Dimitri Manessis : « Rino Della Negra est le reflet d’une époque, celle du Front populaire »

Dimitri Manessis, docteur en histoire contemporaine, est chercheur associé au laboratoire LIR3S, de l’Université de Bourgogne Franche-Comté. Avec le professeur Jean Vigreux, il a co-écrit une biographie sur Rino Della Negra, un jeune résistant italien appartenant au groupe Manouchian.

Propos recueillis par Ella Micheletti.


VdH. : Le groupe Manouchian revêt une grande importance dans l’histoire de la Résistance. Paradoxalement, ses membres sont individuellement méconnus, à part le poète arménien Missak Manouchian. Comment expliquer un tel anonymat des vingt-deux autres exécutés, dont Rino Della Negra ?

Dimitri Manessis. : C’est une très bonne remarque. C’est à la fois un effet de mémoire et un effet de groupe. On parle d’événements qui se sont déroulés il y a 80 ans à peu près. Par conséquent, la mémoire fait son œuvre et avec elle aussi une part d’oubli ou de confusion. Cela fait qu’on se rappelle du groupe et de l’affiche rouge qui est restée un symbole marquant. Mais c’est vrai qu’individuellement, on en sait assez peu et d’ailleurs ça peut être une piste de travail intéressante de faire une biographie collective de ce groupe Manouchian. Parmi eux, les Italiens étaient un peu passés à la trappe des recherches historiques. C’est sur l’un d’eux – ou plutôt l’un des membres du troisième détachement italien, même s’il était naturalisé français – qu’on s’est penché.

VdH. : Je n’ai trouvé aucun autre ouvrage biographique sur Rino Della Negra avant celui que vous lui avez consacré avec Jean Vigreux…

D.M. : Il y a quelques petits travaux, par exemple une fiche Maitron, qui avait été établie à son nom. C’est le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social. Mais c’était une notice courte, brève, et qui, on s’en est rendu compte au fur et à mesure de notre travail, très incomplète et lacunaire. Aucun travail scientifique d’ampleur n’avait été mené sur Rino. On s’est dit en début d’année 2018 que ça valait la peine de se pencher sur cette trajectoire.

VdH. : Qu’est-ce qui vous a particulièrement attirés chez lui ? Sa double figure de résistant et sportif ?

D.M. : Tout est parti d’une rencontre entre deux univers assez différents, qui ne se côtoient pas forcément : le monde des tribunes de football et le monde universitaire. À l’origine, ce livre vient d’une écharpe que les supporters du Red Star vendaient lors de la saison 2017/2018 sur laquelle était inscrite « Tribune Rino della Negra ». Un jour où je portais cette écharpe à un séminaire de la faculté de Dijon, Jean Vigreux, qui était mon directeur de thèse, me demande ce dont il s’agit. Ce qui nous a donné envie de travailler au départ, c’est cette rencontre-là. Comment un résistant un peu oublié est-il devenu une icône de supporters de football ? C’est cette question qui a créé une petite étincelle. C’est cette casquette de résistant, immigré, footballeur et ouvrier – car Rino était un métallurgiste – qui nous a intéressés. Ce travail s’inscrit dans une histoire populaire, politique, une histoire sociale du politique. En mêlant tous ces aspects-là, on estime faire un travail pertinent d’historiens.

VdH. : Comment se déroulent la recherche de sources et l’écriture à quatre mains ?

D.M. : « Quatre mains et deux cerveaux », comme dit Jean. Au départ, on a essayé de travailler de la manière la plus organisée possible. Quand on est seul, on peut se permettre d’avoir une méthodologie personnelle, parfois un peu confuse. À deux, il s’agit de bien borner le sujet. On a commencé par un plan, une première recension des sources, des archives qu’il faut consulter, etc. Le plan a été construit assez vite, les trois premiers chapitres sont consacrés à la vie de Rino et le dernier se concentre sur les mémoires. Il va de la Libération à nos jours. À l’origine, on s’est réparti le travail de la façon suivante : je m’occupais de la jeunesse et la carrière de footballeur de Rino. Jean était davantage centré sur un sujet qu’il maîtrise mieux : la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, sur lesquelles il avait déjà travaillé. Puis on s’est rendu compte qu’à chaque fois que l’un travaillait sur son chapitre, il trouvait des éléments qui pouvaient enrichir le travail de l’autre. On s’est appelé souvent. Au final, on a travaillé à deux sur l’entièreté du document. Certains passages portent sûrement un peu plus la patte de Jean ou la mienne. Mais ça a été un travail collectif, ce qui est toujours très enrichissant pour un historien. À l’époque, j’étais dans ma thèse qui est un travail souvent solitaire. Le fait de travailler à deux, avec mon directeur de thèse, qui m’accordait cette confiance-là, c’était excellent.

