5 décembre : la promesse d’un long combat

les vieux

Voix de l’Hexagone était présent aux côtés des manifestants pour cette première journée de grève contre la réforme des retraites. La journaliste Ella Micheletti décrit l’ambiance dans le cortège. 

C’est un Paris relativement désert qui nous accueille d’abord, ce jeudi 5 décembre, gare Saint-Lazare. Un Paris qui joue l’entêtante musique du silence, de celle qu’on ne rencontre généralement qu’en août et qui offre tout le luxe de l’apaisement et du nécessaire repli sur soi. Mais, aujourd’hui, aucun apaisement en vue. Bien au contraire.

C’est la colère, la peur, l’esprit de résistance qui forment au point de ralliement de la grande manifestation une cacophonie réchauffant le cœur et les membres engourdis par le froid, presque autant que les vins chauds et les saucisses, servis à la sauvette. Ils sont cent, puis mille, puis plusieurs dizaines de milliers à la gare du Nord en début d’après-midi. Un vent glacial vient cingler les joues des courageux qui se sont risqués dehors et rentrent la tête dans leurs écharpes. Tous les participants paraissent unis, au-delà de leurs parcours très divers, par un même but : ne pas laisser passer la future réforme des retraites qui aurait pour conséquence d’instaurer non seulement le système par points – à la valeur plus qu’aléatoire – mais aussi d’harmoniser tous les régimes par le bas. Des hommes, des femmes, des étudiants, des retraités, déterminés à aller jusqu’au bout, à mener le combat jusqu’à obtenir satisfaction. Personnels de santé, cheminots, pompiers, enseignants, avocats, ouvriers, à l’évidence, chacun se sent concerné et en danger. 

Les fumigènes roses et violets se glissent au travers des bannières syndicales qui se déploient dans l’air : CGT, SUD, Solidaires… Quelques rares militants politiques aussi, de partis résiduels qui semblent pourtant se faire un devoir de marcher aujourd’hui : NPA, PCF… Ce qui est sûr, c’est que la foule ne cesse de s’amasser, dès 13 heures, tant et si bien que les manifestants sont forcés de s’engouffrer dans le boulevard de Magenta. À partir de là, c’est un blocage complet qui les attend. Impossible d’avancer. Des slogans sont scandés et percent le ciel par la tonalité rageuse de ceux qui les crient : « Manu, nous on est là ! », « Police partout, justice nulle part », « Emmanuel Macron, oh, tête de con, on vient te chercher chez toi ».

Les véhicules de la CGT, notamment, peinent à se mouvoir alors que les militants tentent péniblement de se frayer un chemin dans la foule. C’est à celui qui parviendra à ouvrir une brèche. Un quinquagénaire poivre-sel, barbe de trois jours, bière à la main et gilet jaune noué autour du torse, s’exclame en riant : « Mais c’est pas bientôt fini tout ce bazar, y’en a marre de tous ces gens qui défilent ! »

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Bon enfant. C’est l’atmosphère qui se dégage de ce cortège grandissant et ce tout au long de l’après-midi. Des yeux brillants d’espoir et la volonté de ne pas « se laisser avoir », bien que les slogans ne soient pas tous de la première finesse et que l’on croise quelques manifestants archétypaux. Tout à coup, un bruit sourd retentit, quelques cris éclatent plusieurs dizaines de mètres plus loin. Alors qu’un manifestant, bonnet vissé sur la tête, tend le cou pour tenter d’apercevoir ce qui se passe au-devant et scrute la rue d’un regard bleu inquiet, la foule commence à se replier. Premier envoi de gaz lacrymogène. Dans l’air frigorifique, on commence très vite à sentir l’odeur suffocante du gaz. Les informations sont vagues mais l’agitation ne dure pas : puisque personne ne sait exactement ce qui se trame au bout du boulevard de Magenta, les manifestants bifurquent bientôt dans les petites rues, dont la rue Taylor.

L’arrivée sur le boulevard Voltaire puis place de la République se déroule dans un climat sous tension entre forces de l’ordre et manifestants. Ces derniers s’énervent, les grenades de désencerclement fusent. Plus tard, on apprendra que plusieurs de nos confrères journalistes ont été blessés au cours de la manifestation dont les reporters Gaspard Glanz (Taranis News), Taha Bouhafs (Là-bas si j’y suis),  Mustafa Yalgin (agence turque Anadolu). La journaliste de Russia Today Charlotte Dubenskij a également signalé, sur son compte twitter, avoir été touchée par un éclat de grenade. Plusieurs manifestants ont aussi été blessés, dont une jeune fille sérieusement à l’œil. Au milieu, certains entendent jouer le rôle de pacificateurs, comme cette femme vêtue de blanc, grand sourire aux lèvres, qui brandit une pancarte : « Ne tirez pas, s’il-vous-plait ».

Évidemment, personne n’est dupe : les casseurs du Black bloc sont bel et bien présents. À plusieurs reprises, des manifestants s’indignent de ce qu’ils considèrent être, sinon de une complicité, tout du moins une indulgence et un laxisme coupables des autorités envers des personnalités ultra violentes dont l’identité est généralement bien connue des forces de l’ordre. Avec leur accoutrement reconnaissable – tout de noir vêtus, visage camouflé, casqués, masqués – ils sont facilement repérables. Au total, ils étaient approximativement 700 dans les rues aujourd’hui. Des caméras ont été sabotées et un véhicule brûlé et renversé. Déjà présents à la gare du Nord, ils avaient été dispersés et non arrêtés.

Les heures s’écoulent et la nuit, en plus du froid persistant, finit par s’abattre sur la capitale. Il est environ 17 heures 15. Les rangs des manifestants dégrossissent au fur et à mesure mais c’est une foule encore très importante qui envahit la place de la Nation avant d’être dispersée ver 20h30. Au total, 90 personnes ont été interpellées, un maigre chiffre au regard du nombre total d' »ultras » présents. Alors que des dizaines de milliers de citoyens pacifiques ont fait entendre leur voix dans les rues, les Black blocs s’évaporent dans l’obscurité, sans crier gare, comme des ombres prêtes à resurgir demain. Cela devient une habitude.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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