qui vont les uns avec les autres. C’est sur ce dernier point que droite et gauche sont voués à continuer de diverger.

VdH : Il s’agit là d’un mouvement de fond qui a peut-être été déclenché par la crise économique de 2007-2008 mais qui a trouvé comme catalyseurs à la fois la crise de la covid et la crise migratoire.

M. G. : Nous vivons en effet un basculement de la mondialisation, laquelle suscite un mouvement de réaction et de volonté de réappropriation de la souveraineté politique dans un sens encore très vague. Je songe qu’on pourrait assister à une recomposition « et de gauche et de droite » qui, au regard des critères actuels des identités politiques, représenterait un revirement complet vers la droite, mais un revirement n’empêchant pas l’existence d’une gauche en son sein.

VdH : Dans ce contexte, comment notre système de démocratie représentative peut-il surmonter la défiance croissante observée au sein de la société française ces dernières années (Gilets jaunes, anti-passe sanitaire, abstention massive, intentions de vote à un niveau inédit pour l’extrême droite…) ?

M. G. : Les intentions de vote pour l’extrême droite que vous évoquez sont d’autant plus importantes qu’il ne s’agit pas d’intentions de vote « positives » mais « contestataires », en rupture délibérée avec l’offre politique installée. Le décalage entre ces intentions de vote élevées et l’inconsistance de la base militante ou du personnel politique est très frappante. Je doute que Reconquête, le parti d’Éric Zemmour, trouve beaucoup plus de militants, d’adhérents et de candidats pour les élections que le Rassemblement national, dont c’est le défaut constitutif. Il y a un décalage abyssal entre le nombre d’électeurs du RN et la faiblesse insigne de l’appareil militant et politique de cette formation. À partir de là, la question est : comment sortir de ce piège ?

Je ne vois qu’une seule solution. Il faut identifier de quoi se nourrit cette distance et cette défiance vis-à-vis de la politique professionnelle. Or, ce n’est pas difficile à identifier. C’est la dissimulation des problèmes qui alimente la protestation, que ces problèmes découlent des politiques européennes ou des politiques régaliennes au sens le plus étroit du mot. D’un côté la réalité du fonctionnement judiciaire ou l’impuissance policière, de l’autre la question migratoire qui prend un tour préoccupant pour beaucoup de gens, non pas en elle-même mais par ses conséquences dans la vie de tous les jours. La fonction de la démocratie est de pouvoir mettre sur la table tous les problèmes qui tracassent les citoyens. Toutefois, pour des raisons évidentes, le choix des grands partis a été de tenir à l’écart ces questions ou de n’en parler que pour ne rien faire ! On se souvient par exemple que Nicolas Sarkozy avait su enfourcher le problème de l’insécurité pour l’escamoter ensuite.

 » La fonction de la démocratie est de mettre sur la table tous les problèmes qui tracassent les citoyens. Toutefois, le choix des grands partis a été de tenir à l’écart ces questions ou de n’en parler que pour ne rien faire ! « 

Imaginons un système politique fondé sur un mode de scrutin proportionnel… Compte tenu de l’ampleur des votes protestataires, les coalitions qui se formeraient seraient davantage obligées de prendre en compte ces questions. Malgré ses qualités, notre système politique majoritaire a l’inconvénient de définir un agenda des priorités qui ne tient pas nécessairement compte de préoccupations qui sont pourtant dominantes dans l’opinion, qu’il s’agisse du fonctionnement de la justice, des capacités de la police à assurer l’ordre public ou de la politique migratoire. Cela explique, à mon sens, la protestation d’une partie importante des citoyens. La réponse à apporter apparaît simple sur le principe, mais peu évidente à mettre en œuvre car les questions posées sont très difficiles à aborder et traiter. Il faut en être conscient. C’est clairement le défi actuel de la démocratie en France. Le risque que nous encourons à ne pas vouloir le relever est la paralysie institutionnelle, avec des élections « bidon » qui permettent à des candidats de l’emporter en ne réunissant que 18 % des suffrages du corps électoral. C’est une dérive complète de l’esprit de la Ve République.

