Nécessaire Coralie

Neuf mois après sa disparition prématurée, les éditions Michalon ont publié Nécessaire souveraineté, l’ultime texte de Coralie Delaume. Ce bref ouvrage synthétise, avec une formidable cohérence, les grandes thématiques qui caractérisaient son œuvre. Puisse-t-il être lu par le plus grand nombre.

Les familiers de la pensée de Coralie Delaume, ceux qui lisaient ses chroniques dans la presse et goûtaient sa prose finement ironique, ceux qui ont parcouru ses ouvrages, la retrouveront entière et plus percutante que jamais entre les lignes de Nécessaire souveraineté. Dans sa postface, l’éditeur Yves Michalon note qu’il aurait été écrit « non comme un testament mais comme un mémoire ». C’est effectivement un mémoire, mais mieux encore : c’est un manifeste. Autant dire un aboutissement et un commencement. L’aboutissement, bien sûr, de la réflexion subtile, rigoureuse et toujours documentée de cette officier-militaire de carrière devenue blogueuse puis essayiste, fruit d’années de travail intensif consacrées à décortiquer les communiqués sibyllins de la Commission européenne et les arrêts rébarbatifs de la Cour de justice de l’Union européenne… Le commencement, osons le croire !, d’une prise de conscience chez ses primo-lecteurs. Il n’est jamais trop tard pour lire Coralie.

Le malheur de Cassandre

Son drame aura été d’énoncer avec une admirable lucidité la réalité des rapports politico-économiques à l’intérieur de l’Union européenne sans pouvoir assister, de son vivant, au triomphe du combat pour la reconquête de la souveraineté nationale – l’autre nom de la démocratie – dont elle fut une contributrice respectée, y compris par ses adversaires intellectuels. Rédigée en temps de pandémie, Nécessaire souveraineté se fait néanmoins l’écho d’une première victoire. La bataille culturelle menée par Coralie Delaume a progressé, ce que démontre avec éclat la redondance dans les discours politiques, jusques et y compris dans celui du très europhile président Macron, du terme de « souveraineté ». Associée à l’idée de protection, de défense mais aussi de capacité d’action, la souveraineté, honnie des mondialistes en temps ordinaires, porte l’espoir d’une solution pertinente en temps de crise. Si elle ne l’évoque pas explicitement, une autre bataille a été modestement remportée sur le terrain des idées. Car les Français, comme bien des Européens désormais, se résignent à la construction européenne – en partie conscients de ce qu’elle produit de néfaste sur le fonctionnement des États – plutôt qu’ils ne l’encouragent. Il s’agit pourtant d’une victoire à la Pyrrhus. Se résigner, c’est déjà accepter, baisser les bras, se désengager, suivre la voie d’une défaite collective.

« Associée à l’idée de protection, de défense mais aussi de capacité d’action, la souveraineté, honnie des mondialistes en temps ordinaires, porte l’espoir d’une solution pertinente en temps de crise »

Nécessaire souveraineté est l’occasion de répéter, inlassablement, sans s’égarer dans les détails ni les circonlocutions du langage techno, comment tout est lié… Le démantèlement de l’État souverain et les politiques de rigueur budgétaire ; les politiques de rigueur budgétaire et les ratés de la gestion de la pandémie ; les ratés de la gestion de la pandémie et la désindustrialisation ; la désindustrialisation et la concurrence organisée par les traités européens ; la concurrence organisée par les traités européens et la précarisation des classes populaires ; la précarisation des classes populaires et la crise des Gilets jaunes ; la crise des Gilets jaunes et le démantèlement de l’État souverain.

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La construction européenne a dépossédé les gouvernements de leur capacité de mener la politique économique de leur choix tout en leur imposant des réformes motivées par la rigueur budgétaire chère à l’Allemagne, puissance dominante du continent quoi qu’en pense Paris (il faut lire à cet égard un précédent ouvrage du même auteur, Le Couple franco-allemand n’existe pas). Car cette union « sans cesse plus étroite » promise par le Traité sur le Fonctionnement de l’UE « constitue non une convergence des peuples mais une extension du domaine du marché ». Tout ceci est connu. Mais Coralie Delaume va plus loin, en déconstruisant habilement le contre-discours que ne manquent pas d’opposer les défenseurs du système néolibéral, ces membres du fameux « cercle de la raison ». Quand ceux-ci ironisent, par exemple, sur la prolifération des normes, qui témoignerait de l’obésité de l’État, quasi-socialiste, plutôt que du laisser-faire qui leur est cher, elle leur répond que les apparences sont trompeuses. En effet, les néolibéraux font mine d’oublier que leur mentor Friedrich Hayek ne préconisait pas l’effacement de l’État mais lui destinait un rôle actif, celui de créer le cadre législatif garantissant les conditions de la concurrence libre et non faussée, du marché total. Protéger la concurrence nécessite des normes. Beaucoup de normes.