VdH. : Pour nos lecteurs qui n’ont pas lu le livre, pouvez-vous expliquer les raisons qui ont poussé un tout jeune homme à s’engager dans la Résistance ?

D.M. : C’est la question qui m’a beaucoup guidé dans le travail. Comment ce jeune dont on s’aperçoit qu’il a priori peu voire pas d’attaches militantes (syndicales ou politique), qui semble n’aimer que le foot, se retrouve-t-il dans l’élite combattante d’obédience communiste en région parisienne ? Les réponses sont multiples et non définitives. Il faut se garder d’être trop sentencieux quand on est historien. Il faut formuler des hypothèses. Il y a un moment précis qui est celui du déclic, où Rino est requis pour le STO (Service du travail obligatoire). Comme des dizaines de milliers de jeunes Français, il refuse. Il devient un réfractaire au STO, mais cela ne présage pas que l’on rentre dans la Résistance. Encore moins dans la Résistance armée. Pour nous, ce qui est important, c’est de revenir sur qui il était avant la guerre, dans quel environnement il a grandi et baigné. Quand bien même ses parents n’étaient pas militants, quand bien même lui-même n’était pas militant, il évolue dans un environnement très politisé. Que ce soit au niveau de ses fréquentations, de son premier cercle d’amis qui sont des antifascistes communistes italiens d’Argenteuil. Il faut savoir que deux de ses très proches amis s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre du côté des Républicains en Espagne. C’est quelque chose qui a forcément marqué ce jeune homme un peu plus jeune. On peut émettre l’hypothèse sans trop se tromper, que cet engagement de l’autre côté des Pyrénées, joue dans sa construction. Cela montre à Rino qu’il est possible de se battre physiquement et militairement contre le fascisme.

« Comment un résistant un peu oublié est-il devenu une icône de supporters de football ? C’est cette question qui a créé une petite étincelle. C’est cette casquette de résistant, immigré, footballeur et ouvrier – car Rino était un métallurgiste – qui nous a intéressés. »

Il y a aussi toute la dimension sportive et de loisir. À l’époque, même si vous prétendez ne pas vous intéresser à la politique, vous allez jouer dans un club affilié à la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail). C’est tout l’univers du sport travailliste, ouvrier, qui est relié à tous les enjeux politiques de la période. Et puis quand vous êtes jeune ouvrier, que vous allez à l’usine dans la France du Front populaire (ou de son délitement), vous êtes confronté à ces enjeux. Je pense que pour comprendre qui est Rino Della Negra partisan, il faut comprendre qui il a été : un jeune footballeur ouvrier de banlieue. C’est pour ça que pour nous, il était important d’arriver à reconstituer le plus précisément possible son milieu, parce que ça compte et parce qu’on est tous, sans automatisme mais avec une part de déterminisme, le produit de notre environnement. Rino est le produit d’un environnement, d’une classe ouvrière immigrée, de banlieue parisienne, des années du Front populaire. Il se sociabilise dans ce terreau de l’antifascisme.

VdH. : Quel étaient ses rôles et quels ont été ses actes de résistance les plus « marquants » ?

D.M. : Nous avons recensé une quinzaine d’actions de résistance de sa part, c’est-à-dire trois fois plus que les quatre ou cinq qui lui étaient attribuées jusqu’à présent. Et je parle bien d’actions armées. Quant à son rôle, il n’est pas forcément le même à chaque action. Il peut être celui qui tire au pistolet, qui jette des grenades, qui fait le guet, qui s’attaque de mille et une façons non seulement à l’armée allemande mais également à ses collaborateurs français et italiens.

