2017 : François Hollande et la stratégie de la double prise d’otages

Ruiné par des élections locales désastreuses, le Parti socialiste tient par la seule détermination du chef. Encore violemment contesté au sein de son propre camp il y a un an – au point que l’hypothèse de primaires à gauche était évoquée avec insistance – François Hollande, porté par les évènements, s’impose désormais. Reste pour lui à conquérir l’électorat en vue de 2017. Le Président s’y prépare personnellement ; il prépare surtout le pays à subir sa stratégie.

L’année 2015 s’achève et les fêtes de décembre baignent dans une atmosphère indicible. À l’écœurement citoyen qui est celui de ces régimes dépassés qui « n’en finissent plus de finir » s’ajoute l’inconnue du terrorisme d’aujourd’hui et de demain. Sur le plateau d’une matinale, le journaliste Jean-Jacques Bourdin résume à sa manière les choses en simplifiant la pensée de Gilles Kepel, son invité : finalement, la montée du FN et la poussée djihadiste sont du même ressort (1). Mélangeons tout, puisque tout se mélange dans nos esprits. L’état d’urgence rogne les libertés, mais c’est l’époque qui l’exige et la société civile, encore sous le choc des tueries de novembre, reste globalement passive. Et au milieu de cette torpeur citoyenne, en marge d’une actualité devenue banalement anxiogène, le Président de la République définit impassiblement les étapes qui devraient lui assurer de se succéder à lui-même. Le moment est parfait pour préparer ce qui s’apparente à deux prises d’otages consécutives de l’électorat. Le premier round s’est joué en bonne partie dès le dimanche 13 décembre, au soir du second tour des élections régionales.

Acte I – le candidat unique de la gauche

Un mal pour un bien : les socialistes savent qu’ils ont perdu gros aux élections régionales. L’élimination de dizaines d’élus sortants – qui s’ajoutent aux victimes des scrutins précédents – est toutefois compensée par l’indiscutable hégémonie du PS à gauche de l’échiquier politique. Avec les scores dérisoires qu’ils ont obtenus en moyenne, EELV et le Front de gauche sont mis hors-jeu, même en cas d’alliance. Comme entraîné par ce poids mort qu’est devenu le Parti communiste, le Front de gauche ne trouve pas le secret du sursaut. Quant aux écologistes, divisés par la scission de l’automne opérée sous l’œil bienveillant de l’Élysée, discrédités de surcroît par l’investissement du pouvoir exécutif dans la préparation de la COP 21, ils poursuivent leur naufrage. Avec peu d’élus locaux et des finances minées, l’avenir de ces formations « à la gauche de la gauche » est sombre, dix-huit mois avant les échéances nationales.

François Hollande ne sait que trop bien que la présidentielle est l’évènement central de la vie politique française. Il n’ignore aucunement que Jean-Luc Mélenchon et Cécile Duflot s’imaginent volontiers un destin présidentiel. Il connaît d’expérience l’attitude des partis trotskystes comme le NPA et Lutte ouvrière : envoyer un candidat pour s’offrir une tribune électorale, même si le score final est faible. S’il a définitivement écarté le risque d’une primaire ouverte à gauche, Hollande n’en a pas fini avec le danger de l’éparpillement des voix. 1 % au NPA, 3 % aux écologistes, 4 % à Mélenchon seraient autant de petits points susceptibles de lui barrer l’accession au second tour de l’élection présidentielle, en mai 2017.

C’est aux parlementaires socialistes qu’il appartient de tenter d’annihiler définitivement la concurrence à gauche, à travers une proposition de loi largement commentée et critiquée (2). En s’attaquant aux règles régissant la collecte des 500 parrainages nécessaires à la validation d’une candidature à l’élection présidentielle, en faisant voler en éclats le principe de l’égalité du temps de parole durant la campagne officielle, en favorisant le financement de la campagne des formations politiques les plus importantes, le Parti socialiste ne veut laisser aucune chance à la concurrence. Les « petites » candidatures gênées voire empêchées, voilà bien l’assurance d’une gauche entièrement soudée derrière son candidat unique, le Président sortant. Ce qui se prépare, pour les sympathisants de gauche, n’est autre que le non-choix, le vote forcé, le bulletin imposé.