VdH : Puisque vous évoquez, en filigrane, la question du courage politique face aux grands défis, on se souvient qu’Emmanuel Macron avait intitulé en 2017 son livre-programme Révolution. Avec le recul d’un quinquennat, qu’avait vraiment de révolutionnaire le macronisme ?

M. G. : Il avait quelque chose du révolutionnaire : l’irruption d’Emmanuel Macron dans la cour des grands, ce qu’on n’attendait certainement pas ! C’est la première fois sous la Ve République qu’un outsider – relatif, mais outsider quand même – a réussi un hold up sur la présidence aux dépens des partis de gouvernement qui paraissaient indispensables à la conquête du pouvoir. Mais la révolution s’arrête là ! Finalement, la révolution réside dans la seule personne de Macron tandis que sa politique, pour des raisons complexes à analyser, est grosso modo la même que celle de ses prédécesseurs. Et cela a rassuré tout le monde, ou en tout cas une fraction suffisante dans le pays pour qu’il soit aujourd’hui encore le candidat le plus plausible à sa succession.

Accomplir la fameuse « révolution » signifierait débloquer toute une série de dossiers parfois très mal appréhendés, parfois bien repérés, qui empoisonnent la vie politique du pays depuis des années (le système de retraite, le système de santé, le système éducatif, les problèmes de sécurité etc.). Ces questions sont connues, mais la classe dirigeante française semble paralysée. Déclarer qu’il faut faire une réforme est une chose, la faire et définir la manière de la faire en sont une autre.

VdH : Si la politique d’Emmanuel Macron n’est pas révolutionnaire, ne la reconnaissez-vous pas néanmoins réformatrice ?

M. G. : Si, elle est réformatrice a minima, comme celle de ses prédécesseurs. Nicolas Sarkozy avait fait beaucoup de réformes, funestes pour la plupart d’entre elles d’ailleurs. François Hollande en a fait lui aussi. L’une des plus importantes qu’il ait réalisées est la réforme des régions. Elle n’a pas été assez commentée, de mon point de vue, alors qu’elle était invraisemblable. On se demande encore à quoi correspondent les nouvelles grandes régions. On attend  l’analyse qui nous expliquera les raisons qui ont déterminé cette initiative abracadabrante que personne n’avait sollicitée. Il paraîtrait que l’impulsion première est venue de la nécessité de sauver le soldat Royal, empêtrée dans sa gestion catastrophique de la région Poitou-Charentes. Noyer celle-ci dans un ensemble plus vaste était le moyen d’escamoter le problème. Mais on ne pouvait pas s’arrêter à une seule région. Il fallait escamoter l’escamotage, d’où « les grandes régions ». Comme quoi la démarche réformatrice n’est pas une garantie en soi. Car évidemment, une réforme n’est jamais « bonne » en elle-même. Elle ne l’est que si elle correspond à une nécessité. Tous les gouvernements font  des réformes,  ils en font même beaucoup trop ! Le drame français, c’est que nos présidents réalisent toutes les reformes possibles… pour ne pas faire les vraies réformes ! Il n’y a qu’à observer la quantité de travail législatif produite ces dernières années :  la réforme est le prétexte d’une  inflation législative qui ne règle rien.

VdH : Depuis 2017, le paysage politique semblait figé, stérile, avec d’anciens partis de gouvernement qui ne se remettaient pas de leur débâcle de 2017, un Président qui avait su conserver son socle électoral (25 % environ) et un  Rassemblement national en passe de se qualifier une fois encore au second tour de la présidentielle. L’irruption sur la scène électorale d’Éric Zemmour, la désignation surprise de Valérie Pécresse comme candidate LR voire le retour de Christiane Taubira à gauche peuvent-ils bouleverser les rapports de force ?

