« L’esprit critique, en France, n’a pas dit son dernier mot ! » – Entretien avec le philosophe Harold Bernat

Auteur de plusieurs essais, dont une récente Oraison funèbre de la classe de philosophie (Éd. Atlantiques Déchaînés, 2020), Harold Bernat est professeur agrégé de philosophie au lycée Montesquieu de Bordeaux. À travers ses textes, il invite le lecteur à s’emparer à nouveau du politique par l’exercice préalable de la pensée critique. Voix de l’Hexagone a engagé le dialogue avec lui pour évoquer l’époque et ses impasses.

Propos recueillis par Pierre-Henri Paulet.


Voix de l’Hexagone : En qualité d’enseignant, vous avez assisté aux premières loges à l’enterrement de la « classe de philosophie ». Avec la disparition de la série L et de ses huit heures hebdomadaires de philo, qu’est-ce que le lycée et la jeunesse ont perdu ?

Harold Bernat : Un rappel historique. L’épreuve de philosophie au baccalauréat remonte à 1808. Cette année, elle sera rendue facultative. Dans le jargon de l’école à la carte, on appelle cela “une note bonus”. L’élève consommateur de notes, client plus qu’étudiant, pourra choisir sa note, celle de l’épreuve ou sa moyenne annuelle. Les conditions sanitaires ne justifiaient absolument pas ce choix clientéliste et démagogique puisque le “grand oral”, une épreuve construite sur le modèle en vogue des concours d’éloquence, lui, aura bien lieu et ne sera pas facultatif. Autrement dit, entre une épreuve bi-séculaire écrite et un oral qui a toutes les caractéristiques de la communication contemporaine, l’arbitrage est allé dans le sens de la dévalorisation disciplinaire. L’argument qui consiste à dire que dans ces conditions sanitaires exceptionnelles, les élèves ne sont pas prêts pour passer le fameux “grand oral” ne tient pas pour le ministère. Comment lui donner tort : quand les disciplines disparaissent, l’élève est toujours prêt pour causer debout et vendre son parcours scolaire à des adultes, peu importe le contenu de l’enseignement qu’ils délivrent, peu importe qu’il soit même professeur.

Ce que l’on appelle “classe de philosophie” correspondait à la classe terminale. À cet âge, l’élève, à la fin de son cycle de lycée, est jugé apte à interroger, de façon critique et réflexive, des notions abstraites, à donner du sens aux contenus des enseignements qu’il a pu recevoir dans sa scolarité, capable de déployer une pensée plus autonome. C’est d’ailleurs le sens de l’épreuve de dissertation philosophique : un sujet ouvert, interrogatif, qui n’appelle pas la restitution de connaissances mais l’élaboration d’une réflexion personnelle capable de se situer dans l’histoire des problèmes philosophiques. La série L, anciennement série A, était celle qui offrait le plus large volant d’heures (8 heures de philosophie). Elle est restée quasiment échangée tout au long du XXe siècle, l’enseignement de philosophie y occupant une place centrale. Il est évident que sa disparition vise explicitement cette discipline. Des centaines d’heures de philosophie ont disparu des établissements scolaires après le passage de 8 à 4 heures pour tous les élèves. J’ai enseigné une vingtaine d’années dans cette série et il est évident que le niveau de réflexion et d’approfondissement que nous pouvions attendre, le temps que nous consacrions à la réflexion, sont irremplaçables pour des élèves qui se destinent à faire des études universitaires en lettres, en droit ou en sciences humaines. Sans parler bien sûr des études de philosophie.

