Achille Talon et la Politique

Récréation ! C’est l’été… Les compétitions sportives et les surenchères démagogiques de nos tristes élus ne m’inspirant guère en cette période généralement propice à l’évasion, je me suis replongé avec délices dans la collection intégrale des albums d’Achille Talon, signés Greg. Parce qu’on ne se refait pas, je n’ai pu m’empêcher d’y trouver matière à réflexion… politique. À travers les gags, l’univers d’Achille Talon offre une image du monde moderne teintée de prudence et de dérision.

Sa place dans le petit monde de la bande-dessinée européenne n’est pas aux avant-postes, où se poussent du coudes les éternels Tintin, Astérix, Schtroumpfs et autres Lucky Luke. Pourtant, Achille Talon est un phénomène et les quarante-trois albums signés par Michel Greg forment une œuvre d’une grande originalité. Sur la forme, les frasques du quarantenaire au gros nez se déclinent en gags courts d’une à plusieurs planches ou en aventures longues étendues sur la totalité d’un album. Quel que soit le format, l’auteur attribue à ses personnages des pensées, inclinations et comportements suffisamment cohérents pour composer des individualités. Faut-il aller plus loin et tenter de faire une lecture politique ? Le pas peut être franchi d’autant plus allégrement que bien des histoires de la série, quoique essentiellement humoristiques, relèvent de la politique au sens de la compétition électorale comme de l’organisation générale de la société.

Le bourgeois contre le prolétaire ?

De la lecture d’Achille Talon, perdure l’image d’une amitié conflictuelle entre deux voisins en apparence antagonistes : Achille d’un côté, Hilarion Lefuneste de l’autre. Le bourgeois arrogant contre le prolétaire blasé. L’obèse endimanché en plastron et petit chapeau, le maigrichon à la veste élimée et la casquette aplatie sur le crâne. L’homme de droite contre l’homme de gauche. L’anti-héros Achille Talon est un conservateur, respectueux de la culture classique, de certaines traditions (1) et du savoir des Anciens. Dès le deuxième album (Achille Talon aggrave son cas ; gag intitulé « Ah ! Seau d’humour »), Greg prend l’habitude de lui faire parcourir, dans ses moments de lecture, les Pensées de Pascal dans différentes éditions. Ainsi nourri des réflexions du grand philosophe catholique, il admet que sa vocation est d’être « érudit de pointe et néanmoins conservateur de choc » et désigne par contraste son voisin Lefuneste – lecteur des œuvres de Marx – comme étant « du plus beau rouge » (2). Leur vie sociale respective tend à confirmer qu’ils entrent dans les codes du bourgeois et du prolétaire. Achille Talon est un auteur de bande-dessinée, travaillant pour le compte du journal Polite. Ses dépenses extravagantes laissent conclure qu’il est aisé. Son attirance évidente pour la « haute société » se traduit par ses fréquentations régulière (le major Lafrime, les cocktails de la marquise Virgule de Guillemets) ou ses espoirs de nouvelles amitiés (en camping, Achille tente par tous les moyens de se lier au marquis Constant d’Anlayreur). À l’inverse, Lefuneste est présenté comme sans emploi, vivant « du chômage d’abord, d’une retraite anticipée ensuite » (3), menant une existence plus chiche, principalement consacrée à ses querelles avec Achille et à la culture de son jardin.

Le clivage pourrait relever de la caricature s’il n’était bien plus subtil. Au quotidien, les personnages principaux se rapprochent finalement des individus du monde réel, pétris de contradictions. Il faut tout d’abord noter que l’humour de cette bande-dessinée repose sur un comique de situations (un peu) et sur des figures de style ou coquetteries de vocabulaire (beaucoup). La préciosité du langage – évidemment poussée jusqu’au ridicule – n’est pas le seul fait d’Achille, motivé par une volonté de briller. La plupart des personnages de la série (papa Talon, Lefuneste, le médecin, le commerçant Vincent Poursan et jusqu’à un paysan rencontré au détour d’une aventure (4)) jouent avec les mots et les tournures de la langue française. Le niveau de langue n’est pas un réel marqueur de classes sociales. De même, Achille apparaît très vite à la fois comme un conservateur sur le plan des usages et des mœurs (il défend les coutumes ancestrales, s’indigne contre l’ouverture dans son quartier de ce qu’il croit être un sex-shop) et comme un propagateur du progrès, scientifique comme technologique. Il se montre sensible à la cause animale (élève une puce et un jeune vautour, est fasciné par une fourmilière, recueille un chat perdu, adopte un canard), s’insurge régulièrement contre les atteintes à l’environnement (5) et tente d’ériger une immense colonne surplombée du symbole peace and love dans son jardin (6). Aigri et relativement cynique, Lefuneste n’apparaît ni plus généreux ni plus soucieux d’autrui qu’Achille. Il connaît les mêmes démêlés avec l’administration fiscale, dans Ne rêvons pas (tome 27). Il est tout aussi jaloux et tente de rivaliser, notamment sur le plan de l’érudition, avec son tonitruant voisin. Ainsi, au-delà des apparences, les personnalités de Talon et Lefuneste convergent : la volonté d’épater son congénère, le goût de lui jouer mauvais tour mais la propension inavouée à vouloir le protéger des plus grands périls sont leurs traits de caractère commun.