Si l’adversaire à droite pouvait se nommer Nicolas Sarkozy, nul besoin d’effort supplémentaire : la perspective d’un second tour apocalyptique Le Pen-Sarkozy assurerait à François Hollande un maximum de suffrages à gauche dès le 23 avril 2017. L’éventuel verrouillage de la primaire à droite par Nicolas Sarkozy s’inscrirait dans une logique comparable, à la différence près que ni Sarkozy ni personne chez Les Républicains n’est en mesure de s’imposer au reste de la droite (quid d’une candidature de François Bayrou ? De Nicolas Dupont-Aignan ? D’un dissident de LR ?).

Acte II – Le candidat unique de la République

La suite est limpide, presque trop prévisible. Elle s’est esquissée dès les régionales, à travers l’application pratique et concluante du « front républicain ». Rien n’est jamais acquis en politique, mais la présence de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017 est d’une très haute probabilité. Chacun admet que l’élection se gagnera au premier tour. Si le pari de la neutralisation de la gauche fonctionne, François Hollande est ensuite assuré de l’emporter face au Front national, dont la diabolisation continuera. La seconde prise d’otages aura alors lieu : un Président sortant chahuté à gauche et impopulaire dans le pays rassemblera artificiellement la gauche puis le pays par la magie du chantage républicain. Cynique mais imparable.

Comme rien ne doit être laissé au hasard, François Hollande se lance parallèlement dans une discrète politique de remodelage des médias. Les nouvelles règles d’éligibilité aux aides publiques pour la presse, mises en œuvre par la ministre de la Culture (3), et plus encore la création d’une à deux nouvelles chaînes d’information continue participeraient, pour certains observateurs, de cette volonté de « rééquilibrer » la parole médiatique, trop critique depuis le début du quinquennat (4).

Un pari infiniment dangereux

De l’analyste chevronné à l’électeur bien informé, nombreux sont ceux qui ont déjà identifié les signes avant-coureurs de cette stratégie de la double prise d’otages tentée par François Hollande. Ouvert très tôt, le piège est déjà en train de se refermer. Mais lorsque l’homme politique, censé servir la République pour l’intérêt général, entreprend de se servir de la République par intérêt personnel, la catastrophe n’est jamais loin.

Le renoncement du Président Hollande à introduire le mode de scrutin proportionnel pour les législatives de 2017 (5), passé plus inaperçu, en dit long sur l’esprit de caste au sommet de l’État. Outre qu’en prétextant ne pas vouloir offrir trop de sièges au Front National il prend le risque d’accentuer encore le phénomène contestataire (30 % de l’électorat qui n’obtient aucune présidence de région pourrait ne pas même avoir un groupe parlementaire à l’Assemblée), Hollande montre surtout qu’il n’entend pas changer les habitudes de gouvernement. En effet, l’élection de la chambre basse à la proportionnelle en 2017, dans un contexte nouveau de tripartisme, conduirait à coup sûr vers hémicycle sans majorité. Conséquence : seule une coalition permettrait de former un gouvernement. De là à dire qu’Hollande, même confronté à une crise de régime de plus en plus en aiguë, n’envisage aucun compromis avec le centre et une partie de la droite, il n’y a qu’un pas.

Par-delà l’esquisse d’une stratégie politicienne, les derniers mois écoulés et ceux qui se profilent laissent donc craindre un escamotage gravissime dans notre Histoire contemporaine : la substitution de confuses « valeurs républicaines » aux principes intangibles de la démocratie.


Notes :
(1) Gilles Kepel face à Jean-Jacques Bourdin, entretien diffusé par RMC-BFM TV, 16 décembre 2015.
(2) Eugénie BASTIÉ, « Une loi veut supprimer l’égalité de temps de parole des candidats à la présidentielle », lefigaro.fr, 16 décembre 2015.
(3) Louis HAUSALTER, « Un décret de Pellerin prive Valeurs actuelles et Minute d’aides à la presse », marianne.fr, 10 novembre 2015.
(4) Marc BAUDRILLER, « LCI gratuit : les concurrents voient la main de l’Élysée », challenges.fr, 18 décembre 2015 ; Marina ALCARAZ, « Les contours de la chaine d’infos publique se précisent », lesechos.fr, 14 décembre 2015.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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