Le refus du totalitarisme, ou l’enjeu profond de la lutte antiterroriste en Europe

Un nouvel attentat revendiqué par l’État Islamique vient d’ensanglanter l’Europe en la frappant en son cœur institutionnel : Bruxelles. Comme avec les attaques perpétrées à Paris en 2015 et celles qui déchirent depuis plusieurs semaines la Turquie, la question de la prévention et de la répression du terrorisme religieux se repose, lancinante. Mais pourquoi nos démocraties occidentales tremblent-elles autant, elles qui sortirent vainqueur des totalitarismes du XXe siècle ?

L’Histoire trempe souvent dans le paradoxe, parfois dans l’irrationalité. Celle du continent européen n’y fait pas exception. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les Nations ne cessent de poursuivre le rêve de la société démocratique égalitaire, pourfendant le despotisme au nom de la liberté des peuples. D’un même élan révolutionnaire, elles proclament de grands principes, se drapent de vertus nouvelles, se lancent des défis prométhéens mais emprisonnent, coupent les têtes et se font juge des opinions. C’est en voulant liquider l’absolutisme que les Révolutionnaires français instaurèrent la Terreur, ancêtre évident de ce que les sociologues du XXe siècle – Hannah Arendt et Raymond Aron notamment (1) – appelleront le totalitarisme. Cent cinquante ans plus tard, c’est en s’élevant contre les dégâts du capitalisme et la paupérisation des masses que ces mêmes Nations ont sombré encore, les unes dans le fascisme, les autres dans le communisme. En période de crise, les peuples européens ont cette triste tendance à illustrer la fameuse parabole évangélique de la paille et de la poutre… En 2016, nous voilà retournés en 1792 ou en 1933. À trop guetter l’improbable retour de la « bête immonde », l’Europe n’a pas vu s’épanouir un fanatisme religieux tentaculaire.

Un nouveau totalitarisme d’essence religieuse

L’Europe a engendré les précédentes formes de totalitarisme rencontrées dans l’Histoire, alors même qu’elle s’efforçait de bâtir les sociétés les plus libérales possibles. La vie politique de la seconde moitié du XXe siècle a été hantée par les fantômes du passé : le dessein apocalyptique des nazis, la honte de la colonisation et de l’esclavage, l’aveuglement face au communisme. Se répéter qu’il ne fallait pas laisser l’histoire bégayer nous a fait oublier un détail essentiel : les tragédies ne se répètent jamais deux fois à l’identique.

La crise économique chronique qu’elle affronte depuis le premier choc pétrolier, le défi de la réunification qui s’est imposé après 1989 et les excès technocratiques de la construction européenne ont détourné l’Europe d’un autre grand enjeu politique du XXIe siècle. L’évolution des cultures sous l’effet de l’immigration extra-européenne posait logiquement la problématique de l’assimilation des populations nouvelles, que les gouvernements ont écarté par paresse politique mais aussi par idéologie. Trop sûrs de l’attractivité de la culture humaniste européenne, persuadés qu’un sermon public de tolérance tenait lieu de rempart au rejet de l’autre, ils ont négligé de réfléchir à la cohérence du système multiculturel – complexe par essence – qu’ils souhaitaient mettre en place. En revanche, l’Europe a pris grand soin de traquer ses néo-machins et ses crypto-trucs. Elle a regardé avec inquiétude et émotion s’agiter les Haider, les Fortyn, les Berlusconi et les Orban. Elle s’est méfiée des humeurs populaires au point, parfois, de prendre peur des résultats de scrutins électoraux ou référendaires. Elle a pourtant superbement minimisé la monté d’un radicalisme religieux qui mène, dans sa forme ultime, aux tueries de masse. « On a fermé les yeux […] sur la progression des idées extrémistes du salafisme », vient de réagir le Premier ministre français Manuel Valls (2). Le constat est lucide mais exagérément tardif. Ce « on » collectif simplifie une équation bien moins basique. La radicalisation religieuse dans de nombreux quartiers, en France et ailleurs en Europe, a été identifiée et dénoncée par des journalistes et des universitaires depuis des années, de Christopher Caldwell à Gilles Kepel en passant par Hamid Zanaz. C’est la majorité de la classe politique, principalement le camp de Manuel Valls, qui a gardé ses yeux clos, laissant à l’extrême droite le soin de dénoncer la situation avec ses slogans-chocs et ses grilles de lecture simplistes. Les coïncidences sont parfois cruelles : les attentats de Bruxelles sont survenus au lendemain du lancement de la campagne de sensibilisation gouvernementale « Tous unis contre la haine », qui dénonce à travers une série de clips l’intolérance sous différentes formes (raciales mais aussi religieuses) … en omettant délibérément la plus meurtrière d’entre elles. Le 21 mars, Manuel Valls n’avait semble-t-il toujours pas vu que la radicalisation salafiste était une forme aiguë de haine de l’autre : le prétendu mécréant occidentalisé.