Si peu de Français connaissent les analyses implacables de Coralie Delaume, ils sont nombreux à développer la double intuition que notre modèle économique, d’une part, et que notre participation à la construction européenne, d’autre part, ne sont pas étrangers à leur propre déclassement et, au-delà, à la fragilisation de l’État. Hélas, tels Cassandre, ceux qui s’échinent à éclairer l’origine du « malheur français », pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, et de prédire les conséquences de la mondialisation ne sont jamais vraiment entendus. Les mêmes politiques funestes sont ainsi poursuivies par des gouvernements semblables les uns aux autres, comme si les électeurs eux-mêmes ne voulaient tirer dans les urnes aucune conclusion de leurs intuitions.

Cette crise qui ne vient plus

« Mais les populistes, alors ? » objecteront à juste titre les lecteurs. Il est vrai que l’Occident a connu son moment populiste, avec l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016 portée par des discours protectionnistes et isolationnistes, et plus encore avec la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne après le référendum organisé cette même année. Ailleurs, d’autres figures ont effectué une percée, principalement à la droite de l’échiquier politique, sur des thématiques souverainistes. Coralie Delaume observe que « le discours populiste est un discours de réappropriation, de recouvrement de la souveraineté comme capacité à agir et à obtenir un résultat de son action », c’est en cela qu’il séduit. Il faut souligner pourtant le succès paradoxal de forces politiques qui ciblent l’immigration et proposent donc de reprendre le contrôle des frontières de l’État-nation, mais qui, sur le plan économique, ne critiquent que du bout des lèvres les lois dévastatrices du marché dérégulé. Ce populisme-là est voué à l’échec. Il est déjà en train de battre en retraite et ne sera, surtout, jamais une solution pour tailler en pièces l’Union européenne telle qu’elle existe.

Les dernières pages de Nécessaire souveraineté sont empreintes de désabusement. Le mot « souveraineté » est dans toutes les bouches, mais l’œuvre de déconstruction de l’État-nation ne paraît pas sérieusement remise en question. Coralie Delaume s’interroge : « Si l’on entrait au contraire dans une phase de radicalisation autoritaire du néolibéralisme, dans laquelle l’État ne serait plus seulement l’opérateur de la concurrence chargé d’organiser juridiquement son fonctionnement optimal, mais également le censeur chargé de réprimer la contestation d’une part, et l’assureur du marché d’autre part, son ‘‘prêteur en dernier ressort’’ ? ». En témoignent, en effet, tant l’encadrement brutal des manifestations ces dernières années, notamment en France, que les aides versées sans réelle contrepartie aux entreprises (CICE, aides covid…).

« Le mot ‘souveraineté’ est dans toutes les bouches, mais l’œuvre de déconstruction de l’État-nation ne paraît pas sérieusement remise en question »

Le populisme n’a aucunement permis le reflux du phénomène de mondialisation (en avait-il seulement l’intention ?) Il a, en revanche, provoqué son durcissement, comme une réaction d’auto-défense. Dans un récent essai (Basculements, La Découverte, 2021), l’historien Jérôme Baschet ne dit pas autre chose, lorsqu’il relève que la crise sanitaire a opportunément permis aux États d’accroître ses moyens de surveillance des citoyens : « Le Léviathan étatique aurait donc flairé, avec la Covid-19, l’occasion d’une apothéose de la gouvernementalité biopolitique ».

En écrivant Nécessaire souveraineté, Coralie Delaume s’est battue une dernière fois pour faire avancer ses idées, alors que tout est peut-être déjà perdu.


Référence : Coralie Delaume, Nécessaire souveraineté, Paris, Michalon, 2021, 84 pages. Prix éditeur : 9,50 EUR.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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