Ricky Gervais ou l’art du cynisme tendre

Ricky Gervais (1)

Avec son discours virulent, l’humoriste et acteur britannique a fait sensation aux Golden globes 2020. Fervent défenseur de la liberté d’expression, il y fait démonstration que toutes les vérités sont bonnes à dire. Et à rire.

L’artiste de 58 ans aux talents multiples s’est fait une place (et une réputation) dans le  paysage cinématographique hollywoodien. On peut entendre dans son discours un  condensé de son humour cynique, de son pragmatisme décapant, acide, mais toujours  emprunt de tendresse. Tour d’horizon de son univers à travers trois de ses projets : le film Mytho-Man, la mini-série After Life (dont la 2e saison est diffusée en 2020) et son spectacle Humanity, disponible sur Netflix depuis 2018.

Mytho Man (film, 2009)

Dans Menteur menteur, Jim Carrey ne peut plus mentir. Une caractéristique subie comme  une malédiction qui amène toute une série de péripéties. Eh bien, dans Mytho Man (The Invention of Lying), l’exact inverse arrive à Mark Bellison (Ricky Gervais) : dans un monde où l’évolution de l’Homme ne lui a jamais conférée l’aptitude au mensonge, il peut dire “ce qui n’est pas”.

Plus qu’un don, c’est un super-pouvoir. Comment mettre en doute la parole de quelqu’un dans un monde où seule la vérité est possible ? La malhonnêteté et l’exagération n’existent pas. Ni la fiction, d’ailleurs. Romans et films ne sont que les récits posés d’événements historiques.

Ricky Gervais (2)Le looser – à qui l’on ne cesse de répéter qu’il en est un – devient soudain talentueux, riche. Il obtient un second rendez-vous avec Anna (Jennifer Garner), la femme de ses rêves , qui l’avait implacablement recalé pour des motifs génétiques : “I don’t want chubby kids with snub noses”, soit “Je ne veux pas d’enfants joufflus avec un nez retroussé”. Mytho-Man fait le bien autour de lui, rabiboche les couples, sort un clochard de la misère, empêche son voisin de se suicider.

Mais lorsque sa mère est sur le point de mourir et confie à Mark, présent à son chevet, qu’elle a peur de mourir, il invente une histoire. Le concept du Paradis. Les médecins qui l’entendent sont stupéfaits et quand la nouvelle se propage qu’un homme sait ce qui attend les humains après la mort, il reçoit une attention mondiale. Pour justifier le fait qu’il sait ce qui est après la mort, il explique qu’un homme qui vit dans le ciel lui a expliqué : il vient d’inventer la religion.

À partir de ce moment, le film s’éparpille, perd en fluidité. Malgré tout, sont introduites à ce moment des notions chères à Ricky Gervais et que l’on retrouve dix ans plus tard dans After Life. Sa vision critique de la religion, notamment. Au quotidien, l’artiste revendique son athéisme. Dans une scène de Mytho-Man, il dénonce l’absurdité des préceptes religieux quels qu’ils soient : Mark vient de passer la nuit à écrire les règles à suivre afin de pouvoir accéder au Paradis. Dans une parodie de la déclamation des Dix commandements, il les présente à la foule et rebondit sur les questions (pertinentes) des présents. En inventant clairement au fur et à mesure. Les effets pervers de ses déclarations sont ensuite mis en relief. Pourquoi s’évertuer à faire le bien, à devenir meilleur dans cette vie, si après la mort nous attend une éternité de bonheur ?

L’amour est également un des thèmes privilégiés de Ricky Gervais. Dans ce monde sans mensonges, la superficialité est reine ; tous sont enfermés dans leur apparence et leur classe sociale, immédiatement appréhendables. On dit aux laids qu’ils le sont et les beaux savent qu’ils sont beaux, le revendiquent et trouvent normal de dégoter un partenaire de leur “rang” : même lorsqu’elle avoue aimer Mark, Anna ne peut “être” avec lui, parce qu’il est “enveloppé” et qu’il a “un petit nez rond”. La mère d’Anna tente elle-même de la dissuader d’être “plus que l’amie” de Mark, parce qu’il est un raté et “un raté c’est un raté, on n’y changera jamais rien”. La vérité saute aux yeux, alors pourquoi chercher à connaître davantage les individus ? Le monde de Mytho-Man est rigide et sans fantaisie. “Personne n’écoute vraiment son coeur”, note d’ailleurs Mark Bellison alors qu’il s’adresse à sa mère sur la tombe de cette dernière.

Mais Anna finit par se laisser guider par son cœur. Elle devient plus heureuse, hors de la  religion, et hors de ce que les convenances de la société lui imposaient.

After Life (série, 2019-2020)

Les convenances sociales sont aussi un fil rouge dans la mini-série After Life, produite par Netflix. Elle se déroule cette fois dans notre réalité, à l’ère contemporaine. Tony est dévasté par le décès de sa femme Lisa, emportée par un cancer. La seule raison qui le retient de se donner la mort est leur chienne, qu’il doit nourrir et promener.