M. G. : Dans ce tableau, il y a des éléments en jeu très différents. La situation à droite et à gauche n’est pas la même. L’événement politique majeur à l’aune de l’histoire de ce pays est l’effondrement de la gauche de gouvernement. Car il s’agit bien, à ce niveau, d’un effondrement. Le PS en est revenu au socialisme municipal de ses origines ! Comme si l’échelon pertinent de la politique de gauche n’était plus que l’échelon local. Pour un parti qui a, en principe, l’ambition de transformer l’existence collective cela  paraît un peu étroit !

VdH : Ouvrons une parenthèse à ce sujet. S’agit-il de la pertinence de la politique locale du PS ou de la notoriété de ses élus locaux ?

M.G. : Les candidats qui se présentent sous l’étiquette PS bénéficient surtout de ce que François Mitterrand avait mis en place, via la décentralisation, à savoir un système clientéliste extrêmement puissant qui, dans un contexte de désaffection de plus en plus prononcé pour les élections locales, s’ajoute à une sorte de suffrage censitaire par exclusion volontaire. Outre les catégories du haut du panier éducatif, votent les militants et les clients. Si c’est cela le socialisme, il ne faut pas s’étonner que son image soit modérément mobilisatrice !

Pour en revenir à la question précédente, je remarque que la droite est restée en meilleure posture que la gauche, même si une partie significative de l’électorat trouve finalement qu’Emmanuel Macron « fait le boulot ». Dans l’esprit d’un sympathisant LR, il n’y a pas de grande différence entre un Macron et une Valérie Pécresse. Économiquement, l’identité de droite se réduit en quelque sorte à la maîtrise des dépenses publiques ! La vraie nouveauté dans ce camp-là est son extrémisation, que représente très bien Éric Zemmour. La percée de Zemmour et la désignation de Pécresse à l’issue de la primaire de la droite constituent une revanche de la sociologie sur les identités politiques. La candidate LR représente le retour de la droite sociologique : elle est parfaitement représentative de ce que l’électeur de droite moderne peut préférer car elle en donne une incarnation exemplaire. Dans le cas d’Éric Zemmour, c’est un peu la même chose. Ce qui limitait l’ascension de Marine Le Pen à droite était le caractère populaire de son électorat, qu’il soit originaire de la vieille extrême droite ou venu en partie de la gauche. Pour le dire autrement, Marine Le Pen « faisait plèbe »… Un journaliste du Figaro et un auteur cultivé apparaissent quand même plus sérieux aux yeux de l’électeur de droite ! Zemmour a permis à cet électorat bourgeois classique de se retrouver dans un discours qui n’était plus crédible, après l’expérience Sarkozy, au sein de la droite de gouvernement. Pour moi, ce phénomène-là est donc avant tout sociologique car il permet d’offrir une issue à un électorat qui en a plus qu’assez des palinodies de son camp face aux questions qu’il juge prioritaires.

Tout cela représente-t-il vraiment un bouleversement politique ? Je n’en suis pas sûr. En revanche, il y aura bien des effets politiques observables ex post. Éric Zemmour trouve sa limite dans son incapacité à aspirer l’ensemble des électeurs de Marine Le Pen. Il est visible qu’il ne parvient pas, à ce stade,  à les toucher tous. Il doit opérer leur siphonage s’il veut que sa candidature soit crédible. Y parviendra-t-il ? Par ailleurs, il souffre des mêmes handicaps qu’elle du point de vue de la crédibilité gouvernementale. En pratique, nous assistons à une primaire de l’extrême-droite. Si, à la fin du mois de janvier, Éric Zemmour se trouve significativement en-dessous de Marine Le Pen dans les sondages, je ne vois pas comment il pourra maintenir sa candidature sans le risque d’apparaître comme l’instrument de la droite pour éviter la qualification au second tour de la candidate RN et permettre celle de Valérie Pécresse. Cela dit, dans ce scénario, dans quelle mesure Valérie Pécresse serait-elle en mesure de recueillir les voix de l’extrême-droite ?  Je doute qu’elle se différencie beaucoup de Macron aux yeux de cet électorat, qui ira plutôt vers l’abstention.