Il s’agit donc d’une perte que la nouvelle réforme ne compense absolument pas, une perte qui aura des conséquences sur le niveau des futurs étudiants en lettres. Mais là n’est pas la question pour ces réformistes autoritaires : le plan social que constitue cette suppression est autrement plus visible à Bercy que la perte de valeur et de qualité dans les classes. Qui peut justifier de la rentabilité économique de la série L ? C’est ainsi aujourd’hui que les arbitrages des politiques publiques d’éducation se font. La qualité, la valeur ne sont pas des exigences sérieuses pour des gens qui vivent de la communication et de l’esbrouffe, en s’accommodant fort bien d’une médiocrité qu’ils promeuvent, non sans cynisme et avec zèle.

VdH : La philosophie n’est-elle pas « seulement » l’une des victimes indifférenciées de l’effondrement du niveau scolaire, puisqu’il n’y a plus une discipline aujourd’hui qui échappe aux désarroi de ses professeurs ? Faut-il au contraire envisager que la philo ait été délibérément sacrifiée à l’heure où la seule logique encore acceptable est celle du marché ?

H.B. : Je ne pense pas que la philosophie soit particulièrement visée par ces réformes délétères. Ce qui est en jeu, encore une fois, c’est le rapport à la qualité, à la valeur et à la discipline. Sous la pression des “sciences de l’éducation” (j’attends que l’on m’explique le contenu effectif de ces dites sciences) et d’une idéologie clientéliste qui a voulu faire jouer à l’école un rôle qu’elle était incapable de tenir, l’idée s’est imposée selon laquelle le savoir était source d’inégalité sociale, que la culture scolaire ne faisait que reproduire ces inégalités. Au fond, il était certainement plus facile de pointer l’école du doigt que de s’attaquer aux inégalités économiques sur lesquelles l’institution scolaire n’a que très peu de prise. La perversité, car je pense que cette logique est fondamentalement perverse, tordue, a été de s’en prendre à la discipline et aux disciplines sous couvert de lutter contre les inégalités économiques et sociales. Nous savons pourtant que dans un système scolaire sans exigences, les premières victimes seront les élèves issus des classes populaires. Promesse d’un diplôme sans valeur réelle, aujourd’hui local avec le contrôle continu, un diplôme pour rien. Ce qu’on appelle, parfois hâtivement, l’effondrement du niveau scolaire est avant tout un effondrement de la valeur et des exigences scolaires.

« La perversité a été de s’en prendre à la discipline et aux disciplines sous couvert de lutter contre les inégalités économiques et sociales »

On oublie bien souvent que si l’élève est un client, il ne peut plus rien attendre de l’institution qui le condamne à n’être que ce qu’il est déjà. La validation de l’existant en somme. Là réside la plus grande perversité : accuser la discipline pour laisser les choses en l’état. C’est cela la logique du marché, produire des consommateurs qui n’auront jamais les moyens effectifs de s’affranchir de ce que veut le marché. Il n’est pas simple de se dire que celui qui me veut du bien en accusant la discipline qui devrait s’exercer  sur moi est aussi celui qui me condamne. Les dirigeants des démocraties marchandes ont bien compris cela dans leur cynisme. Le mot le plus orwellien de l’année écoulée, “bienveillance”, fait partie de ce lexique de l’enfermement. Les professeurs ont longtemps été complices de ce piège qui aujourd’hui se referme sur eux et sur un magister désormais impossible à tenir sans être accusé par le marché lui-même, forcément bon et bienveillant, d’être de mauvais maîtres.

VdH : Dans votre essai Le Néant et la Politique (L’Échappée, 2017), vous avez décrit le « simulacre Macron », c’est-à-dire ce nouveau pouvoir porté par des discours décorrélés du réel, désespérément vides mais diablement efficaces sur des esprits déjà travaillés par les préceptes managériaux. Qu’est-ce qui explique que l’antiphilosophe par excellence puisse être présenté aux Français comme un « Président-philosophe » sans que la supercherie frappe d’évidence ?