« Ricky Gervais explique que jamais ses blagues, aussi noires soient-elles, ne sont lancées pour blesser ou offusquer. Il défend ardemment l’idée que la capacité à rire du pire, à être capable d’humour face à l’adversité, est ce qui nous permet de tenir, de résister aux épreuves »

Il vivote. Il broie du noir et est en colère. Cette colère, il la passe en méprisant les conventions sociales et en ne se passant jamais de dire la vérité, même la plus cruelle. Pour punir l’humanité. Journaliste, il maltraite ses collègues de la petite gazette locale dans laquelle il travaille. Kath, la commerciale, en prend pour son grade. Dans l’épisode 3, il aborde d’ailleurs avec elle la question de la religion, encore une fois tournée en dérision, et de ses fondements. “– Le Big Bang ? Tout serait parti de rien ? C’est impossible.
– T’as raison, c’est Dieu. Mais d’où vient Dieu ?
– Il a toujours existé.
– Et voilà. C’est simple, non ?
” Kath bat alors en retraite.

Mais autour de Tony se déploient toute une myriade de personnages qui vont petit à petit lui faire remonter la pente. C’est eux qui vont le guérir – et non son psychologue, un incompétent imbu de lui-même – à travers toutes les petites émotions qui font un être humain. Lorsqu’il se rend compte, par exemple, qu’eux aussi ont leurs petites souffrances : son beau-frère naïf a des problèmes de couples, Kath est désespérément seule, Julian le camé a lui aussi perdu la femme qu’il aimait. Aussi, l’infirmière qui s’occupe de son père (atteint d’Alzheimer) est l’une des seules qui ose le secouer, le mettre en face de sa méchanceté en le traitant au passage de “connard”. Une petite dispute qui le contrarie, alors qu’il n’avait jusque-là que faire de l’avis des gens. Tous les efforts de son entourage, les rencontres inattendues, petit à petit, l’amènent à être plus attentif aux autres et à commencer à faire son deuil. On retrouve donc à nouveau l’amour au centre de son oeuvre, l’amour qui triomphe et qui panse les plaies. “Ce que vous avez perdu, c’est aussi ce qui apaisera votre peine”, lui affirme d’ailleurs une connaissance.

La deuxième saison reste sur la même ligne que la première, mais est un peu en deçà. Alors que l’on s’attendrait à ce que Ricky Gervais porte ses personnages vers l’avant,  évoluent davantage, vivent “de nouvelles aventures”, il a fait le choix de rester sur la recette du succès de la première saison : un Tony dévasté qui sort peu à peu du trou et des personnages qui gravitent autour de lui. La recette fonctionne toujours, certes… mais on aurait presque tendance à tourner en rond.

Cet univers se résume à un mot : humanité. Gervais en fait d’ailleurs le titre de son spectacle  humoristique.

Humanity (spectacle, 2018)

Tout est dans le titre. La vie, les chiens, les enfants, les Golden globes, les offensés de  Twitter… À coup de sarcasme, de jeux sur les stéréotypes et d’ironie, Ricky Gervais dresse le portrait de la société d’aujourd’hui, ses travers surtout mais aussi ses bons côtés. On y retrouve bien sûr ses thèmes de prédilection.

RickyGervais (3)
Ricky Gervais sur scène.

So, humanity… What is humanity ? What are we ?” (“Donc, l’humanité… Qu’est-ce que
l’humanité ? Que sommes-nous ?”), se demande le comédien entre deux sketches. “Our
parents mate, we’re born, we grow, we mate, our parents die, all our friends die, and then we die”, soit “Nos parents s’accouplent, nous naissons, nous grandissons, nous nous accouplons, nos parents meurent, tous nos amis meurent, nous mourrons”, répond-t-il
laconiquement. Armé de son comique d’observation tranchant, il parle ensuite de la
naissance et de l’enfance, du fait de vieillir, de la mort… en partant de sa propre expérience et en faisant de nombreux détours, par les allergies alimentaires, le cancer, l’athéisme ou les moumoutes. Adeptes du politiquement correct s’abstenir car personne n’est épargné.

L’artiste a d’ailleurs créé des tollés, qui sont nés et ont pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Ces derniers – et plus particulièrement Twitter – sont au centre de ses critiques, et le thème revient tout au long du spectacle. Parce que, selon lui, c’est là que s’est développée l’idée qu’il est “plus important d’être populaire que d’avoir raison”. Un marqueur de la stupidité de l’Homme.

Intimement liée à ce thème des réseaux, la défense de la liberté d’expression, en particulier dans le contexte de la comédie, est abordée en filigrane tout au long du spectacle et même clairement exposée à la quarantième minute du spectacle : “A joke about a bad thing isn’t as bad as the bad thing”, affirme-t-il, et ne cautionne pas forcément la “mauvaise chose”, voire même la dénonce. Il explique que jamais ses blagues, aussi noires soient-elles, ne sont lancées pour blesser ou offusquer. Il défend ardemment l’idée que la capacité à rire du pire, à être capable d’humour face à l’adversité, est ce qui nous permet de tenir, de résister aux épreuves.

Le spectacle est assez orienté sur Ricky Gervais lui-même, ses opinions, sa façon de réagir face à celles des autres, ses choix de vie, son humour. Prenant même parfois des airs de justification. Malgré tout, il fonctionne : on rit, parfois avec une pointe de culpabilité. Vite effacée par la bienveillance de l’artiste. Comme un appel à lâcher du lest et à prendre du recul sur ce que l’on peut lire, voir et entendre. Sans s’interdire de prendre la parole lorsque l’on n’est pas d’accord. Liberté d’expression oblige !

Auteur : Orane Daffix

Journaliste sérivore et modeste cinéphile.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s