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Son action la plus marquante pour moi n’est pas la plus lourde militairement. Elle est surtout symbolique. C’est l’attaque du siège du Parti fasciste à Paris, rue Sédillot. De jeunes femmes et des hommes italiens ou d’origine italienne portent les coups à ceux que leurs pères ou amis ont affrontés quelques années auparavant, en Italie ou en Espagne, comme on vient de l’aborder. Ce sont les mots des frères Rosselli, au moment de la bataille de Madrid en 1936, lors de la Guerre d’Espagne : « Hier en Italie, aujourd’hui en Espagne », pour montrer une continuité du combat antifasciste. Je pense que dans la tête de Rino et de ses amis, cela pouvait être : « Avant-hier en Italie, hier en Espagne, aujourd’hui à Paris, en France. » On peut imaginer l’état d’esprit de ces hommes et femmes qui sont habités d’un profond sentiment de revanche, au moment de ce type d’action, c’est pour ça que je l’évoque.

VdH. : En dépit de sa jeunesse, Rino Della Negra fait preuve, aux derniers moments de sa courte vie, d’une bravoure incroyable, d’une grande lucidité et d’une joie de vivre. Ses lettres sont bouleversantes d’authenticité et de hauteur de vue. Comment expliquez-vous pareille posture sacrificielle ?

D.M. : Ces lettres sont passionnantes d’un point de vue humain parce qu’elles nous touchent beaucoup. Pour l’historien, elles disent aussi énormément sur qui il était, ce qu’il aimait, quelles étaient ses passions, les personnes qu’il tient à citer parfois longuement… On a l’impression d’un inventaire à la Prévert, il nomme des gens et des lieux (parcs, bars…) C’est très incarné car il y a même des considérations très triviales. On a reconstitué ces lettres car certains passages avaient été censurés au moment de leur reproduction, comme le passage très trivial et beau où il dit à son frère de faire un banquet. Cette phrase avait été gardée mais il en existe une autre : « Prenez tous une cuite en pensant à moi. » Cette phrase avait été supprimée. Pour nous, il était important de restituer ces lettres dans leur originalité. Certes, il y a peut-être un aspect sacrificiel. Surtout, il assume complètement ce qu’il fait. On sent que sa conscience est tranquille.

Rino Della Negra.

VdH. : Il semble en effet déterminé. Il ne donne pas du tout le sentiment d’être dans une posture passive, où il serait entraîné par les autres…

D.M. : Contrairement à ce que la propagande de l’époque a voulu faire croire… Elle a voulu le présenter comme un suiveur, un peu manipulé, un peu perdu. Or, on s’aperçoit dans ses lettres qu’il a l’impression d’avoir fait son devoir, il se considère comme un soldat de l’armée de libération. Ses mots sont très forts car ils nous montrent quelqu’un de sûr de lui dans ses actes politico-militaires, et en même temps, un jeune homme de son temps qui a les passions de son époque : jouer au football, faire la fête, bien boire, bien manger…

VdH. : Il semblait, de surcroît, très attaché à la cellule familiale.

D.M. : La cellule familiale est prise dans une cellule plus large, dans une vraie vie communautaire, de cette « petite Italie d’Argenteuil », dont il nomme une partie des composantes : des hommes, des femmes, des lieux. On voit un homme à l’aube de sa vie. Il a 20 ans, mais cette vie s’arrête dans quelques heures. Même si on ne peut absolument pas savoir quel était son état d’esprit au moment fatidique, on constate qu’il aime se rappeler tout ce qu’il a aimé. Il donne aussi des consignes, en particulier à son frère, de poursuivre cette vie sans lui, de la poursuivre avec tout un tas de choses qui la rendent belle : se retrouver ensemble, par exemple.

VdH. : Considérez-vous que la destinée de Rino Della Negra, aussi tragique soit-elle, est aussi le miroir d’une France qui a ouvert sa porte à des citoyens étrangers ou d’origine étrangère unis autour de valeurs communes (démocratie, liberté…) ?

D.M. : Tout dépend de quelles valeurs communes on parle, comme on les définit. Démocratie, orientée vers qui ? Liberté de qui et de quoi ? Jean et moi revenons en conclusion sur une notion qu’on associe généralement et tout à fait légitimement à la Résistance : le patriotisme. Nous faisons notre travail d’historien à partir de ce concept, on essaie de le définir, de le préciser. Il s’agit d’un patriotisme plutôt du côté de la Révolution que de la Réaction, plutôt du côté des sans-culottes que des têtes couronnées, plutôt de la Commune que de Versailles. Cet idéal de la République, certes, mais de la République sociale et émancipatrice surtout. Quand on se retrouve confrontés à des mots, des idées – la France, la République, la Patrie –, il faut qu’on les précise, qu’on les historicise. Rino est le reflet d’une époque, celle du Front populaire, où ces concepts sont utilisés par toute une partie de la gauche, notamment par les communistes. Ces derniers avaient un rapport particulier avec la question nationale et la patrie.