H.B. : Pour qu’une supercherie de ce type éclate au grand jour, il faut pouvoir mettre en avant un étalon de la mesure de la valeur. Après tout, pourquoi Macron ne serait-il pas aussi “philosophe”, lui qui a fait des études de philosophie. Qui a droit au titre ? Un vieux problème que l’on retrouve chez Platon, un philosophe qui s’y entend en termes de simulacre, de fausseté, de contrefaçon des discours. Il ne faut pas oublier tout de même que cette promotion n’aurait pas été possible sans l’intervention du monde de la culture, ce que j’appelle, après Michel Clouscard, le mondain, autrement dit l’ensemble des gens qui décident ce qui vaut en matière de bon goût culturel et de titres honorifiques. Il a été décidé, dans un tout petit monde, celui qui compte médiatiquement, que Macron serait “philosophe”. Pourquoi ?  Fondé de pouvoir du capital, banquier d’affaires, c’est beaucoup trop vulgaire pour des gens qui se piquent d’avoir du goût. Des “gens de gauche” aussi. On a même lu à son propos qu’il méritait “d’être normalien d’honneur”, tout cela sans avoir eu ce concours. La grâce, sûrement. Avouez que “président, philosophe”, c’est beaucoup plus séduisant. Cachez-moi la brutalité du capital derrière ce plus-à-jouir philosophique. De quoi faire de belles petites émissions, des causeries feutrées et des pâmoisons de cour. La réforme des retraites, la casse de la Sécurité sociale et la la fonction publique dans le sens de la privatisation tous azimuts, quels sujets ennuyeux. N’oublions pas que la France reste une société de cour. On s’étonne après ça que des hommes et des femmes jettent en l’air l’effigie de Macron ou qu’ils dessinent des guillotines. La nature de la malversation est profonde : on va vous retirer 30 % d’allocation chômage mais en vous expliquant en quoi vous avez la chance d’être gouvernés par un “président philosophe”. L’humiliation symbolique redouble et entérine la spoliation financière. Je veux bien que Robert Badinter, nouvelle idole tardive de la CFDT, s’offusque des têtes de Macron en mousse au bout des fourches mais l’on aimerait au moins qu’il s’interroge sur les raisons de cette surenchère. Ces raisons sont pourtant claires et transparentes : l’exercice de l’usage légitime de la violence symbolique trouve toujours ses limites.

Je ne pensais pas, pour autant, en écrivant ce livre, que nous aurions droit, un an après, à la bouffonnerie nationale du “grand débat”. Le “président philosophe” seul devant plus de soixante « intellectuels français » – Frédéric Lordon a décliné intelligemment la séance d’humiliation collective. Comment voulez-vous dénoncer la supercherie “Macron philosophe” avec un tel parterre de courtisans ? Cela ne veut pas dire que tous ces “intellectuels français” sont incompétents, ce n’est pas l’objet. J’affirme par contre que politiquement, ils ne valent rien, que ce sont des courtisans que l’on achète symboliquement avec trois petits fours et qu’ils représentent une trahison des clercs qui fera date en France.  Emmanuel Macron, lui-même un courtisan, de Paul Ricoeur à Jacques Attali, connaît le prix de ces courbettes. Il sait parfaitement que la bourgeoisie culturelle française s’achète avec peu. L’histoire du XXe siècle lui donne d’ailleurs raison. La résistance n’est pas sa caractéristique première. Loin s’en faut. Le sentiment national non plus.

Reste les nouveaux publics de ces jeux de dupes. Paradoxalement, mais est-ce un paradoxe au fond, vous ne les trouverez pas dans les classes populaires qui se désintéressent de ces sauteries mondaines. Ce qui fait que les analyses produites dans le livre touchent en définitive un public restreint en ayant, en outre, une promotion médiatique quasi nulle. Cela n’a rien de surprenant. Reste les demi-instruits et les communicants du nouveau monde qui se rêvent “philosophes” comme on se fantasme “écrivain” en racontant son confinement sur un blog du Monde. Tout cela fait aussi partie du grand simulacre, de cette malversation de fond qui empêche toute forme de probité de s’imposer dans l’espace public. Cela ne veut pas dire que le combat soit perdu mais cela signifie au moins qu’il est bon de prendre la mesure de la profondeur du problème que nous posons ici. La question est aussi celle du type d’homme à qui nous avons affaire.

