Mélenchon, de l’or au plomb ?

Le journaliste Hadrien Mathoux (Marianne) a publié, il y a quelques semaines, Mélenchon : la chute (Éd. du Rocher), un essai analytique qui revient sur l’évolution de la France Insoumise et de son principal porte-voix entre la brillante campagne 2017 et les municipales 2019. L’ouvrage n’interroge pas seulement sur les errements stratégiques du leader des Insoumis, à nouveau candidat à la présidentielle 2022, mais sur l’incapacité de la gauche à sortir du piège idéologique dans lequel elle s’enferme.

Il n’a manqué à Jean-Luc Mélenchon que 600 000 voix, à peine 1,25 % du corps électoral, pour accéder au second tour de la présidentielle 2017. Il avait cru si fort pouvoir s’y qualifier que la déception l’a d’abord emporté sur l’exploit d’avoir réuni sur son nom plus de 7 millions de voix. Au lendemain d’une campagne aussi galvanisante, suivie par des législatives qui permirent à la France insoumise (LFI) de créer son propre groupe parlementaire, Mélenchon possédait de l’or entre les mains. Ayant éprouvé sa capacité de mobiliser des électeurs et d’impressionner les foules dans ses habits de tribun, il lui restait à devenir le premier opposant à Emmanuel Macron, ce produit si caricatural du management néolibéral, pour aborder 2022 en posture éligible. Telle était alors la voie impériale promise au candidat malheureux « du peuple ». Depuis, les nuages se sont amoncelés au-dessus de sa tête. À partir d’une série d’entretiens parmi les proches (passés ou actuels) de Jean-Luc Mélenchon et du suivi attentif du mouvement LFI, le journaliste Hadrien Mathoux a voulu saisir les raisons d’un « effondrement » annoncé mais en vérité déjà perceptible.

Le portrait du principal intéressé ou de ses lieutenants est rarement féroce. L’essayiste se garde bien de verser dans l’attaque gratuite envers une communauté militante qui ne manque pas de panache et de sincérité. Plusieurs pages de l’enquête sont notamment consacrées aux initiatives locales des jeunes Insoumis pour compenser l’inertie des pouvoirs publics, en recourant à la « méthode Alinsky ». Utile, concret et philanthropique, ce mode d’action politique témoigne de la formidable vitalité des forces militantes de LFI. Le lecteur insuffisamment familier de l’univers insoumis trouvera aussi, dans les larges développements consacrés au programme L’Avenir en commun des réflexions intéressantes sur le modèle de « protectionnisme solidaire » qu’il promeut.

« La République, c’est moi !« 

Ignorants, pour la plupart, l’activisme interne à LFI et jusqu’aux grandes lignes de son programme, les Français n’auront probablement retenu qu’un événement saillant au cours des trois dernières années. Le 16 octobre 2018, le domicile de Jean-Luc Mélenchon, le local du mouvement et les appartements de plusieurs de ses cadres et élus sont perquisitionnés au petit matin pour les besoins d’une enquête sur le financement de la dernière campagne présidentielle et des emplois fictifs présumés. Les grands moyens sont alloués à cette opération de police judiciaire, que Mélenchon ne tarde pas à considérer comme une instrumentalisation de la justice par le pouvoir en place. Excédé, il s’emporte et, mettant en avant l’inviolabilité dont il bénéficie en qualité de parlementaire, il crie à la figure des officiers en charge de la perquisition : « Ma personne est sacrée ! La République c’est moi ! C’est moi qui suit parlementaire. » Or, relève Hadrien Mathoux cette séquence filmée – et tronquée par l’émission Quotidien – coïncide avec une dégradation de l’image de Jean-Luc Mélenchon dans l’opinion. Il espérait que son indignation serait contagieuse. Elle s’est retournée contre lui. La séquence a produit des effets fâcheux que la construction d’une argumentation a posteriori (la théorie du lawfare) par des proches du députés des Bouches-du-Rhône n’a jamais pu surmonter. La sagesse mature dont avait été crédité Mélenchon au cours de sa campagne 2017 a volé en éclat en une matinée, ce qu’ont révélé les sondages ultérieurs. L’IFOP a ainsi mesuré l’évolution de l’opinion des Français sur la « stature d’un Président de la République » de Jean-Luc Mélenchon : 46 % des sondés la lui reconnaissent avant les perquisitions, seulement 20 % après celles-ci. Bien sûr, ce déploiement massif de policiers ne manque pas d’interroger, au-delà même des rangs des Insoumis, puisque la quasi-totalité des effectifs de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales a tout de même été mobilisée… Bien sûr, en France, lorsqu’elle vise des figures politiques de notoriété nationale, la justice n’est pas aussi indépendante que l’ont toujours assuré les Gardes des sceaux successifs. Bien sûr, la colère et l’incompréhension des cadres de LFI ont été, ce jour-là, réelles, spontanées sinon légitimes. Mais les faits sont têtus : en sortant de ses gonds face aux fonctionnaires de police et au procureur, Jean-Luc Mélenchon est tombé dans le piège. Il a malheureusement nourri la caricature que ses adversaires aiment volontiers esquisser de lui, celle d’un homme imprévisible et colérique, donc supposément « dangereux » pour le pays.