Les élites politiques ont eu la candeur sidérante de croire que l’intolérance était une tumeur de notre civilisation. Par méconnaissance du monde oriental peut-être, elles n’ont pas livré d’étude approfondie sur les différents courants présents au sein de l’Islam. Par confort sans doute, elles ont prêté oreille aux seules thèses progressistes et optimistes, manichéisme qui les dispensa de mener une réflexion sur l’enracinement des peuples, l’attachement identitaire, le rôle du sacré, l’adaptabilité des hommes dans un monde où tout évolue de plus en plus vite. Enfin, recyclant le mythe du bon sauvage (non sans distorsion avec leurs slogans antiracistes…), elles n’ont pas admis que la haine – raciale ou religieuse – n’était pas le propre d’une culture particulière mais une déviance qui guette hélas chaque être humain.

Le terrorisme ou l’aboutissement de la radicalisation

Révélateurs sont les propos imbéciles d’un Alain Marsaud et d’un Michel Sapin, l’un pointant la « nullité » des services de police belges l’autre la « naïveté » des autorités de Belgique face au communautarisme dans la ville de Molenbeek (3). Comme si cela pouvait encore être rassurant d’y voir une anomalie, une excroissance, l’échec par exception qui serait la cause de nos malheurs. C’est oublier un peu vite que des quartiers entiers, en Belgique, en France ou ailleurs, sont devenus des terreaux de l’islamisme à force de renoncement des pouvoirs publics, par clientélisme électoral ou par complaisance.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’occulter que les attentats sont nés de l’attraction qu’exerce une organisation implantée hors de nos frontières. La politique étrangère occidentale hasardeuse au Levant et en Libye a partie liée avec le développement du terrorisme islamique, cela a été suffisamment étudié et déploré. Le contexte international n’empêchait pas les gouvernements de veiller à ce que la géopolitique ne provoque des répercussions à l’échelle nationale. Au contraire, il les y contraignait. Si des individus possédant la citoyenneté d’États européens ont commis ces actes, un ensemble de facteurs internes sont en cause. Le développement de l’Islam radical (lequel quitte le domaine strictement religieux pour devenir un mode d’organisation politique et social) a été considéré comme une question sociétale mineure, posée ponctuellement à l’occasion de faits médiatisés (port de la burqa, enseignement de l’histoire à l’école, soins médicaux dispensés par des hommes, etc.), jamais comme un risque majeur pour l’ordre public.

Le dilemme n’est plus cornélien, il est faustien : dénoncer et combattre le radicalisme religieux au sein de la société, y compris lorsqu’il n’a pas encore conduit au terrorisme, ou bien entretenir l’illusion que les Nations retrouveront leur unité une fois éliminé l’élément exogène, seul ennemi nommément désigné : Al Qaïda hier, Daesh aujourd’hui. Il faudra aux dirigeants politiques une habilité et une mesure hors norme pour préserver la dignité des hommes et de leurs cultures tout en sortant de l’abîme profond où gît l’Europe. Le terrorisme n’est que l’expression martiale d’un nouveau totalitarisme, d’essence religieuse. Son élimination est la seule condition d’un retour durable à la paix.


Photo  :  Emmanuel Dunand / AFP


Notes :
(1) Bien que la trilogie Les Origines du totalitarisme soit l’œuvre majeure d’Hannah Arendt, l’ouvrage La Nature du totalitarisme (Payot, 2006, 172 pages) offre une synthèse limpide et critique de la pensée de la sociologue germano-américaine. Pour Raymond Aron, lire Démocratie et Totalitarisme (Folio, 2007, 370 pages).
(2) « Manuel Valls : ‘‘On a fermé les yeux sur la progression du salafisme’’ », lepoint.fr, 23 mars 2016.
(3) « ‘‘Les services belges nuls’’ : un député français provoque la colère d’un ministre belge », francetvinfo.fr, 19 mars 2016 ; « Après les attentats de Bruxelles, Michel Sapin épingle la ‘‘naïveté’’ des Belges », lemonde.fr, 22 mars 2016.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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