VdH : Dans ce même ouvrage, vous écrivez : « Une partie encore non négligeable des masses indifférentes préfère choisir la communication, elle-même indifférente, aux exigences du discernement et de la contestation politique. » Notre propre responsabilité individuelle face au déclin du raisonnement philosophique, donc du politique, est engagée. Les élites actuelles ne sont-elles pas finalement le reflet de notre paresse intellectuelle ?

H.B. : Je ne crois absolument pas à la domination unilatérale. Oui, il existe une paresse de fond, une paresse entretenue, voulue, recherchée, cultivée. Cette dépolitisation est aussi une complaisance vis-à-vis de la bêtise et du n’importe quoi qui n’est jamais un n’importe quoi quand des logiques de pouvoir sont à l’œuvre. Ne nous habituons pas à la médiocrité des politiques, ne nous résignons pas à recevoir des malversations intellectuelles comme si celles-ci étaient sans conséquence sur notre santé mentale, individuelle et collective. Nous ne pouvons pas espérer un réveil politique, un sursaut républicain, une repolitisation, sans augmenter notre niveau d’exigence. Ce n’est pas possible. Là réside la principale complaisance : nous nous habituons, dans un mélange assez pénible de mauvaise foi et de cynisme adaptatif à cette idée aujourd’hui très répandue et en phase avec l’individualisme ambiant : “Je suis malin, moi je vais m’en sortir.” En gros. Derrière cette acceptation, mi-résignée mi-complice, cette dérision voyeuriste, nous pouvons lire une profonde dépression collective.

« Nous ne pouvons pas espérer un réveil politique, un sursaut républicain, une repolitisation, sans augmenter notre niveau d’exigence »

Que voulons-nous ? De quelles forces sommes-nous encore capables ? Quel type d’existence voulons-nous mener ? Je ne parle pas ici des dix millions de pauvres en France qui subissent la violence sociale de la cour et de son “président philosophe” de pacotille – même si la pauvreté n’immunise pas contre le nihilisme – mais de ces couches dites “moyennes” auxquelles ont a appris à se contenter de peu et à accepter la médiocrité des classes dirigeantes, de ces nouveaux arrivistes de l’adaptation  qui n’hésitent plus à s’en prendre à la bourgeoisie diplômée quand celle-ci ne rentre pas complètement dans son horizon socialement délétère. Le sort réservé aux professeurs est exemplaire de cette logique de la terre culturelle brûlée. Enfin, je ne crois pas que le terme “élite” soit le bon. Les aristoï grecs étaient les meilleurs par leur vertu, leur courage, leur savoir, leur sagesse. Nous ne voyons rien de tel au pouvoir actuellement. Des petits hommes, des petites femmes, des malins qui grenouillent entre le privé et le public, prêts à tous les retournements de vestes et de jaquettes. Des baratineurs qui ne croient qu’à leur propre carrière dont la politique n’est qu’un moment transitoire et une opportunité de plus pour consolider leur réseau de connivence. Cette médiocrité se traduit évidemment par une surenchère de violence, un durcissement des lois policières, par la promotion de la peur. Là encore, refusons cette logique en expliquant qu’il n’est pas normal qu’un président de la République soit aussi détesté, qu’il n’est pas normal de voir dans un pays qui se veut et s’affiche comme étant démocratique un tel niveau de répression des manifestations publiques, une telle impunité de ceux qui mutilent. Ce travail est fait mais nous nous heurtons à une concentration du pouvoir médiatique inédite qui ne cache plus sa fonction de police sociale. Chaque citoyen doit peut-être se demander quelle relation il entretient lui-même à cette violence, dans quelle mesure il est prêt à l’accepter pour son confort personnel, à partir de quelle limite franchie il est prêt à s’y opposer réellement.