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Lefuneste s’insurge contre le monde de la finance dans L’Archipel de Sanzuron
Un rapport ambigu à l’autorité et au pouvoir

Bourgeois conservateur Achille Talon ? Donc attaché à l’ordre établi ? Il y a de quoi en douter fortement à la lecture de ses péripéties. Ses rébellions contre l’autorité, qui peuvent aller jusqu’à la rixe avec les forces de police et autres représentants de l’ordre (7) sont proverbiales, jusqu’à le mener tout droit en prison (8). Par ailleurs, Talon n’hésite pas à participer à des manifestations (9) ou à engager un bras de fer avec sa compagnie d’électricité pour protester contre le montant des factures (10).

Les Talon père et fils sont impliqués dans la vie de leur quartier, comme membres du Comité de voisins et locataires unifiés (11). De même, si Achille paraît être un citoyen prompt à militer et à s’engager, il semble maladivement rétif à l’exercice de responsabilités politiques. Dans Le Roi des Zôtres, Achille hérite du trône d’un petit pays germanique – Le Zôtreland – par le jeu d’obscures règles de succession. Poussé par ses parents à endosser le costume du monarque, il fait tout pour se faire détester et faciliter le retour au pays du fils du vieux roi Abzkon XIII, seul réellement capable de lui succéder. Alors qu’il s’était engagé comme agent électoral d’un candidat à l’élection municipale parisienne (Léon Lajoie, dans « Tâche sur mesure », Achille Talon au pouvoir, tome 6) – et à ce titre responsable de la propagande – il refuse catégoriquement d’être lui-même engagé dans la course à la présidence de la République en 1988 (12). Une erreur dans la presse l’ayant présenté comme candidat et même favori du scrutin, il doit donc doucher l’enthousiasme de ses amis, constitués pour lui en équipe de campagne. Bref, Achille Talon, en dépit de sa mégalomanie et de ses rêves de gloire, n’est définitivement pas un homme de pouvoir. Il préfère de loin le prestige de l’intellectuel à celui du gouverneur.

La convergence des modèles de société

La dimension la plus intéressante du travail de Greg ne se situe pourtant pas dans l’étude des personnages, dont rien ne laisse entrevoir qu’ils représentent les opinions de leur créateur. En l’absence de biographie éditée digne de ce nom qui puisse nous orienter sur ses idées, il faut aller chercher la pensée politique de Greg dans cette manière de dépeindre les sociétés qui lui est propre. Son regard sur le monde, qu’il caricature pour générer le rire, est manifestement dépourvu d’attachement idéologique. De la lucidité et une certaine distance vis-à-vis des utopies politiques sont parfaitement perceptibles dans les albums d’Achille Talon, en particulier dans les « grandes » aventures où les personnages parcourent le monde.

Dans les premiers longs formats, Achille et ses amis découvrent des pays réputés sous-développés et encore peuplés de communautés indigènes. Dans Le Coquin de Sort, qui se déroule en Afrique, les membres de la petite tribu visitée rejouent la querelle des Anciens et des Modernes. Ils concilient avec fierté mode de vie traditionnelle avec import-export international des biens qu’ils produisent ! Greg dénonce les préjugés de ses personnages occidentaux envers les pays exotiques : loin de la vision folklorique qu’il en avait, la capitale du Platopabo (Amérique du Sud) apparait aux yeux d’Achille comme une ville mondialisée, dotées d’infrastructures modernes et flambants neuves (13). Pour Greg, le capitalisme a triomphé et a dénaturé la planète, s’insinuant jusque chez les peuplades isolées de la savane africaine ou de la jungle sud-américaine.

D’Amérique subéquatoriale il est encore question dans Viva Papa !, album où Achille est désigné plénipotentiaire du gouvernement français pour négocier la libération d’otages (dont Papa et Maman Talon) retenus par la junte du Tapasambal. Lefuneste est de l’aventure, chargé d’épauler son voisin comme représentant de la cause du peuple, mission dont il a été confié par un militant communiste. Bien que Greg ne mentionne pas explicitement l’appartenance politique des factions en lutte au Tapasambal, on comprend, notamment à la fin de l’album, que le gouvernement militaire est probablement fascisant tandis que les guérilleros dont Papa Talon finit par prendre le commandement sont perçus comme des « libérateurs » des masses paysannes.