Le triste épisode de la perquisition a ainsi marqué l’opinion et hypothéqué l’avenir politique de Mélenchon, à l’instar de ces rares séquences loupées capables d’anéantir tout un quinquennat présidentiel. Qu’on songe par exemple à ce que la tragi-comédie de l’affaire Leonarda, pourtant insignifiante, a coûté à l’image du président Hollande. Mais, pour Hadrien Mathoux, ce fait déclencheur de la « chute » de Jean-Luc Mélenchon ne saurait expliquer seul les difficultés dans lesquelles s’enlise LFI depuis trois ans. L’essentiel est ailleurs. Il réside dans l’incapacité du camp progressiste à arbitrer le choix stratégique entre deux tendances inconciliables.

La gauche introuvable

Le journaliste Hadrien Mathoux (crédit photo : Benjamin de Diesbach)

À bon escient, l’auteur rappelle à ses lecteurs, que la stratégie, plan au long court pour emporter une bataille ou une guerre, se distingue de la tactique, opération de courte durée visant à atteindre l’un des objectifs qui contribuera à gagner cette bataille ou cette guerre. Pendant la longue veillée d’armes qui précède le scrutin majeur de la Ve République, les tactiques du moment ne sont théoriquement pas de nature à obérer la stratégie qui sera ouvertement assumée lors de la campagne pour la magistrature suprême. C’est en tous cas la conviction de Jean-Luc Mélenchon et de certains de ses proches, tel le très loyal Adrien Quatennens. Les louvoiements idéologiques de LFI sur le terrain de la gauche intersectionnelle et de l’indigénisme, à peine assumés par le chef du mouvement, viseraient-ils à rassembler la gauche et à mobiliser l’électorat des quartiers, en bonne partie abstentionniste, avant de redéployer pour 2022 un discours pleinement universaliste ? La réponse paraît officiellement positive, le programme L’Avenir en Commun élaboré pour 2017 étant toujours d’actualité et le seul responsable de la ligne demeurant Jean-Luc Mélenchon lui-même. Soit. Dans les coulisses de LFI, les luttes d’influences font pourtant rage sans que la démocratie interne, inexistante, ne puisse les arbitrer. Les départs précipités de plusieurs figures historiques, issues pour la plupart du Front de gauche (Hélène Franco, Georges Kuzmanovic, Manon Le Bretton, François Cocq, Charlotte Girard…) ont défrayé la chronique. Certains n’ont pas échappé aux commentaires bilieux proférés au plus haut niveau. Ainsi, la rupture entre Cocq et Mélenchon est-elle consommée par un tweet assassin de ce dernier, le 5 janvier 2019 : « CNEWS déclare porte parole insoumis un nationaliste qui a été banni du mouvement comme François Cocq ! Assez de manipulations ! » Les mots sont durs mais révélateurs. Les témoignages recueillis par le journaliste de Marianne abondent dans le sens d’un basculement progressif des valeurs de LFI sous l’influence de quelques élus, au premier rang desquels Clémentine Autain, Farida Amrani ou Danièle Obono, qui plaident l’abandon de la démarche dite « populiste » de « rassemblement du peuple » au profit d’un « rassemblement de la gauche ». Cela passe, subtilement, par l’apaisement des relations avec les médias, bousculés sans vergogne par le Mélenchon tribun de la plèbe croisant le fer avec l’oligarchie. Ce qui semblait à l’origine un simple revirement tactique, progressivement mû en évolution stratégique, se traduit surtout par des errements inquiétants sur le rapport au religieux et aux minorités. Le jacobin qu’était Jean-Luc Mélenchon se montre sensible aux sirènes du « progressisme » identitaire à l’anglo-saxonne lorsqu’il croit y percevoir un intérêt électoral, au point de jeter le trouble sur ce qu’incarne aujourd’hui, philosophiquement, le mouvement insoumis. Outre les rivalités internes, cet état de fait résulte aussi, analyse Hadrien Mathoux, de la structure « gazeuse » d’un mouvement qui, dépourvu de système d’adhésion, réuni en son sein tous les volontaires, qu’ils soient anciens du Front de gauche, socialistes déçus, écolos ruraux, bobos urbains, transfuges du NPA ou des milieux associatifs.  