VdH : Que pense aujourd’hui de la droite et de la gauche l’auteur du stimulant essai Vieux Réac’ (Flammarion, 2012) ? La première ne s’inscrit pas dans la réaction au sens où vous l’entendez (« préservation oppositionnelle d’une réalité menacée de disparition »), la seconde ne questionne plus le « progrès » qu’elle soutient en toute circonstances…

H.B. : La réception de cet essai en 2012 a été pour moi un puissant élément de compréhension du champ politique en France. Une sorte de test. La principale couverture presse a été assurée par Le Figaro mais pour des raisons tout à fait marginales. Pourquoi la presse de droite alors que la plupart des références de ce livre sont issues de la gauche critique des années 1960-70 ? Parce que la notion de “réaction” a été interprétée dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de François Hollande. Le quinquennat a débuté par le trop fameux “mariage pour tous” alors que sa vérité économique c’était les lois travail. J’ai d’ailleurs été invité à “On n’est pas couché” pour parler du mariage homosexuel et jouer le “réac de service” devant Marisol Touraine. Un véritable piège à con que j’ai décliné. “Le mariage pour tous”, ce n’était pas mon objet. J’ai évidemment compris que l’objet central, celui de la réaction face à la mondialisation et à l’adaptation à pas forcés ne pouvait pas être un objet d’analyse politique sérieux. Pascal Lamy n’écrivait-il pas dans Le Monde le 30 juin 2011 : “La démondialisation est un concept réactionnaire” ? Ni plus, ni moins. Quand on ne peut pas poser la question de la réaction et du progrès ou de ses doubles grimaçants avec tout le sérieux politique, économique, social que ces notions réclament, on se condamne à venir grossir le brouhaha de la décadence des mœurs. Ce qui a pour principal avantage de ne surtout pas parler du capital, de la souveraineté, de la mise sous tutelle des politiques par des puissances financières qui veulent bien tolérer un discours “réac” sociétal mais certainement pas un discours de réaction social fondé et articulé à une pratique. En 2012, la pratique me faisait encore défaut. Ce n’est plus le cas dix ans après.

Tout cela étant dit, nous voyons à quel point la gauche libérale, en France on ose même la dire socialiste, et la droite libérale qui ne cache plus ses penchants autoritaires et anti-sociaux, participent d’un même mouvement de fond. Tout cela étant porté par un bloc que l’on peut qualifier de bourgeois tant les intérêts de classe de ce bloc sont cohérents.  Mon discours visait donc une sorte de place vide politique. Il se trouvait ainsi pris en tenaille entre la gauche pseudo-progressiste soumise aux logiques libérales et une droite qui évacue systématiquement les questions sociales en se ralliant toujours et en définitive aux intérêts bien compris de son électorat vieillissant. La res publica était au fond la grande absente de cette polarisation, la réalité de ce vide. J’ai cru un moment que Jean-Luc Mélenchon pouvait porter cette ligne en dépassant cette logique d’union de la gauche qui ne tient plus socialement. Je dois avouer ma déception depuis 2017 et 2018. Le mouvement des Gilets jaunes, dans toute sa complexité, lui aussi pouvait être compris comme la manifestation de ce vide politique, le commun, le social, la démocratie mais surtout les institutions. J’ai été frappé par le discours au fond très légitimiste institutionnellement qui s’est donné à entendre à partir de novembre 2018 sur les ronds-points. Du retour de la République sociale comme idéal politique et horizon de sens. Il fallait à partir de là dépasser les petites séductions électoralistes, l’opportunisme des identités déjà constituées, des clans, des groupes ethniques et structurer un mouvement réellement républicain socialement. Cela n’a pas été fait et nous sommes retombés dans les manœuvres d’appareils, chacun cherchant à fédérer son camp au lieu de fédérer les français qui ne veulent pas de ce bloc bourgeois libéral méprisant au pouvoir en France.