L’Archipel de Sanzuron est probablement l’un des meilleurs albums d’Achille Talon, le plus révélateur aussi de cette méfiance de l’auteur vis-à-vis des utopies. Il raille avec férocité la tentative de déconstruction du modèle capitaliste tentée sur une île déserte par une communauté de bonne volonté, désireuse de vivre du troc. Achille démontre sans difficulté que la logique du troc ne s’oppose pas à la réintroduction d’un équivalent du système bancaire. Faut-il voir dans ce récit un parti-pris de Greg au bénéfice des banques, sachant que l’album a été initialement diffusé en feuilletons dans la revue interne du Crédit Lyonnais ? Tel Vélasquez peignant ses Ménines, il profite de la commande pour se livrer à une diatribe évidente qui écarte la crainte d’un panégyrique. Zéro partout, balle au centre. Greg taille en pièces le modèle du troc et ses inconvénients pour souligner que la banque est avant tout une institution pratique… mais ô combien envahissante et rapace, comme en témoignent les premières planches de l’album !

S’il faut esquisser une conclusion pour cet article finalement disert, je crois juste d’écrire que le politique et l’économique sont traités par Greg dans Achille Talon avec la même ironie satyrique que n’importe quelle activité humaine à laquelle se livrent ses personnages (le travail, le loisir, la séduction, l’amitié…). Cette bande-dessinée fait ainsi figure de Comédie humaine où, derrière le burlesque, l’auteur résigné laisse deviner que les instincts et les besoins de l’Homme ne lui permettront guère de créer des modèles de sociétés radicalement opposés.

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Bien malgré lui, Achille Talon est propulsé favori de l’élection présidentielle

Crédit images : Editions Dargaud.


Notes :
(1) Il est notamment fasciné par la provocation en duel que se lancent deux représentants de la noblesse dans la petite histoire « Si tu hais, vite le gant d’ire, hâtons ! » dans l’album Achille Talon au pouvoir (tome 6).
(2) Achille Talon contre Docteur chacal et Mister Bide, Tome 38.
(3) C’est ce qu’il déclare à Achille dans l’Âge ingrat, alors qu’il vient enfin de postuler pour trouver du travail (tome 24).
(4) Voir par ex. le gag « Cas raté » dans le tome 9 Les Petits desseins d’Achille Talon et le gag « L’étalon d’Achille » dans le tome 34 L’incorrigible Achille Talon.
(5) Même si ses initiatives environnementales se terminent généralement mal ! Voir par ex. les gags « Gris d’alarme », « Vert l’avenir » et « Oui, mais lire est-ce pire ? » dans le tome 10 Le Roi de la science-diction ; le gag « Ah ! Plains poumon » dans le tome 21 Ma vie à moi ; les gags « Flocon vaincu » et « Ainsi, Néron » dans le tome 40 Talon (Achille, pour les dames).
(6) Dans le gag « Tu inclines pour un penchant qui point ne sied, dis, fils… » (tome 30, Achille Talon a un gros nez).
(7) Il défie l’autorité du garde-champêtre (tome 11, Brave et honnête Achille Talon, gag : « Hein : quand descend la loi… » ; tome 34 L’incorrigible Achille Talon, gag : « Eh bain ! Quoi ? ») et du garde-pêche (tome 1, Les idées d’Achille Talon, cerveau-choc !, gag : « Idée qui fait son chemin »), provoque le service de sécurité d’un aéroport dans Talon (Achille, pour les dames) (tome 40, gag : « Qui tape, ah, s’emballe »), viole le code de la route sous le nez d’un agent de la circulation (tome 2, Achille talon aggrave son cas, gag : « Gauche, droite ») et tente de duper les douanes (tome 4, Mon fils à moi, gag : « Patatrafic »).
(8) Voir par ex. le gag « Idée à rejeter » (tome 1, Les idées d’Achille Talon, cerveau-choc !) et le gag « Allez, Talon-or » (tome 22 Le Sort s’acharne sur Achille Talon).
(9) Voir par ex. le gag « Il faut s’y faire, l’air mite » (tome 6, Achille Talon au pouvoir) et le gag « Ni oui, ni non » (tome 42, Le Musée d’Achille Talon).
(10) Dans le gag « Idée fugitive » (tome 1, Les idées d’Achille Talon, cerveau-choc !)
(11) Dans le gag « Au clair de l’urne » (tome 28, L’Insubmersible Achille Talon).
(12) Lire la suite de gags présente à la fin de l’album Achille Talon a un gros nez, tome 30.
(13) Le Trésor de Virgule, tome 16.

Auteur : Pierre-Henri Paulet

Chercheur associé en droit public à l’Université d’Auvergne.

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