« Ce n’est pas seulement « la République » ou « la France », c’est la France des travailleurs, c’est la République sociale, c’est la Révolution inachevée. On se revendique de 1789 et 1793, en montrant que le combat continue. »

À partir de 1934/1935, un tournant s’opère chez les communistes, celui du front antifasciste. Il implique pour eux de se saisir de ces questions, de ces symboles nationaux, de l’histoire nationale. Ils vont s’en saisir en les chargeant d’une connotation de classe et de gauche. Ce n’est pas seulement « la République » ou « la France », c’est la France des travailleurs, c’est la République sociale, c’est la Révolution inachevée. On se revendique de 1789 et 1793, en montrant que le combat continue. En tant que membre de cette classe ouvrière, Rino s’en saisit et l’enrichit de son propre bagage d’immigré italien, avec la culture antifasciste. Rino est naturalisé, mais sa mémoire n’a pas toujours été consensuelle.

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La France a pu accueillir et naturaliser une partie des immigrés qu’elle avait elle-même réclamés pour la reconstruction du pays après la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, on sait aussi que la France a pu se montrer fermée et xénophobe, par rapport à ces ressortissants. La mémoire de Rino va être réinvestie par le Parti communiste, à la fin des années 40 et au début des années 50, au moment où le gouvernement français expulse par milliers des étrangers sous prétexte qu’ils sont communistes : des Polonais, des Italiens, des Espagnols. Les communistes vont se pencher sur cette question de la défense des immigrés en la mettant en parallèle avec les combats menés par ces mêmes personnes pendant la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, ils disent au gouvernement : « Vous expulsez des étrangers sous prétexte qu’ils sont communistes mais heureusement qu’ils étaient là pour combattre pendant la guerre. » S’ajoutent les enjeux de la Guerre froide où les mots d’« invasion » et de « collaboration » sont directement réemployés dans ce contexte, contre ce qui est nommé l’impérialisme américain et ses collaborateurs français. Il y a donc des valeurs communes, une ouverture mais il faut aussi voire les choses dans un temps long et de manière nuancée.

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Il n’y a pas « la France » d’un côté et les étrangers de l’autre. Il y a eu des étrangers collaborateurs, que Rino a croisés sur sa route, et d’autres étrangers qui ont pris les armes pour lutter contre l’invasion allemande, alors que des Français – dont la « souche » était un peu plus vieille que celle de Rino – étaient soit attentistes, soit ravis du nouvel ordre européen.

VdH. : Depuis plusieurs années, on observe globalement – chiffres à l’appui – une montée de la xénophobie et des actes racistes en France. La sortie du livre s’inscrit-elle en réaction à cette tendance ?

D.M. : Ce livre est sorti dans un contexte particulier qui est celui de la dernière campagne présidentielle avec un certain nombre de candidatures, comme celle d’Éric Zemmour, qui remettent au goût du jour des thématiques comme la xénophobie, l’antisémitisme, le pétainisme. On ne sort jamais de ces thématiques-là. La sortie du livre n’était pas calculée. Tout ce que j’ai à dire par rapport à ça, c’est que si cet ouvrage peut éclairer et donner à réfléchir sur ces thématiques, tant mieux. Quand on fait de l’histoire, on se rend compte de l’absurdité d’un discours qui lui est tout à fait « a-historique » et qui veut figer les identités et les contextes. Tout est en mouvement en histoire. Rien n’est figé. On doit saisir les mouvements, les personnes, les identités, les lieux et leurs contradictions. Certains discours semblent d’autant plus aberrants, quand ils cherchent à réhabiliter des forces politiques et sociales qui ont montré de quoi elles étaient capables lors de ces années 1940, par intérêt politique ou économique.

Auteur : Ella Micheletti

Journaliste indépendante. Ex-EPJ de Tours. M2 droit public. Fondatrice de Voix de l’Hexagone. Beaucoup de politique (française et étrangère). Animaux passionnément. Littérature à la folie.

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