VdH : Il y a une quinzaine d’années, vous avez consacré un ouvrage fort critique à Michel Onfray, le philosophe hyperactif. Il met en cause, lui-aussi, cette pensée politico-médiatique dominante qui verrouille toute contestation et impose ce que vous appelez « l’assignation à résidence ». Il se fait également le défenseur d’une souveraineté populaire à laquelle vous paraissez attaché. Malgré ces apparents points de convergence, qu’est-ce qui vous distingue fondamentalement d’Onfray ?

H.B. : Michel Onfray n’est pas républicain. Voilà ce qui me différencie fondamentalement de lui. Il a un contentieux ancien envers l’institution universitaire qu’il a réglé en se lançant dans une étonnante “contre histoire de la philosophie” qui s’adresse à des lecteurs qui n’ont pas les moyens de savoir si ce qu’il écrit est pertinent ou tout simplement honnête. Son travail m’a intéressé parce qu’il démontait l’institution scolaire et la République avec elle en faisant la promotion d’un discours réactif complètement hors sol, mélange de Diogène, de comètes et d’anti-universalisme superficiel. De quoi plaire aux médias. Une pensée séduisante qui était celle que le marché voulait entendre. Il est tout de même plaisant de contester “le politico-médiatique” en ayant saturé les médias depuis vingt ans. Un discours au fond politiquement très inoffensif car particulièrement attaché à sa réussite mondaine. Il est resté cohérent sur l’Europe, plutôt l’UE, mais sa trajectoire nous montre que la lecture intuitive que je proposais en termes de poujadisme lettré n’était pas fausse sur le fond. Michel Onfray convient très bien à un public qui veut régler ses comptes vis-à-vis des institutions en général. Il flatte l’homme du ressentiment qu’à très bien décrit Nietzsche ce qui ne manque pas de piquant pour un nietzschéen affiché. Son anti-jacobinisme viscéral, un peu ridicule au demeurant, confirme tout cela. Il se rêve en chef sur le modèle Raoult. Je préfère de très loin la société des égaux, la société de ceux qui prennent le risque de la confrontation avec leurs pairs. Ce n’est pas son cas. À part être Michel Onfray, le philosophe des médias, je ne vois toujours pas où il veut en venir. Après autant d’ouvrages publiés, d’émissions radio, télé, de shows, de préfaces, de CD, c’est une forme de performance que je lui reconnais sans mal.

VdH : Chacun de vos essais peut être lu comme le développement d’une idée contenue dans le précédent, ce qui confère sa cohérence à l’œuvre que vous êtes en train de bâtir. Avec Asphyxie (Éd. L’Escargot, 2020), vous évoluez formellement puisque l’argumentaire se présente comme un « manuel » destiné à fournir aux lecteurs quelques outils pratiques… Ceux qui lui permettront de désamorcer les procédés de communication responsable de son « enfumage » quotidien. Paradoxalement, permettez-moi de remarquer qu’Asphyxie est sans doute le moins accessible de vos livres ! N’est-ce pas la preuve de l’extrême difficulté à passer de la critique globale – descriptive – de l’ordre établi au combat concret – prescriptif – contre chaque rouage de celui-ci ?

H.B. : J’essaie de suivre le fil d’un problème qui me préoccupe depuis mon entrée en philosophie : comment instituer efficacement l’attitude critique. Cela suppose évidemment des objets. Toute la difficulté est de savoir comment mordre sur les consciences blindées et anti-critiques des contemporains. Cela suppose de mettre en place des techniques offensives qui sont très difficiles à transmettre. Comme l’écrivait très justement Pieter Sloterdijk au début de sa Critique de la raison cynique, la critique désespère devant l’infinité des choses qu’il y aurait à critiquer.

