L’impossible recomposition

recomposition

Plus de deux ans après la vague électorale qui a porté au pouvoir Emmanuel Macron et la République En Marche, l’encéphalogramme de l’opposition reste désespérément plat. Le mécontentement à l’égard du gouvernement est annihilé par l’incapacité de ses adversaires à accompagner une recomposition politique pourtant indispensable.

Dans quelques semaines, Emmanuel Macron célébrera deux ans et demi passés à l’Élysée. Nous voilà à mi-mandat d’une présidence baroque, caractérisée par la dissonance du discours et des actes, le dogmatisme économique, l’assimilation de toute opposition un peu trop vive à l’extrémisme et la sédition. Majoritairement impopulaire, le pouvoir macronien peut toujours compter sur son fameux socle de soutiens, renforcé à l’issue des élections européennes par des électeurs transfuges de la droite traditionnelle. Pour appréhender les prochaines échéances nationales, garder les yeux rivés sur les sondages en tous genres ne peut que mener l’opposition vers une énième désillusion. Même contestés, même ébranlés, Macron et LREM peuvent envisager sereinement un renouvellement de confiance en 2022. La solidité d’un gouvernement se juge moins au nombre de ses opposants qu’à sa capacité à s’imposer dans les structures de pouvoir. La vocation profonde du macronisme est de solidariser les élites, mission qu’il remplit au-delà des espérances.

Le contre-effet Gilets jaunes

Il n’est pas exclu que la révolte des Gilets jaunes, toujours latente, explose à nouveau dans les prochains mois. Jusqu’à présent, à l’exception de quelques mesures sociales décidées à la hâte cet hiver, elle n’a pas mené vers une remise en cause de la politique du gouvernement, ni vers une réflexion d’ensemble autour des institutions. Face à un État qui possède les moyens de prévenir et de réprimer les troubles à l’ordre public – et en fait usage sans complexe – les quelques dizaines de milliers de manifestants seront toujours réduits à l’impuissance. Pour accomplir la « révolution » qu’ils ont tant fantasmée, les Gilets jaunes devraient être des millions. Il leur manque la force irrépressible du nombre… Cette crise aura même produit un contre-effet inattendu : celui de souder plus encore les partisans du pouvoir légal.

« La solidité d’un gouvernement se juge moins au nombre de ses opposants qu’à sa capacité à s’imposer dans les structures de pouvoir. La vocation profonde du macronisme est de solidariser les élites, mission qu’il remplit au-delà des espérances »

Engagés depuis fin 2016 dans la promotion tous azimuts de la personne d’Emmanuel Macron, les médias mainstream sont devenus les supports privilégiés du discours gouvernemental dont ils adoptent la dialectique, la sémantique et le regard sur le monde. Il suffit pour s’en persuader d’observer le traitement médiatique du G7, du Brexit, de la crise écologique ainsi que des manifestations désormais rituelles du samedi, et de relever avec quelle facilité le schéma manichéen progressistes versus populistes s’est imposé comme cadre analytique du débat. Le macronisme se diffuse dans le milieu journalistique non seulement parce qu’il prend appui sur les réseaux financiers qui possèdent les titres de presse mais surtout parce qu’il affiche en surface des valeurs qui collent à l’idéologie dominante de cette presse : jeunisme, bougisme, mondialisme, européisme, lutte contre les « extrémismes ». Cette façade de modernité et d’ouverture, au fronton de laquelle le mot « progrès » est démesurément mis en évidence, impressionne aussi l’élite artistique. De Renaud à Bernard Lavilliers, de Pierre Arditi à Alain Souchon, toutes les nuances de la gauche culturelle, grâce à Macron, communient enfin dans le culte du néo-libéralisme. La peur savamment instrumentalisée des « populismes » aura été le prétexte que le show-bizz français attendait pour se débarrasser de ses vieux scrupules socialisants.

La réussite d’Emmanuel Macron ne s’arrête pas là. L’attraction idéologique que le Président exerce à gauche se double d’une promesse de protection des intérêts économiques qui lui permet de rallier les libéraux de droite et une partie des conservateurs effrayés par les dégradations commises par les Gilets jaunes. Aux dernières élections européennes, la liste Loiseau a fait un triomphe dans des bastions de la droite républicaine en région parisienne (Levallois-Perret, Versailles, Neuilly-Sur-Seine, Paris XVIe arr., Courbevoie…). Quelques observateurs estimaient entre 2017 et 2019 que l’électorat du jeune parti macroniste était volatile[1]. Or le vote LREM, en devenant un vote de « classe », est en phase de sédimentation. Quand on sait que la « classe » en question, très largement définie, des CSP+ aux grandes fortunes en passant par la bourgeoisie intellectuelle, est celle qui domine la société et irrigue les pouvoirs (haute administration, justice, Université, médias…), il est aisé de comprendre comment le macronisme poursuit son imprégnation des structures de la société et construit son avenir politique.