« Les témoignages recueillis par le journaliste de Marianne abondent dans le sens d’un basculement progressif des valeurs de LFI sous l’influence de quelques élus qui plaident l’abandon de la démarche dite ‘populiste’ de ‘rassemblement du peuple’ au profit d’un ‘rassemblement de la gauche’ « 

Une force politique n’évoluant jamais en vase clos, les contradictions qui fragilisent LFI sont à l’image de l’état de la gauche en France. Réduite à 30 % des suffrages exprimés (28 % aux premiers tours de la présidentielle et des législatives 2017 ; 32 % aux européennes de 2019), l’ensemble de la gauche est traversé de questionnements fondamentaux sur la nature de son combat. Les écologistes, plus proches des libéraux centristes que jamais, se coupent peu à peu d’une gauche radicale dont le centre de gravité reste LFI. La tentation d’additionner les luttes en faveur de toutes les minorités au détriment d’une lecture unificatrice des antagonismes économiques fondée sur la classe sociale, gagne les stratèges de LFI.

De même, l’élimination à bas bruit des marqueurs souverainistes interroge sur la conduite que le mouvement entend désormais tenir vis-à-vis des institutions européennes. Hadrien Mathoux note le glissement subtil opéré par Jean-Luc Mélenchon sur ce sujet pourtant crucial. Au début de sa campagne 2017, il présentait sa méthode. Plan A : rechercher des alliés et tenter de persuader l’ensemble des partenaires européens de refonder l’Union européenne sur de nouveaux principes. Plan B : si les résistances sont trop fortes, « sortir des traités ». Ce  fameux « plan B » n’a plus été évoqué en fin de compagne, pour ne pas effrayer les électeurs de gauche europhiles. Il devait faire l’objet d’un livret programmatique a part entière qui n’a finalement jamais été publié, constate un haut-cadre du mouvement. Quant à l’atelier « plan B » plébiscité lors des universités d’été 2017 de LFI, il n’est tout simplement pas reconduit l’année suivante… En août 2018, Jean-Luc Mélenchon explique : « La proposition du plan A, [c’est] on change les règles […]. Le plan B [c’est] on le fera quand même avec ceux qui ne pensent pas comme nous. ». Plus question, donc, d’envisager le grand affrontement avec l’Union européenne, encore moins d’en dénoncer les traités et d’assumer un « frexit » de gauche. Les économistes qui s’étaient penchés en 2017 sur le programme L’Avenir en commun l’avaient pourtant jugé incompatible avec le droit européen et les grands principes régis par les traités. Comme la plupart des autres partis de gauche, LFI botte dorénavant en touche sur la question européenne.

Le grand projet populaire destiné à ébranler l’élite néolibérale a commencé sa dilution dans tous les travers qui ont été ceux de la Deuxième gauche depuis les années 1980. Jean-Luc Mélenchon, dont les qualités ne sont pourtant plus à démontrer et qui est déjà en lice pour une troisième tentative d’accession à la fonction suprême, parviendra-t-il à éviter l’effondrement final ?


Référence : Hadrien Mathoux, Mélenchon : la chute. Comment la France Insoumise s’est effondrée, Éditions du Rocher, 2020, 309 pages. Prix éditeur : 20,90 EUR.

Auteur : Gabriel Bernardon

Geek qui se soigne. Attraction-répulsion pour la politique. J'aurais voulu être un poète.

Un commentaire

  1. Votre analyse est faussé JL Mélenchon est un bon candidat, ces analyses sont bonnes, non le vrai problème pour Mélenchon c’est qu’il ne veut pas sortir de l’euro et de cette Europe capitaliste, donc il ne pourra pas mettre en place son programme tout simplement.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s