Pour autant, nous devons dépasser ce que vous appelez la critique globale et que j’appelle “l’agon contemplatif.” Une critique à distance, avec des beaux objets, “le capitalisme », “le néolibéralisme”, “la démocratie” etc. Je suis  convaincu que nous avons fait le tour de cette critique contemplative, que nous arrivons au bout de ce modèle d’intervention. Nous avons besoin d’un plus grand danger, d’un risque supérieur, d’une plus grande morale, d’aller chercher l’homme sous le discours. Cela suppose de pratiquer une politique de la critique beaucoup plus offensive, de rentrer dans le détail des opérations, de frapper là où l’intellectuel dépolitisé, déconflictualisé, attendrait plutôt un énième ronron spéculatif. Il me semble que cette façon de faire est très proche de ce que voit le peuple sans avoir toujours les moyens, le temps et l’opportunité de faire ce travail. Ce n’est peut-être plus vraiment de la « philosophie » en effet. Tout cela est impur, chaotique et insatisfaisant quand on aime contempler. Et s’il s’agissait tout simplement de politique comme nous avons perdu l’habitude d’en faire dans nos salons feutrés où il s’agit de passer un bon moment avec l’intellectuel en vue du moment avant la signature ?

VdH : Il est vital pour la démocratie que le consommateur redevienne un citoyen et en cela réapprenne à penser méthodiquement, à redécouvrir la dialectique. Peut-on initier le plus grand nombre à la philosophie sans sombrer dans une forme de vulgarisation qui anéantirait tant la subtilité que la puissance d’une réflexion bien menée ?

H.B. : Oui et le meilleur endroit pour faire cela reste l’institution scolaire. L’école, l’université. Cela peut paraître étonnant car la politique médiatique tient le discours inverse. Un dénommé Michel Onfray en premier lieu. Le marché pourtant n’éduque pas à la réflexion critique et politique car il veut des consommateurs. Rien de plus. Des consommateurs émancipés, heureux de leur opinion, fiers de leurs identités. On va même jusqu’à dire qu’il est bon de “kiffer sa race”. Quelle misère. C’est ici que se fait le lien avec la classe de philosophie. Ces espaces de libertés non soumis à la pression du marché, aux logiques privatives sont en train de tomber les uns après les autres dans une indifférence quasi générale, de disparaître. Cela ne dérange pas les faiseurs de culture à la radio. Cette question est au plus haut politique et elle devrait concerner tous les citoyens. Remplacer la formation intellectuelle sérieuse par du blabla de communicant et appeler cette chose “grand oral”, voilà une agression contre la démocratie. Où sont les lieux pour pouvoir le dire, l’écrire, nommer les complices et j’ose dire les collabos de cette destruction ?

« Le 17 juin 2021, je serai gréviste contre les réformes Blanquer. Nous aurons droit aux éternels poncifs sur les professeurs de la part de ceux qui aiment les Français en sujets de l’impôt et non en citoyens politiques »

Ne soyons pas naïfs, il s’agit bien d’un combat que l’on peut ne pas vouloir mener. Pour moi, aujourd’hui, ce combat est devenu politique et il est essentiel. Peut-être l’était-il depuis le début sans que je le sache vraiment car nous avons tous besoin d’une pratique et d’une adversité clairement identifiable. En ce qui me concerne, pratiquement, ce sera le 17 juin 2021. Je serai gréviste contre les réformes Blanquer le jour de la “dissertation universelle de philosophie Bonus”. Nous aurons droit aux éternels poncifs sur les professeurs de la part de ceux qui aiment les Français en sujets de l’impôt et non en citoyens politiques. Nous savons très clairement ce qu’il y a à défendre et ce qu’il y a à perdre. Mais j’ai la conviction que le vent se lève et que l’esprit critique, en France, n’a pas dit son dernier mot.

Entretien réalisé par voie électronique le 13 mai 2021.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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