Tel est le retour de boomerang de la crise des Gilets jaunes que les opposants doivent absolument parer s’ils veulent entamer la recomposition indispensable au bon fonctionnement de la démocratie et mettre un terme à l’expérience En Marche !, dès 2022 ou plus probablement à partir de 2027. Mais cette recomposition est conditionnée par un changement profond des schémas mentaux que la classe politique a contribué dans son ensemble à installer.

Le terreau infertile

Sonnés, les vaincus de 2017 n’ont toujours pas pris, en actes, la mesure du bouleversement électoral subi. Hormis les opportunistes qui, à droite, à gauche ou chez les écologistes continuent de monter dans le train en marche, tout se passe au sein des appareils comme si le phénomène habituel d’alternance conduisait tôt ou tard à les porter au pouvoir une fois le macronisme dévalué. Cet attentisme facile serait véniel s’il ne constituait pas une erreur de calcul d’abord et une désertion en rase campagne ensuite. Une erreur de calcul car en verrouillant progressivement les différentes sources du pouvoir, le macronisme s’assure les soutiens institutionnels indispensables à une présence à long terme à la tête du pays. Qu’elle soit sincère ou intéressée, cette adhésion des élites tiendra tant que tiendra le mythe de la raison progressiste en lutte contre le danger populiste. Une désertion en rase campagne parce que l’impuissance de l’opposition désorganisée laisse libre cours à une succession de transformations qui produiront des conséquences économiques, sociales et politiques sur le très long terme. La liste est interminable : flexibilité du droit du travail, nouveau régime des retraites, réforme de la santé, fragilisation de la fonction publique, poursuite en force du projet européen, privatisation et démantèlement du patrimoine national, lutte contre la désinformation détournée à des fins partisanes…

Emmanuel Macron peut envisager 2022 sereinement

Critiquer l’action du gouvernement est une chose. Construire une alternative crédible qui ne se contente pas d’être le recyclage de programmes électoraux qui n’avaient pu séduire davantage en 2017 que le « projet » macronien, en est une autre. Les élections européennes nous ont confirmé la déliquescence presque totale des anciens partis de gouvernement PS et LR ; les municipales de 2020 pourraient leur apporter le coup de grâce. Elles ont rassuré sur la solidité du plafond de verre auquel se heurte l’extrême-droite et révélé les préoccupations croissantes en matière d’écologie. Aussi inauthentique soit le « produit Macron », créature fabriquée entre 2012 et 2017 par l’oligarchie, ce produit doit aussi son succès à la remise en cause des vieux partis et du clivage droite-gauche auprès d’un électorat fatigué des querelles de paroisses et des petits clashes pour la galerie entre personnalités politiques idéologiquement apparentées. L’existence de LREM rend inutile l’existence d’un parti socialiste entièrement acquis aux règles du marché, d’une droite libérale dépouillée de son héritage gaulliste et même d’écologistes incapables d’assumer l’incompatibilité de la préservation de l’environnement et la globalisation économique.

Le clivage droite-gauche considéré comme un artifice et un générateur de sectarisme a laissé place à un clivage encore plus sectaire et artificiel. Le progressisme est une étiquette que s’attribue lui-même le camp des vainqueurs, le populisme est le qualificatif infâmant que colle à son adversaire ce même camp victorieux. Là où droite et gauche étaient des repères non-connotés, progressisme et populisme appartiennent à une dialectique fondamentalement anti-démocratique en ce qu’elle implique un vote officiel, bon et raisonnable, à un vote dissident, dangereux et stupide.