« L’événement politique majeur à l’aune de l’histoire de ce pays est l’effondrement de la gauche de gouvernement »

VdH : Une certitude semble-t-il : l’élection ne se jouera pas à gauche…

M. G. : Effectivement, car l’électorat de gauche est parti ailleurs.  Le seul candidat qui pourrait permettre à la gauche dite de gouvernement de dépasser les 5 % est probablement… François Hollande ! Je ne suis pas sûr qu’il ait très envie de relever ce défi pour obtenir 8 à 10 % des suffrages. Pourquoi lui ? Parce qu’il est la seule personnalité politiquement plausible qui pourrait prendre des voix à Emmanuel Macron. Identitairement, par héritage, il représente la gauche, ce qu’est incapable de faire Anne Hidalgo, la maire de la ville la plus bourgeoise de France, la madone de la boboïtude !. Elle n’a rien à dire à l’électorat populaire que le défi pour la gauche est de rattraper. À ce titre, je ne peux m’expliquer le choix incompréhensible d’Anne Hidalgo par le PS ! Si l’objectif était de figurer honorablement à l’issue du premier tour et de passer devant Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, le PS aurait dû investir François Hollande. Il se serait agi, bien entendu, d’une candidature de témoignage mais qui aurait pu donner une vague consistance identitaire à un camp en déshérence.

VdH : Une dernière chose à propos des perspectives électorales pour 2022… Emmanuel Macron n’a-t-il pas sous-estimé le réflexe légitimiste au sein de la droite ? Même si LR n’a plus grand-chose de gaulliste, il s’agit d’une vieille famille politique pour laquelle des électeurs de droite peuvent quand même conserver une sorte d’affect pour ce parti, ce qui ne sera pas le cas avec la coquille vide qu’est En Marche !. De plus, la droite de gouvernement n’a-t-elle pas la capacité, même divisée, de s’unir au moment opportun ?

M. G. : Ces deux aspects comptent. Il est difficile d’estimer, cependant, le degré de fidélité d’un électeur  pour un parti historique au jour d’aujourd’hui. Cette fidélité a été considérablement brouillée, même à droite. D’ailleurs, par le passé, un tel comportement légitimiste s’observait davantage à gauche qu’à droite. Les divisions parlementaires de la droite ont toujours été puissantes. Après tout, l’UMP/LR est une création récente. Il existait auparavant une droite plus centriste et une droite plus régalienne. Même sous l’ère gaullienne, il n’y a jamais eu de « bloc » de droite. C’est donc la rétraction qui a provoqué l’union, plutôt que la consécration d’une identité historique. À gauche en revanche, beaucoup de personnes – j’en ai bien connu – ne se posaient pas de question et votaient par principe pour le candidat de gauche. La seule question qui était posée et tourmentait un peu l’électeur était la question des alliances entre socialistes et communistes. Mais la gauche représentait le vote identitaire par excellence. Du côté de la droite, qu’en reste-t-il ? J’avoue avoir du mal à l’apprécier. Il est possible, en effet, que la fidélité partisane joue en faveur de Valérie Pécresse, en plus de ses atouts personnels, mais à quelle échelle ? C’est l’inconnue de la campagne.

Par ailleurs, votre question soulève implicitement le problème de la dynamique institutionnelle. Macron, inconnu du plus grand nombre, a été élu en 2017 et a entraîné avec lui une majorité parlementaire constituée de « super-inconnus » ! La légitimité va au président de la République. Même si En Marche !, c’est vrai, n’est rien, Macron peut très bien rééditer l’opération, même si on est tenté de penser qu’elle sera plus difficile. Les espérances investies dans les nouveaux venus de 2017 se sont envolées, mais que savons-nous de l’enracinement local de ce personnel ? Le test de l’expérience à venir le dira.Cela fait beaucoup d’inconnues, comme vous voyez !

Entretien réalisé à Paris le 21 décembre 2021.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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