« La stratégie de ‘fascisation’ de la pensée contradictoire a été le virus qui, en se diffusant, en est venu à paralyser le corps démocratique. La catégorisation systématique des opinions divergentes par tous les sympathisants de tous les camps politiques a produit une intolérance au pluralisme »

L’opposition politique s’est laissée enfermée dans cette lecture fallacieuse et simpliste, qui satisfera pleinement un éditorialiste de BFM-TV, moins un citoyen soucieux de la santé démocratique de son pays. Mais il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’Emmanuel Macron n’est pas le responsable de la situation, simplement celui qui en a tiré profit. C’est en réalité plusieurs décennies de dégradation du débat public dans ce qu’il a de plus noble – l’échange des idées et le respect de l’adversaire – qui ont conduit à cette impasse. La stratégie de « fascisation » de la pensée contradictoire a été le virus qui, en se diffusant, en est venu à paralyser le corps démocratique. La catégorisation systématique des opinions divergentes par tous les sympathisants de tous les camps politiques a produit une intolérance au pluralisme. Et la gauche a, hélas, beaucoup œuvré au pourrissement du débat contradictoire en devenant essentiellement moralisatrice. Le macronisme poursuivra dans cet environnement délétère son épanouissement, assuré qu’il est – avec le concours des vecteurs d’opinion – d’incarner le camp du bien tout en regardant les oppositions éparpillées se dévorer entre elles à grands flots d’épithètes fleuris (« facho ! », « réac’ ! », « bolchévique ! », « gaucho ! »).

Rassembler et débattre

La recomposition politique en France demeure impossible tant que l’intelligence ne reprendra pas le dessus sur l’invective et le jugement de valeur permanent. Voir les leaders politiques et leurs légions sympathisantes perpétuer les réflexes militants d’hier rend extrêmement pessimiste sur l’émergence d’une force alternative à court terme. Il ne s’agit pas de prôner des alliances électorales contre-nature pour autant : la combinaison politique ne garantit jamais l’addition mathématique des voix, encore moins la cohérence idéologique. Le défi est d’un autre ordre, plus difficile encore à relever. Sortir des préjugés, en finir avec les petites cases, redonner au débat démocratique ses lettres de noblesses et enfin créer un large rassemblement capable d’ébranler l’hégémonie d’En Marche ! avec, contre soi, les institutions et le système médiatique : telle est la seule issue possible.

À quoi ressemblerait cette force alternative ? Elle ne peut être qu’un contre-modèle aux dogmes macronistes. Autrement dit, les opposants, quelle que soit leur provenance politique d’origine, seront toujours perdants s’ils répugnent à défendre un État fort dans une Europe des nations, doté d’un service public performant et d’une couverture sociale généreuse. Un État capable de s’opposer aux traités de libre-échange qui ruinent notre agriculture et notre industrie. Capable aussi d’opérer des choix écologiques radicaux. Capable de ressouder la société plutôt que d’en conforter le fractionnement communautariste. Capable de s’émanciper des pressions des lobbys financiers et de replacer l’économie sous la coupe du politique. Capable enfin de préserver le pluralisme des opinions, de considérer que le peuple n’est pas une menace mais une force citoyenne à élever, non à humilier. Venus de la gauche ou de la droite, les nouveaux opposants de la recomposition devront admettre des abandons et des compromis pour dégager des terrains d’attente. C’est par la recherche de dénominateurs communs transpartisans qu’En Marche ! a détruit les partis traditionnels.

« Venus de la gauche ou de la droite, les nouveaux opposants de la recomposition devront admettre des abandons et des compromis pour dégager des terrains d’attente. C’est par la recherche de dénominateurs communs transpartisans qu’En Marche ! a détruit les partis traditionnels »

L’ultime question à résoudre sera celle de l’incarnation de ce mouvement. Homme ou femme politique neuf ? Vieux sage consensuel ? Personnalité issue de la société civile ? Qu’on le veuille ou non, il faudra tôt ou tard que l’opposition s’accorde sur une figure de rassemblement. Encore un obstacle, non des moindres, à une recomposition aujourd’hui chimérique.


Note :
[1] Baptiste LEGRAND, « Sondages : la volatilité d’Emmanuel Macron », nouvelobs.com, 15 février 2017 ; Arnaud FOCRAUD « Sondages : comment Macron peut être à 23 % de popularité et à 27,5 % d’intentions de vote ? », lejdd.fr, 17 décembre 2018  ; Entretien avec Jean PETAUX, « Attention danger politique pour Emmanuel Macron : voilà pourquoi l’électorat en marche est à manier avec grande précaution », atlantico.fr, 22 mai 2019.

Auteur : Gabriel Bernardon

Geek qui se soigne. Attraction-répulsion pour la politique. J'aurais voulu être un poète.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s